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Le texte traduit ici, le Zazen yôjin ki (Recueil des points à observer en zazen, référence Taishô, livre 2586, volume LXXXII) est l'un des textes les plus complets décrivant la méditation zen. Il fut composé par Keizan Jôkin (1268-1325), successeur à la quatrième génération d'Eihei Dôgen (1200-1253), le fondateur de l'école Sôtô au Japon. (Traduction : Eric Rommeluère)
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Zazen permet d'éclairer directement la terre de l'esprit et de demeurer tranquillement dans sa condition originelle. On l'appelle la révélation du véritable visage ou la découverte du paysage du pays natal. Le corps et l'esprit s'y dépouillent tous deux. Les positions assise et allongée en sont l'une et l'autre bien éloignées. C'est ainsi que, sans penser ni au bien ni au mal, on dépasse aisément l'ordinaire et le saint, on traverse les considérations sur l'illusion et sur l'éveil et on abandonne les séparations entre les êtres et les bouddhas. On s'y repose des milliers de préoccupations et on y délaisse toutes les relations, sans rien faire, les six facultés au repos.
Qu'est-ce que c'est ? On n'en a jamais su le nom. On ne peut ni le considérer comme un corps ni le considérer comme un esprit. Veut-on y réfléchir que les réflexions s'arrêtent, veut-on en parler que les mots s'épuisent. Comme un idiot, comme un roc, une haute montagne dont on ne peut découvrir le sommet, un profond océan dont on ne peut apercevoir le fond, on regarde sans envisager les relations et, par-delà les nuages, les yeux se font brillants. On comprend sans penser et le principe par l'enseignement silencieux se fait clair. Par l'oubli du ciel et de la terre, le corps tout entier apparaît seul. Comme un grand homme sans mesure qui est entré dans la grande extinction : Pas une ombre pour voiler ses yeux, pas une poussière pour couvrir ses pieds. Où y aurait-il de la poussière ? Qu'est-ce qui fait obstruction ? Initialement, l'eau pure n'a ni extérieur ni intérieur. Finalement, l'espace vide n'a ni dedans ni dehors. Claire et limpide, cette brillance naturelle est efficiente. Les formes et la vacuité ne se sont pas encore séparées, comment la connaissance et son objet seraient-ils fondés ? Depuis toujours, cela a été avec nous. Sans nom, cela a traversé les kalpa. Provisoirement, le grand maître, le troisième patriarche, l'a appelé &laqno; esprit ». Par convenance, le vénérable Nâgârjuna l'a appelé &laqno; corps ». Celui-ci a manifesté la forme de la nature de bouddha et il a manifesté l'apparence de tous les bouddhas. Cette forme de la pleine lune n'avait ni manque ni superflu. Cet esprit est précisément le bouddha. La lumière rayonnante du soi s'est élevée dans le passé et brille maintenant. Ainsi Nâgârjuna a pu se transformer et réaliser la concentration de tous les bouddhas.
Originellement, l'esprit n'a pas deux formes bien que le corps soit différent dans ses apparences. Aussi ne parle-t-on pas d'un esprit-seul ou d'un corps-seul, d'égalité ou de différence. En s'animant, l'esprit se fait corps ; le corps apparaissant, les formes sont distinguées. A peine une vague a-t-elle bougé que toutes les vagues l'accompagnent ; dès que la conscience s'agite, tous les phénomènes déferlent. Ce qu'on appelle les quatre éléments et les cinq agrégats finissent par se combiner, les quatre membres et les cinq facultés se manifestent rapidement ainsi que les trente-six substances et les douze conditions causales. Les créations se transforment sans cesse, leurs va-et-vient ne s'arrêtent jamais. Tout cela n'existe que par la combinaison d'une multitude de phénomènes. Ainsi, l'esprit est comme l'eau de la mer, le corps comme les vagues que font les flots. Comme il n'y a pas une pointe de vague en dehors de l'eau de la mer, il n'y a pas une goutte d'eau en dehors des vagues que font les flots. L'eau et les vagues ne sont pas séparées, le mouvement et le repos ne sont pas différents. C'est pourquoi parle-t-on de l'homme véritable qui va et vient, vit et meurt, ou des quatre éléments et des cinq agrégats qui sont le corps impérissable. Celui qui fait zazen pénètre véritablement l'océan de la nature de bouddha et manifeste ainsi la forme de tous les bouddhas. L'esprit merveilleux, pur et clair de l'être originel est soudainement révélé et un rai de la lumière rayonnante originelle irradie enfin. L'eau de la mer ne connaît absolument pas d'augmentation ni de diminution, les vagues que font les flots ne se retirent pas plus. C'est ainsi que tous les bouddhas sont apparus en ce monde en ne considérant qu'une seule grande affaire, permettant précisément aux êtres de leur révéler, de leur indiquer, de leur faire comprendre et de leur faire pénétrer le savoir et la vue des bouddhas. Pour cela, ils ont une merveilleuse méthode sans écoulement, calme et apaisée qui s'appelle zazen. C'est la concentration de la jouissance pour soi de tous les bouddhas. On l'appelle aussi la concentration reine des concentrations. Si même un seul moment on demeure tranquillement dans cette concentration, on voit alors directement s'éclairer la terre de l'esprit. La connaître est, en vérité, la principale entrée dans la voie du Bouddha.
Ceux qui veulent éclairer cette terre de l'esprit, qu'ils abandonnent les connaissances et les compréhensions de toutes sortes, qu'ils rejettent la loi mondaine comme la loi bouddhique et qu'ils cessent tous leurs désirs illusoires. Lorsque le véritable esprit de l'unique réalité est manifeste, les nuages de l'illusion se dissipent et la lune de l'esprit est de nouveau lumineuse. Le Bouddha a dit :
&laqno; Ecouter et réfléchir sont comme de s'établir à l'extérieur de la porte. Zazen, c'est précisément revenir chez soi s'asseoir tranquillement. »
Comme c'est vrai ! A écouter et à réfléchir, les vues ne sont pas encore enrayées et la terre de l'esprit est comme gelée. C'est pourquoi, c'est comme de s'établir à l'extérieur de la porte. Mais dans ce zazen, tout est au repos et il n'est pas de lieu qu'on ne pénètre. C'est pourquoi, c'est comme de revenir chez soi s'asseoir tranquillement. Les passions des cinq voiles s'élèvent toutes de l'ignorance. L'ignorance, c'est ne pas se comprendre soi-même, alors que zazen, c'est se comprendre soi-même. Même si on a coupé les cinq voiles et qu'on n'a pas encore tranché l'ignorance, on n'est ni un bouddha ni un patriarche. Si on veut trancher l'ignorance, la négociation de la voie par zazen est sans conteste le secret. Un ancien a dit :
&laqno; Lorsque l'erreur est supprimée, la paix apparaît. Lorsque la paix apparaît, la sagesse se manifeste. Lorsque la sagesse se manifeste, la réalité est découverte. »
Si on veut en finir avec cet esprit erroné, on doit délaisser les pensées de bien et de mal et abandonner toutes les relations et les préoccupations, l'esprit sans pensée et le corps sans action. C'est le premier point à observer. Lorsque les relations erronées sont épuisées, l'esprit erroné finit par disparaître. Et si l'esprit erroné disparaît, l'essence immuable qui est toujours distinctement comprise apparaît. Ce n'est pas un modèle de tranquillité, non plus un modèle d'activité.
Vous devez éviter de pratiquer les arts et les sciences, ceux des médecines comme ceux des divinations. Il ne faut pas être charmé par les chants et les danses que font les courtisanes, comme par les disputes et les fadaises ou par l'honneur et le profit. Même si les poèmes élégiaques ou les déclamations peuvent permettre d'eux-mêmes de purifier l'esprit, ne soyez pas enclins à en composer. Rejeter les mots et les écrits comme le pinceau et l'encrier est le plus haut exemple des pratiquants de la voie. Vous ne devez porter ni de beaux vêtements ni de vêtements sales. Les beaux vêtements suscitent la convoitise ainsi que la peur des voleurs, c'est donc une entrave pour les pratiquants de la voie. Que ce soit en certaines occasions ou lors de leur offrande, les refuser a toujours été un merveilleux exemple des temps anciens. C'est là un point essentiel pour régler l'esprit. Même si vous en avez toujours eu, vous ne devez pas vous en préoccuper. Et même si des voleurs les dérobent, ne les pourchassez ni n'en regrettez la perte. Les vêtements sales ou usagés doivent être lavés et rapiécés. Une fois nettoyés, ils peuvent être portés. A ne pas nettoyer la saleté, le corps se néglige et des troubles apparaissent, ce qui peut être aussi cause d'obstacles sur la voie.
Bien que nous n'ayons pas à choyer nos corps et nos vies, si le vêtement, la nourriture et le sommeil ne sont pas suffisants, c'est ce qu'on appelle les trois insuffisances. Elles sont toutes causes de faiblesse. Les aliments crus, durs ou abîmés ainsi que la nourriture impure ne doivent pas être consommés. Avec des gargouillements et le ventre dérangé, de la fièvre et des troubles dans le corps et dans l'esprit, vous auriez des difficultés dans l'assise. Ne vous régalez pas des fines nourritures. Non seulement vous auriez des difficultés dans le corps et dans l'esprit mais vous relèveriez encore des pensées du désir. La nourriture doit seulement servir à maintenir l'énergie. N'en savourez pas le goût. S'asseoir une fois rassasié est aussi la cause de l'apparition de troubles. Ne vous asseyez pas aussitôt après les repas majeurs ou mineurs. Après avoir attendu un moment, vous pourrez ensuite vous asseoir. En général, les moines-mendiants doivent évidemment modérer leur alimentation. Cela signifie limiter les portions. Sur trois parts, on doit en prendre deux et en laisser une. Toutes les plantes médicinales ordinaires ainsi que le sésame et les ignames peuvent toujours être prises. C'est là la méthode fondamentale pour régler le corps. Habituellement pendant zazen, ne vous adossez pas au mur, à la chaise de méditation ou à la cloison. Ne vous asseyez pas là où le vent est violent ni dans des endroits élevés. Tout cela est la cause de l'apparition de troubles.
Pendant zazen, parfois le corps peut sembler chaud, parfois il peut sembler froid, parfois il peut sembler noué, parfois il peut sembler lisse, parfois il peut sembler ferme, parfois il peut sembler mou, parfois il peut sembler lourd, parfois il peut sembler léger, parfois il peut sembler trembler. Tout cela provient du fait que la respiration n'est pas réglée. On doit bien entendu la régler. Pour ce faire, on ouvre la bouche un moment, si la respiration est longue, on la laisse longue, si la respiration est courte, on la laisse courte. Peu à peu, on l'harmonise et lorsque le ressenti apparaît, elle est naturellement accordée. Après quoi, on peut laisser passer la respiration par le nez.
Parfois l'esprit peut sembler sombrer, parfois il peut sembler flotter, parfois il peut sembler épais, parfois il peut sembler aiguisé, parfois il voit au-delà de la pièce, parfois il voit au travers du corps, parfois il aperçoit des formes de bouddhas, parfois il entrevoit des bodhisattva, parfois il engendre des connaissances et des vues et parfois il pénètre les écritures et leurs commentaires. De telles étrangetés et autres merveilles sont les troubles de la disharmonie de l'attention et de la respiration. Lorsque se produisent de tels troubles, on s'asseoit avec l'esprit déposé sur les deux pieds. Quand l'esprit s'engourdit, on le dépose entre les sourcils à la limite des cheveux. Quand l'esprit se disperse, on le dépose au bout du nez ou dans le champ de cinabre. Habituellement, en s'asseyant on doit déposer l'esprit dans la main gauche. Lorsqu'on s'assoit longuement, certainement même sans le déposer, l'esprit naturellement ne se disperse plus. Quant aux anciens enseignements, bien qu'ils soient les enseignements de notre maisonnée qui éclairent l'esprit, n'en connaissez, n'en copiez et n'en écoutez pas de trop. Trop ne provoque que la confusion de l'esprit. En général, ce qui épuise le corps et l'esprit ne provoque que des troubles.
Ne vous asseyez pas près des lieux propices aux incendies, aux inondations, aux tempêtes, aux maraudes ou près de la mer ; ni près des débits de boisson, des maisons closes, là où se tiennent les veuves, les vierges ou les courtisanes. Ne vous approchez ni ne demeurez près des princes, des ministres ou des puissants, non plus près des gens avides ou qui aiment la célébrité ou près des beaux parleurs. Bien que les grandes actions bouddhistes et la construction de grands édifices soient des plus remarquables, celles-ci ne doivent pas être cultivées par ceux qui se dédient exclusivement au zazen. N'inclinez pas à convertir ou à enseigner le dharma, l'esprit dispersé et la pensée confuse apparaîtraient alors. Ne vous réjouissez pas de vastes assemblées et ne soyez pas avides de disciples. Ne pratiquez et n'étudiez pas trop de choses. Ne vous asseyez pas dans les lieux extrêmement lumineux, extrêmement sombres, extrêmement froids ou extrêmement chauds ainsi que près des oisifs ou des actrices. Demeurez plutôt dans les monastères, là où sont les amis de bien, dans les montagnes profondes et les vallées dérobées. Près des rivières émeraude et dans les montagnes vertes sont les lieux où faire kinhin. Près des torrents et sous les arbres sont les places où clarifier l'esprit. N'oubliez pas de contempler l'impermanence, cela aiguillonne l'esprit dans la recherche de la voie.
Vous devez étendre un carreau épais, l'assise en sera tranquille et joyeuse. Le lieu de la voie doit être propre. Si on y brûle constamment de l'encens et qu'on y offre des fleurs, les bons esprits protecteurs du dharma comme les bouddhas et les bodhisattva l'obombreront et le protégeront. Si on y dispose des images de bouddhas, de bodhisattva ou d'arhat, tous les mauvais démons et les esprits malfaisants ne pourront plus vous courtiser. Demeurant constamment dans la grande compassion et dans la grande pitié, dédiez les mérites innombrables de ce zazen à tous les êtres. Ne concevez pas d'arrogance, de suffisance ou d'intransigeance qui sont l'ordinaire des hérétiques et des gens du commun. Si on se rappelle que, par vu, on se doit de trancher les passions et de réaliser l'éveil, seulement s'asseoir sans rien faire reste la méthode essentielle. Vous devez toujours vous laver les yeux et les pieds. Une fois le corps et l'esprit à l'aise, les attitudes majestueuses se devront d'être appropriées. Vous devez abandonner les sentiments mondains et ne pas vous attacher aux sentiments de la voie. Bien qu'on ne puisse être avare du dharma, n'en parlez que si on vous y invite. On se retiendra à trois demandes et on n'y consentira qu'à la quatrième. Et sur dix choses qu'on voudrait dire on en laissera neuf de côté. Avec de la moisissure qui pousse au bord de la bouche, comme un éventail au mois de décembre ou comme une clochette à vent suspendue en l'air qui ne questionne les vents des quatre directions, tel est le modèle des gens de la voie. Ne considérer que le dharma et la voie sans jalouser autrui ni se féliciter soi-même est le principal point à observer.
Bien qu'il ne soit pas concerné par l'enseignement, la pratique ou la réalisation, le zazen embrasse ces trois qualités. Croire que la réalisation a pour norme l'attente de l'éveil n'est pas l'esprit du zazen. Que la pratique consiste en une parfaite conformité ou une réelle concordance non plus. Pas plus que l'enseignement consiste à arrêter le mal et à cultiver le bien. Bien qu'il y ait un enseignement d'établi dans le Zen, il n'est pas ordinaire, il s'agit de la voie de l'enseignement direct et de la transmission univoque. On parle de tout son corps avec des mots qui ne forment pas vraiment de lettres ni de phrases. Une fois la pensée épuisée et la raison consumée, un unique mot embrasse les dix directions. Il n'y a jamais eu le moindre poil de soulevé. N'est-ce pas là le véritable enseignement des bouddhas et des patriarches ? Bien qu'on parle de pratique, c'est en fait une pratique sans action car le corps ne fait rien, la bouche ne prononce rien et l'esprit ne réfléchit plus. Les six facultés sont naturellement pures et ne sont plus souillées par quoi que ce soit. Il ne s'agit pas là des seize pratiques des auditeurs ni des douze pratiques des bouddhas-pour-soi, non plus des six vertus et des dix mille pratiques des bodhisattva. Tout est inactif et c'est pourquoi on l'appelle le bouddha. On demeure juste tranquillement dans la concentration de la jouissance pour soi des bouddhas et on joue dans les quatre pratiques de la tranquillité et de la joie des bodhisattva. N'est-ce pas là la délicate pratique des bouddhas et des patriarches ? Bien qu'on parle de réalisation, celle-ci se réalise sans réalisation. C'est la concentration reine des concentrations, c'est la concentration où se manifestent la sagesse du non-né, la sagesse omnisciente comme la sagesse innée. C'est la merveilleuse méthode qui voit s'ouvrir la sagesse du tathâgata : elle est produite par la méthode du dharma qui est la grande pratique de la tranquillité et de la joie. Elle dépasse les modèles de saint et d'ordinaire. Elle surpasse les considérations sur l'éveil et l'illusion. N'est-ce pas là la réalisation du grand éveil inné ?
Et bien qu'il ne soit pas concerné par les défenses, la concentration et la sagesse, le zazen embrasse ces trois études. On dit que les défenses permettent d'éviter les erreurs et d'empêcher le mal. Mais en zazen, on contemple l'absence de dualité dans tout le corps, on abandonne les milliers de préoccupations et on se repose de toutes les relations, sans se préoccuper ni de la loi bouddhique ni de la loi mondaine, oublieux à la fois des sentiments de la voie et de ceux du siècle. Sans vrai ni faux, sans bien ni mal, qu'y a-t-il donc à éviter ou à empêcher ? C'est là les défenses informelles de la terre de l'esprit. La concentration est contemplation et méditation et rien d'autre. En zazen, on se dépouille du corps et de l'esprit et on laisse de côté l'illusion et l'éveil, sans se mouvoir, sans bouger, sans action, sans entrave, comme un idiot, comme un roc, comme une montagne ou comme un océan et les deux formes du mouvement et de l'immobilité évidemment ne se produisent plus. C'est la concentration sans marque de concentration et c'est pourquoi elle s'appelle la grande concentration. La sagesse est discernement et compréhension. En zazen, ce qui est su disparaît de lui-même et longuement s'oublie le mental. Il n'y a pas de distinction pour l'il de la sagesse qui investit le corps entier. Celui-ci perçoit clairement la nature de bouddha et fondamentalement ne s'égare plus. Il tranche les facultés mentales et rayonne largement. C'est la sagesse sans marque de sagesse et c'est pourquoi elle s'appelle la grande sagesse. Il n'y a aucun enseignement des bouddhas, aucune prédication faite de leur vivant qui ne soient réunis dans les défenses, la concentration et la sagesse. Dans ce zazen, il n'y a nulle défense qui ne soit observée, nulle concentration qui ne soit cultivée, nulle sagesse qui ne soit pénétrée. La soumission des démons, l'atteinte de la voie, la mise en branle de la roue et l'extinction proviennent toutes de son pouvoir. Les pouvoirs surnaturels, les merveilleuses fonctions, l'émission de lumière et la prédication du dharma sont toutes confondues dans l'assise.
Etudier le Zen, c'est aussi zazen. Si vous voulez faire zazen, il convient tout d'abord d'étendre un carreau épais dans un endroit tranquille sans laisser le vent ou la fumée y entrer ni la pluie ou l'humidité y pénétrer. Préservez l'endroit où l'on tient les genoux et gardez propre le lieu de l'assise. Bien qu'il y eut autrefois des exemples où certains s'assirent sur un siège de diamant ou sur une pierre, ils avaient aussi des coussins. Le lieu où l'on s'assoit ne doit pas être lumineux en journée ni sombre en soirée, il doit être tempéré en hiver et frais l'été. Telle est la règle. Abandonnez la conscience, reposez-vous des considérations et ne désirez pas devenir un bouddha. Ne vous préoccupez pas du vrai ou du faux. Ne soyez pas prodigues de votre temps : Faites comme si vous vouliez éteindre un feu brûlant sur votre tête.
Le tathâgata s'assit droit et Shôrin fit face au mur. Totalement unifiés, ils ne firent rien d'autre. Sekisô était comme un arbre sec, Daihaku réprimandait ceux qui s'endormaient en s'asseyant. Il n'est nul besoin de faire brûler de l'encens, de saluer avec dévotion, d'invoquer le Bouddha, de cultiver le repentir, de réciter des sûtra ou d'observer ses devoirs. On l'obtient dès qu'on s'exerce par la seule assise. Habituellement, vous devez porter un kesa pendant le zazen, ne l'oubliez pas. Le coussin ne supporte pas la totalité des jambes croisées mais seulement la moitié, de l'arrière des cuisses jusqu'à la base de la colonne vertébrale. Telle est la méthode des bouddhas et des patriarches pour s'asseoir. On s'assoit soit dans la posture du lotus soit dans celle du demi-lotus. Dans la posture du lotus, on place d'abord le pied droit sur la cuisse gauche puis le pied gauche sur la cuisse droite.
Le kesa et les vêtements doivent être attachés sans être serrés et être convenablement disposés. Puis on pose la main droite sur le pied gauche et la main gauche sur la main droite. Les pouces se pressent l'un contre l'autre près du corps et doivent être à la hauteur du nombril. Le corps redressé et la posture droite, on ne doit pencher ni à gauche ni à droite, ni en avant ni en arrière. Les oreilles et les épaules, le nez et le nombril, doivent évidemment être alignés. La langue presse contre le palais et la respiration passe par le nez. Les lèvres et les dents se touchent. Les yeux doivent être ouverts. Ayant ainsi réglé le corps sans tension ni relâchement, on apaise enfin la respiration en bâillant. Cela veut dire que vous ouvrez la bouche et que vous faites une ou deux respirations en exhalant l'air. Puis, vous devez vous asseoir dans la concentration. Faites osciller le corps sept ou huit fois depuis un ample mouvement jusqu'à un minime balancement. Une fois immobile, asseyez-vous droit. Et là, pensez l'impensé.
Comment y penser ? Il s'agit de sans-penser. Telle est la règle essentielle pour zazen. Vous devez précisément briser les passions et réaliser vous mêmes l'éveil. Pour sortir de la concentration, vous devez d'abord poser les mains sur les genoux, faire osciller le corps sept ou huit fois depuis un minime balancement jusqu'à un ample mouvement, exhaler l'air en ouvrant la bouche, appuyer des deux mains sur le sol, se lever doucement puis marcher lentement en tournant par la droite. Si pendant l'assise la torpeur apparaît, vous pouvez toujours balancer le corps ou bien ouvrir les yeux ou bien encore déposer l'esprit sur la tête entre les sourcils à la limite des cheveux. Si cela ne vous réveille pas encore, frottez-vous les yeux ou frictionnez-vous le corps. Si cela ne vous réveille toujours pas, levez-vous et faites kinhin. Il vous faut alors marcher en tournant par la droite. En faisant une centaine de pas ou plus, la torpeur disparaîtra certainement. La méthode de kinhin consiste à faire toujours un demi-pas par respiration. Vous marchez comme si vous ne marchiez pas, tranquille, sans bouger. Si le fait de marcher de cette manière ne vous réveille pas encore, mouillez-vous les yeux, rafraîchissez-vous la tête ou bien récitez la préface aux défenses de bodhisattva. Trouvez juste quelque moyen pour ne pas vous endormir. Vous devez considérer que le problème de la vie et la mort est une grande affaire et que l'impermanence est foudroyante. A quoi bon somnoler avec l'il de la voie qui n'est pas encore éclairci ? Si la torpeur survient fréquemment, vous devez prononcer cette résolution :
&laqno; Aujourd'hui, je suis obscurci par le voile du sommeil à cause de mes habitudes karmiques qui ont été si fortes. Quand donc disparaîtra cette obscurité ? Je prie les bouddhas et les patriarches qu'ils m'accordent leur grande compassion et qu'ils daignent ôter le trouble de mon assoupissement. »
Si l'esprit se disperse, déposez-le au bout du nez ou dans le champ de cinabre ou bien comptez les expirations et les inspirations. Si cela ne suffit pas, prenez la règle d'un cas et faites-le mûrir, comme par exemple : &laqno; qu'est-ce qui vient ainsi ? », &laqno; un chien n'a pas la nature de bouddha », &laqno; le mont Sumeru d'Ummon » ou &laqno; le cyprès de Jôshû ». De telles paroles insipides sont adéquates. Si cela ne suffit pas, persévérez dans l'assise face à l'essentiel où la respiration se termine et les deux yeux se ferment pour toujours ; persévérez dans les actions face au point antérieur où l'embryon en sa poche ftale n'était pas encore conçu et où aucune pensée ne s'élevait. Les deux vacuités apparaîtront soudainement et l'esprit dispersé sera certainement dissipé.
Après être sorti de la concentration, lorsque sans penser s'expriment les attitudes majestueuses, toute présence n'est alors qu'un témoignage. Lorsque sans interaction s'accomplit la pratique-réalisation, tout témoignage n'est alors qu'une présence. Le bruit d'avant toute rumeur, la cause de la quiétude dans le kalpa du vide et l'âme des bouddhas et des patriarches, fondamentalement, ne sont qu'une même chose. Vous devez juste vous arrêter, vous relâcher, pris d'une grande froideur, tenant un instant pour dix mille années, pareils à des cendres froides ou un arbre sec, tel un encensoir dans une antique salle des ancêtres ou une pièce blanche de soie cuite. C'est mon plus grand souhait.
© Grasset - Eric Rommeluère, 1995 (révisé 1997)
Cette traduction est parue dans l'ouvrage LES FLEURS DU VIDE, Anthologie
du Bouddhisme Sôtô Zen (Paris, Grasset, 1995). Elle est reproduite
avec l'aimable autorisation des Editions GRASSET & FASQUELLE.
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