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Kôan et Shikantaza

par Taizan Maezumi rôshi

 

Moine et représentant de l'école Sôtô, Taizan Maezumi rôshi (1931-1995) fut l'un des artisans de la construction du Bouddhisme Zen aux Etats-Unis. Héritier de trois lignées (celle de son père Bakujun Kuroda rôshi, de l'école Sôtô, celle de Hakuun Yasutani rôshi, fondateur de l'école Sambô Kyôdan, celle enfin de Kôryû Osaka rôshi, de l'école Rinzai), son enseignement intègre la pratique de shikantaza ("juste s'asseoir") et celle des kôans. Dans cet enseignement oral, traduit pour la première fois en français, Maezumi rôshi explique l'importance qu'il attache à ces deux pratiques.

 

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Au Japon, c'est en prenant part à des sesshin appelés sesshin hoon que nous exprimons notre gratitude, tout particulièrement, envers les trois trésors. D'une façon générale, les trois trésors sont les Trois Joyaux du Bouddha, du Dharma et de la Sangha, nos maîtres, nos parents, notre nation, tous les êtres sensibles, ainsi que tous les êtres des six mondes. Ce qu'on entend par êtres sensibles, ce sont les êtres humains vivants et, au sens large, toutes les choses. Nous devrions éprouver de la gratitude pour tout, littéralement tout.

Ressentir cette gratitude et exprimer notre reconnaissance, uniquement à l'égard des Trois Joyaux suffit, puisque les trois Joyaux incluent tout. Tout est compris dans le Joyau du Bouddha. Tout est compris dans le Joyau du Dharma. Tout est compris dans le Joyau de la Sangha. En fin de compte, que sont ces Joyaux ? C'est la vie de chacun d'entre nous. Pendant les sesshin hoon, nous exprimons notre reconnaissance envers toutes choses aussi bien qu'envers nous-mêmes, non pas comme s'il s'agissait de deux entités séparées, mais comme étant une seule et même vie. Que vous le réalisiez ou non, cette vie unique est le kôan fondamental.

Shikantaza et kôan apparaissent comme deux pratiques différentes. Elles sont différentes et pourtant identiques. En quoi shikantaza et kôan sont-ils identiques ? Qu'est-ce c'est que shikantaza ? Qu'est-ce que c'est que le kôan ? Et surtout, comment pratiquons-nous shikantaza ? Comment pratiquons-nous le kôan ? Quels bénéfices en retirez-vous ? D'un côté, bien sûr, il n'y a absolument rien à gagner. De l'autre, il y a les richesses infinies que ces pratiques nous permettent d'apprécier. Cette similitude et ces différences sont elles-même notre pratique et la voie qui nous permet d'apprécier le Dharma du Bouddha. Unité et diversité ne sont pas autre chose que la vie que nous vivons maintenant, à cet instant. C'est cet aspect très concret et très profond de la vie de chacun d'entre nous qui est le kôan, la réalité absolue, le fait absolu.

Si, tout simplement, nous en tirons les conséquences, nous pouvons dire que shikantaza est la manifestation de votre vie, en zazen, elle est alors la voie même du Bouddha, le Dharma du Bouddha. Quand, véritablement, vous pratiquez zazen de cette manière, votre vie fonctionne comme le triple joyau, comme le Bouddha, le Dharma et la Sangha. Votre vie est l'union de ces Trois Joyaux. C'est pourquoi il n'y a rien à attendre. Il n'y a pas besoin de chercher quoi que ce soit d'autre, puisque tout est déjà là, avec moi, avec vous. Quel est ce moi ? Ce n'est pas ce que vous pensez être, c'est vous qui êtes les Trois Joyaux. Alors "qu'est-ce que shikantaza ?" est un aspect de la question. "Comment pratiquer shikantaza ?", un autre aspect, plus important encore. Si vous ne pratiquez pas l'assise comme étant la Voie même du Bouddha, vous ne pratiquez pas shikantaza.

Qu'est-ce que la pratique du kôan ? Pratiquer le kôan, c'est réaliser cette vie même comme le kôan. Qu'est-ce que le kôan ? Kô indique quelque chose d'officiel, comme une prise de position du gouvernement ou celle d'une autorité. Kô peut être défini comme un document gouvernemental qui a valeur d'autorité. Le caractère chinois kô comporte deux éléments. La partie supérieure ressemble a un 8 composé de deux traits avec un espace au milieu. Elle implique une séparation ou une distance de l'autre. La partie inférieure signifie: "je", "moi". Autrement dit, quand il y a séparation, ce "je" est présent ; ce qui implique, entre autres, de ne pas laisser ce "je" aller trop loin et de ne pas mélanger nos idées propres avec ce qui est déjà là.

Kô est une position universelle ou absolue, par opposition à shi ou shian qui représente la position fondée sur nos idées personnelles. Shi signifie "je, mon, mes idées, ma compréhension." Shian n'a aucune espèce d'autorité, il appartient au domaine privé et personnel. Plus nous fondons notre vie sur shian, plus nous allons au devant de problèmes. Quand nous arrivons vraiment au coeur du sujet, un kôan est très ordinaire. Il veut dire : "nous sommes tel que nous sommes". Ce "tel que nous sommes" est le kôan, il ne peut pas être shian. Alors comment pouvons-nous, nous-même, être le kôan ?

Il y a dans la tradition Sôtô, une autre définition de kô qui est "égal et inégal, existant ensemble". Ce n'est pas qu'il y a des choses justes et d'autres fausses, mais plutôt que, semblable et dissemblable, égal et inégal, tout est kô. Quand nous nous regardons nous-mêmes - hommes et femmes, vieux et jeunes, grands et petits, gros et minces, barbus ou pas, avec ou sans cheveux - nous voyons que nous sommes tous différents et pourtant nous sommes un. Ça aussi, c'est kô.

En ce qui concerne an, on a utilisé dans la tradition Sôtô japonaise, quelque temps après Dôgen Zenji, un autre caractère qui a un sens légèrement différent. D'après Senne, qui étudia avec Dôgen Zenji, an veut dire : "maintenir la position qui est intrinsèquement la sienne". Chacun de nous, tel que nous sommes, homme ou femme, grand ou petit, qui que nous soyons, maintenons cette position. Cette position et sa nature intrinsèque ne sont pas séparées. Autrement dit, malgré les différences d'apparence et de conditionnement, nous sommes, d'une certaine façon, pareils. Ceci est vrai, non seulement pour les êtres humains, mais pour n'importe quoi et littéralement, pour tout.

Nous avons tous intrinsèquement, la même valeur. C'est la valeur de la non-valeur ; non-valeur, dans le sens de ce que l'on appelle vacuité. Nous sommes conditionnés, homme, femme, grand, petit, ou quoi que ce soit d'autre, comme étant le Joyau du Dharma, nous ne sommes pourtant pas conditionnés du tout à être le Joyau du Bouddha. Et chacun d'entre nous est l'union, c'est à dire : le Joyau de la Sangha. Nous sommes tous ainsi. Nous sommes tels que nous sommes : voilà le kôan. Dôgen Zenji appelle cette manifestation le Genjô kôan, la réalisation du kôan comme notre vie. Comment apprécier cette manifestation du kôan comme votre vie ?

Si l'on considère les différents cas de kôan, Le Recueil de la Transmission de la Lampe mentionne 1.700 maîtres. Il y a donc, en fait, un nombre littéralement illimité de kôan. Tout pourrait être un kôan. Comment vraiment apprécier cela ? Si l'on considère la pratique du kôan comme une sorte de stratagème, ou comme un expédient, la théorie est au fond la même. Mais la question n'est pas le nombre de kôan, ou même la pratique des kôan, comme s'il s'agissait d'un sujet séparé de nous-mêmes. Si vous passez un certain nombre de kôan, sans pour autant, apprécier ce qu'est vraiment votre vie, vous renforcez alors une autre sorte d'ego, ce qui n'est pas une bonne chose. Comment se réaliser, soi-même comme manifestation du kôan ? Voilà la question essentielle.

On peut dire la même chose au sujet de Shikantaza. Je sais bien qu'il y a des gens qui croient que shikantaza est une pratique supérieure à celle du kôan. Ils vont même jusqu'à dénigrer la pratique du kôan zen. Ce n'est pas juste. La vraie question est : Comment pratiquons-nous ? A quel point nous manifestons, à quel point nous réalisons la valeur réelle, la richesse et les mérites illimités que révèle la pratique de shikantaza ? Dôgen Zenji l'appelle jijiyû zammai, ou samadhi de la plénitude en soi. La plénitude parfaite en soi comprend tout, littéralement tout, elle n'est pas limitée à "ma manière", ou à "notre manière" de pratiquer qui serait meilleure qu'une autre ou celle de quelqu'un d'autre. Vous voyez, il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit pas d'un ordre de choses produites par des êtres humains mais de la transmission du Dharma subtil des Bouddhas, des Patriarches et des Matriarches, effectuée de Patriarche à Patriarche, sans la moindre distorsion, jusqu'au jour d'aujourd'hui.

Ce jijiyû zammai, samadhi de la plénitude en soi, est la clef qui vous permet de vérifier si votre pratique de zazen est authentique, si vous vous appréciez, vous-même, comme étant ce trésor transmis de Bouddha à Bouddha, de Patriarche et Matriarche à Patriarche et Matriarche. Le samadhi de la plénitude en soi, comprend tous les phénomènes, il inclut absolument tout. Chacun de nous vit, également, cette vie qui inclut absolument tout. Et si vous pratiquez zazen de cette manière, cela devient naturellement shikantaza.

Quand vous approfondissez un kôan, il devient naturellement votre vie. Qui plus est, votre vie toute entière devient alors, le Genjô Kôan, la manifestation de ÇA, cette vie infiniment précieuse que chacun d'entre nous nous est en train de vivre comme sa propre vie.

Quelle que soit votre pratique, je vous demande de ne jamais oublier que c'est votre vie, elle-même que vous pratiquez. La pratique elle-même, n'est autre que votre vie. Vivez chaque moment comme la manifestation du kôan, sans vous soucier de la manière dont le moment qui vient, succède au précédent. Pareils et différents, tous deux sont kô, absolus. Il est essentiel de ne porter aucun jugement partant d'une idée personnelle. "Tous les dharmas sont les dharmas du Bouddha", dit Dôgen Zenji, au tout début du Genjô Kôan : Tout existe. Et : "Tous les Dharmas sont dépourvus de soi." Rien n'existe. Ce "Tous les Dharmas sont dépourvus de soi", sans moi, est essentiel. Chaque fois que nous l'ignorons, nous avons des problèmes. Dôgen Zenji poursuit : "le Dharma du Bouddha va au delà du soi et de l'absence de soi." Encore une fois, tout existe.

"Sans soi", Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est fondamental. L'absence de soi est exposée dans le Soutra-Coeur en tant que vacuité. Qu'est ce que la vacuité ? Ce corps et cet esprit. Ce corps-esprit est vide. Si vous ne reconnaissez pas cette vacuité, vous voyez alors quelque chose d'autre. Le comprenez-vous ? Un peu plus loin, dans le Genjô Kôan, Dôgen Zenji dit encore : "Être confirmé par les dix mille dharmas, c'est libérer son corps et son esprit ainsi que celui des autres." C'est un passage qui nous rappelle la remarque du Bouddha Shakyamuni, au moment de l'éveil. En voyant l'Etoile du matin, Shakyamuni, déclara : "Avec la terre immense et tous les êtres, j'atteins l'éveil." Autrement dit : La libération, ce n'est pas seulement sa propre délivrance, mais celle de toutes les créations et de tous les êtres. Tous sont libérés. Et, Dôgen Zenji de conclure ce paragraphe, par ces mots : "L'éveil sans trace se poursuit éternellement." Permettez à cet éveil sans trace de se manifester tel qu'il est. C'est votre vie, à cet instant, maintenant.

Quand j'étudiais avec Yasutani Rôshi, il insistait encore et encore, sur l'importance de vérifier notre pratique, du point de vue de notre expérience intrinsèque. Ces principes dont parle Dôgen Zenji, sont la perspective intrinsèque : qu'est ce que le dharma ? Comment est-il ? Ce point de vue de l'expérience : c'est vous-même. Vous devez, faire l'expérience du dharma, vous-même. Autrement, vous ne pourrez jamais l'apprécier comme le Joyau. De toute évidence, le dharma est ce qu'il est, sans faire cas de votre expérience ou de votre appréciation, ni encore de votre non-expérience ou de votre non-appréciation à son égard. C'est là, son aspect intrinsèque. Quoique vous en pensiez, même vos pensées les plus folles, ne sont que ÇA. Elles sont le dharma. Et c'est ainsi que le dharma apparaît dans certaine circonstances.

Alors, tous les phénomènes ne sont plus que le merveilleux Dharma du Bouddha, lui-même, la Voie Suprême. Cependant, même si vous êtes vous-même, la Voie Suprême, vous ne le réalisez pas. Bien sûr, nous pouvons toujours dire : "Que vous le réalisiez ou non, cela n'a aucune importance", pour vraiment l'apprécier, nous devons la reconnaître comme notre propre expérience. Dôgen Zenji dit que la réalisation sans trace se manifeste déjà comme notre vie, à chaque instant. Soyons cela. Le véritable kôan, le véritable shikan! Le kôan manifesté, à cet instant, tel quel. Pouvez-vous voir toutes ces différentes perspectives ?

C'est vraiment une pratique merveilleuse. Nos prédécesseurs, les Bouddhas, nous ont montré la voie qui nous permet d'apprécier notre vie. Nous devrions déborder de gratitude pour de tels présents. Cependant, quoi que nous fassions, nous ne les remercierons jamais assez. La meilleure manière de nous acquitter de cette dette envers nos prédécesseurs, les bouddhas, est de pratiquer le vrai shikantaza et de manifester notre vie en tant que réalisation du kôan, ou de manifester le kôan en tant que réalisation de notre vie. Quelle que soit votre pratique, la vie que vous vivez et la manière dont vous en prenez soin est la chose la plus importante. Dans certains cas et dans certaines conditions, une bonne chose est une bonne chose, une chose malencontreuse est malencontreuse, une chose inadéquate, inadéquate. Si vous pouvez véritablement apprécier que tous les dharmas sont le Dharma du Bouddha et que tous les dharmas sont dépourvus de soi, vous saurez alors comment agir.

 

© White Plum Sangha - Traduction française Michel Dubois
La reproduction publique de ce texte est strictement interdite.

 

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