
Le silence du Bouddha...
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Le silence du Bouddha Pourquoi le "Maître-enseignant" garderait-il le silence ?... |
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Ces caractéristiques propres au discours du Buddha et à ses enseignements furent au centre de nombreux débats parmi les écoles indiennes du bouddhisme ancien. Toutes avaient conscience de la "vertu" très originale de sa parole - qui n'était pas liée à sa qualité "rationnelle" ou "conceptuelle" - mais à un véritable pouvoir de guérison. Le Buddha est "L'Enseignant" par excellence car (les textes anciens le répètent à l'envi) son Enseignement conduit et mène à la Réalité mais, en revanche, il ne dit pas la (ou une) Vérité... En reprenant les termes que le philosophe Pierre Hadot emploie à propos de la philosophie grecque antique (dans son ouvrage "Qu'est-ce que la philosophie antique ?"), on pourrait dire que son discours n'est pas "informatif" mais "performatif", car il ne vise pas tant à donner à ses auditeurs des informations sur la Réalité, qu'à les transformer radicalement, en vue de leur permettre de faire, par eux-mêmes, l'expérience directe de cette Réalité... et de la Libération qui en découlera. D'où la célèbre parabole du radeau : "J'ai enseigné une doctrine semblable à un radeau : afin de traverser, mais non pas pour s'en saisir" ; un "enseignement-radeau" qui n'est donc qu'un "moyen habile" (upaya) ! On peut d'ailleurs voir le bouddhisme comme une critique systématique et sans appel des dangers du langage et de la conceptualisation ; car ce sont eux qui fabriquent l'Illusion qui nous masque la Réalité "telle qu'elle est" et nous entraîne dans un monde d'apparences. Les mots et les concepts font ainsi exister des "choses"... qui n'existeraient pas sans eux ! N'existe ainsi que ce que l'on nomme en relation avec une forme (nâma-rûpa : "nom-et-forme") que l'on crée (karma) - à quoi l'on attribue aussitôt substance (âtman), être et durée... alors qu'il n'y a, en réalité, qu'actes (notamment de langage...) et apparition de phénomènes transitoires, en fonction de la réunion éphémère de conditions momentanées (ou coproduction conditionnée - pratitya-samutpâda) ! Mais, si l'on se méfie à ce point des mots et du langage, comment enseigner sans danger ? Peut-on imaginer accéder au Réel "à travers le langage" ("dia-logos", en grec...) ? C'est à faire comprendre ces caractéristiques si particulières de l'enseignement bouddhique que s'attache le philosophe Roger-Pol Droit, dans un récent opuscule (paru en avril dernier) qui regroupe cinq essais - déjà publiés antérieurement, séparément, revus et réunis pour l'occasion -, sous le titre de "Le silence du Bouddha... et autres questions indiennes". L'auteur y montre bien les différences entre les fondements du discours philosophique occidental (à travers Socrate, Aristote...) et le Dharma indien du Buddha - avant de montrer aussi comment le philosophe allemand Schopenhauer s'est reconnu dans cette pensée - par erreur ?!
Le Silence du Bouddha de Roger-Pol Droit Quelques extraits... Quels sont les principes fondateurs de l'enseignement du Bouddha ? Premier princice : Deuxième principe : Troisième princice : Quatrième princice : Cinquième princice : Sixième princice : Comment Bouddha peut-il se taire tout en parlant ? Où trouver une parole qui s'éteindrait d'elle-même, qui parlerait sans parler, en ayant, pour surmonter l'obstacle, la particularité de s'autoeffacer ? (voir Quatrième principe) Quelle approche de la réalité dans la pensée bouddhique ? Il est posé d'emblée par les bouddhistes que l'intention, la visée et, pour parler de manière plus générale, le désir participent de l'apparition des « choses » comme une de leurs conditions (et il faut ajouter tout de suite : quand bien même ce désir ou cette intention se trouvent à leur tour conditionnés). On pourrait dire qu'il n'y a pas de « chose », au sens de réalités substantielles et individuées, possédant une nature propre et une constance dans l'identité à travers la durée. Les choses, disent certains textes, n'existent pas « de leur côté ». Voir ce que nous prenons, par erreur, pour des choses stables et identifiables, « telles qu'elles sont », c'est-à-dire selon leur apparition-disparition conditionnelle, cela revient d'abord à entrevoir des carrefours de relations, des entrecroisements et des interactions perpétuellement mobiles. La démarche la plus constante, de la part des bouddhistes, consiste bien à défaire tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à une substance. C'est pourquoi les réalités phénoménales ne sont jamais pensées comme les conséquences de données stables, mais comme les résultantes de processus dynamiques où intervient toujours une pluralité de conditions. Comment voit-on la création et la destruction du monde dans le bouddhisme et plus largemement dans la pensée indienne ? Indépendamment des doctrines bouddhistes, il convient de ne pas oublier que les axes de pensée du monde indien s'agencent autrement que ceux du monde européen. D'autre part, l'idée d'ordonnancement ne correspond pas, du côté indien, au même contenu que sur le versant occidental. Pour ce dernier, la mise en ordre du monde suppose toujours, de manière plus ou moins caractérisée, une matière qui résiste, qui ne se laisse pas entièrement faire. L'Inde est très loin de ces conceptions. Il n'existe pas de « matière », à proprement parler, pour les principales écoles du brahmanisme. La matière est de l'ordre des ombres, des reflets, des images, des mirages. Le monde n'étant qu'une illusion, en dépit de son apparente consistance et de sa cohérence toujours vérifiable, il n'y a pas de matière pouvant résister à la mise en ordre. [...] Enfin, et surtout, la troisième grande différence se situe du côté de l'ordonnateur lui-même. Notre modèle suppose toujours quelque projet qui préexiste à l'action de mise en ordre. Nous postulons dans la création du monde l'existence d'un schéma directeur forgé par un entendement divin. Dans le domaine indien, le monde n'est pas censé répondre à un projet intentionnel, il ne possède aucune finalité autre que sa propre existence. C'est ainsi que l'on doit comprendrela notion de lîlâ, le « jeu », le grand « jeu cosmique » et gratuit que l'Absolu joue avec le monde, en le faisant apparaître et disparaître, en le faisant chatoyer et tournoyer, sans raison, rien que pour jouer, par pur plaisir. [...] Effectivement, du point de vue indien, le monde - une fois mis en ordre, déployé, sorti du repli où il se trouvait - inéluctablement se dégrade, se désordonne et finit par être défait, entièrement, par une succession de catastrophes cosmiques. [...] Voilà donc un monde, ou des mondes, dont la mise en ordre n'aboutit à aucun progrès. La perfection initiale se défait au contraire toujours jusqu'au désordre final Et tout recommence. Indéfiniment. Sans finalité, sans véritable but, sans dessein cosmique. |
Pour en savoir plus
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éditions Hermann - Paris / 100 pages |
Aborder le bouddhisme avec un œil de philosophe, telle est l'expérience que tente cet essai. Roger-Pol Droit est normalien, agrégé de philosophie, docteur et chercheur au CNRS, où il travaille sur les représentations des autres dans la pensée européenne. Il est l'auteur d'une trentaine de livres, dont " L'Oubli de l'Inde" et "Le Culte du Néant. Les philosophes et le Bouddha" (réédités en Point, 2004) et a dirigé chez Hermann l'anthologie en deux volumes "Philosophies d'ailleurs" (2009). |

