Saint Josaphat : quand l'église chrétienne canonisait le Buddha...

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Saint Josaphat : quand l'église chrétienne canonisait le Buddha... - publié le : mar 01/12/2009 à 14:22

 


Saint Josaphat
quand l'église chrétienne canonisait le Buddha...
 

saint Josaphat enseignant (manuscrit grec du XIIe siècle)
 

Aussi étrange que cela puisse paraître, catholiques et orthodoxes célèbrent le Bouddha comme un saint chrétien, sous le nom de saint Josaphat… du moins l’ont-ils fait pendant longtemps - sans le savoir !
L’histoire de saint Josaphat et de saint Barlaam, qui se déroule en Inde, il y a bien longtemps, a été un véritable « best seller » au Moyen-Age. La renommée de saint Josaphat était telle que le pape Sixte Quint, en 1583, le fit officiellement entrer dans le « Martyrologue » chrétien. Sa fête est célébrée, dans l’église catholique, le 27 novembre, alors que les orthodoxes grecs le célèbrent le 26 août et les orthodoxes russes le 19 novembre.
C'est en 1860 que deux érudits, Labourlaye et Liebrecht, indépendamment l'un de l'autre, ont pu établir que Josaphat et Bouddha n’était qu’un seul et même personnage. Depuis lors, de nombreux chercheurs se sont penchés sur la question et l’on peut désormais, avec un peu de certitude, suivre le long et étonnant cheminement de cette histoire...

 


De l’Inde à la Méditerranée...

Tout commence en Inde, bien évidemment !
Il faut attendre les alentours de l’ère chrétienne pour voir apparaître, dans la littérature bouddhique, des biographies du Bouddha à peu près organisées. Simples compilations, au départ, d’épisodes épars dans les textes des Sûtra et du Vinaya (recueils des enseignements du Bouddha et des règles de vie monastiques), ces biographies deviendront bientôt des oeuvres à part entière, fort élaborées, dont on connaît plusieurs grands exemples, comme le Buddha-carita du poète Asvaghosa (IIe s.) ou le Lalita Vistara (IIIe-IVe s.).
Au cours de ces premiers siècles de l’ère chrétienne, le bouddhisme se répand en Asie centrale, grâce, notamment, au grand empire Kushan qui s’étend depuis la vallée du Gange jusqu’aux confins du désert de Takla-Makan, véritable porte d’entrée des célèbres « routes de la Soie ». Entre Chine et Perse, ces routes sont jalonnées de nombreuses villes-oasis par où transitent les marchandises de toute l’Asie... mais aussi les religions et leurs légendes !
Or, c’est dans la ville de Tourfan (dans la province actuelle du Xinjiang chinois) qu’on a découvert un fragment de manuscrit d’origine manichéenne, écrit en vieux persan, rapportant un dialogue entre deux personnages appelés Bylwhr et Bwdysf (Budasf), qui correspond à un passage connu de la légende de saint Barlaam et saint Josaphat.

Que la vie du Bouddha ait pu intéresser les manichéens ne doit pas nous surprendre. On dit du Perse Mani (216-273), fondateur du manichéisme, qu’il s’est rendu lui-même en Inde... où on l’aurait d’ailleurs comparé au Bouddha ! Cet homme, hors du commun et chrétien d’origine, se disait inspiré par l’apôtre Thomas (dont on pensait qu’il avait évangélisé l’Inde) et souhaita réaliser une synthèse du christianisme, du zoroastrisme de Perse et du bouddhisme.
On ignore avec quelle forme du bouddhisme il a pu être en contact (à cette époque, diverses écoles du bouddhisme ancien, mais aussi du Mahâyâna, étaient implantées en Asie centrale), mais la biographie du Bouddha, si populaire chez tous les peuples bouddhistes, devait vraisemblablement lui être connue, notamment tout ce qui se rapportait à son enfance et à sa vocation – qu’on retrouvera dans la légende de saint Josaphat.
Mani a sans doute été sensible à l’orientation ascétique présente dans ces textes, tout comme aux enseignements sur la vanité des choses mondaines, que lui-même professait. De plus, on constate que la communauté bouddhique offre quelques points de ressemblance avec celle que lui-même préconise : les bhikkhu (moines) et upasaka (laïcs) bouddhistes jouent, les uns vis-à-vis des autres, à peu près le même rôle que les « élus » et les « auditeurs » du manichéisme, les seconds soutenant matériellement les premiers, qui se vouent complètement à leur démarche spirituelle et à l’enseignement ; de même Mani recommande à ces « élus » de respecter cinq « commandements » qui correspondent, à peu de choses près, aux cinq préceptes bouddhiques. Cela dit, on ne trouvera nullement dans les textes bouddhiques le rejet total du corps, présenté comme une menace pour l’âme, seule existante, qu’enseigne Mani !

De l’Asie centrale et de la Perse, la biographie du Bouddha pénètrera plus tard le monde arabe et parvient finalement aux bords de la Méditerranée : une bibliographie d’origine arabe nous apprend que, dans la seconde moitié du VIIIe s., au sein de la communauté des ismaélites de Syrie, des textes persans sont traduits, d’abord en syrien puis en arabe, sous le nom de « Livre de Bilawhar et Yûdâsaf » (Kitab Bilawhar wa-Yudasaf). Les musulmans, peu sensibles aux vertus ascétiques, restent assez proches de leurs modèles perses et ne font que retranscrire les textes en y ajoutant quelques remarques d’ordre monothéiste qui n’altèrent pas le récit même de la vie du Bouddha.
 

à gauche : icône russe
ci-dessus, gravure de Jacques Callot [1630]
représentant  le saint ermite Barlaam
et son disciple le saint prince Josaphat

 

Histoire de Bilawhar et Yûdâsaf 

Il y a bien longtemps, en Inde, vivait un roi du nom d’Abénès. Païen, serviteur d’idoles, il se désespérait de n’avoir pas de fils pour lui succéder quand naquit enfin un garçon, qu’il nomma Yûdâsaf. Mais un sage devin lui annonça que ce dernier ne régnerait pas sur le royaume de son père parce qu’il deviendrait « un grand guide sur la voie de la vérité ».
Le roi, mécontent, fit chasser les hommes de dieu de son royaume et décida d’enfermer son fils dans un palais splendide, à l'abri du spectacle des misères de ce monde. Il était interdit de lui parler « de mort, de vieillesse, d'infirmité, de pauvreté » et, si un serviteur tombait malade, on le chassait et on le remplaçait par un bien portant.
Yûdâsaf, devenu adulte, se plaignit de sa réclusion. Son père organisa alors ses sorties de façon que rien de déplaisant ou de triste ne puisse être vu par le prince. Mais, bien évidemment, un jour, le prince fit la rencontre d'un lépreux et d'un aveugle, qui lui révélèrent l'existence de la maladie, puis celle d'un vieillard ridé, courbé et édenté, qui lui apprit la vieillesse. Ses serviteurs, intérrogés, finirent par lui faire comprendre, aussi, ce qu'était la mort. Ces révélations lui donnèrent à penser...

Manuscrit médiéval représentant Josaphat, hors du palais d'où son père l'observe,
lors de sa rencontre avec un lépreux et un aveugle.
 

C'est alors que Bilawhar, un sage moine (monothéiste !) qui vivait dans le désert, eut l'intuition de ce que devait devenir Yûdâsaf. Il quitta son refuge et arriva en ville. Ayant rencontré le prince, il l’instruisit à l’aide de plusieurs paraboles. Certaines d’entre elles ne manqueront pas d’évoquer quelques souvenirs aux bouddhistes, comme, par exemple, cet enseignement sur l’existence comme illusion et les dangers des plaisirs sensuels...

 « Ceux qui convoitent les délectations corporelles et qui laissent mourir leur âme de faim ressemblent à un homme qui s'enfuirait au plus vite devant une licorne qui va le dévorer, et qui tombe dans un abîme profond. Or, en tombant, il a saisi avec les mains un arbrisseau et il a posé les pieds sur un endroit glissant et friable ; il voit deux rats, l'un blanc et l'autre noir, occupés à ronger sans cesse la racine de l'arbuste qu'il a saisi, et bientôt, ils l'auront coupée. Au fond du gouffre, il aperçoit un dragon terrible vomissant des flammes et ouvrant la gueule pour le dévorer ; sur place où il a mis les pieds, il distingue quatre aspics qui montrent tête. Mais, en levant les yeux, il voit un peu de miel qui coule des branches de cet arbuste ; alors il oublie le danger auquel il se trouve exposé, et se livre tout entier au plaisir de goûter ce peu de miel.
La licorne est la figure de la mort, qui poursuit l'homme sans cesse et qui aspire à le prendre ; l'abîme, c'est le monde avec tous les maux dont il est plein. L'arbuste, c'est la vie d'un chacun qui est rongée sans arrêt par toutes les heures du jour et de la nuit, comme par les rats noir et blanc, et qui va être coupée. La place où sont les quatre aspics, c'est le corps composé de quatre éléments, dont les désordres amènent la dissolution de ce corps. Le dragon terrible est la gueule de l'enfer, qui convoite de dévorer tous les hommes. Le miel du rameau, c'est le plaisir trompeur du monde, par lequel l'homme se laisse séduire, et qui lui cache provisoirement le péril qui l'environne. »

Cette parabole - la plus célèbre de la légende - connut de très nombreuses
représentations dans l'art occidental, au Moyen-Age et à la Renaissance.
En voici quelques exemples :

 

à gauche : deux enluminures
de manuscrits médiévaux rapportant
la légende de Barlaam et Josaphat

ci-dessus : gravure de Boetius Adam Bolswert
[1580-1634]

 

 La figure centrale du tympan du portail sud du baptistère de Parme (Italie)
oeuvre du sculpteur Benedetto Antelami  XIIIe s
 

Tout l'enseignement de Bilawhar repose sur l'opposition entre Réalité et Illusion. Suit une autre parabole qui illustre la façon de se forger un bon « karma » ! Bilawhar évoque ce qui importe et que l'on néglige, ou plutôt : ce que l'on néglige ordinairement et qui importera en fin de compte.

« Celui qui aime le monde est semblable à celui qui a trois amis. L'un qu'il aime plus que lui-même, l'autre autant que lui-même et le dernier moins que lui-même. Il est un jour convoqué par le roi et se sent en grand danger d'être jugé. Il se précipite chez son premier ami qui lui dit être trop occupé mais lui offre quelques tissus afin de se faire un vêtement. Il va ensuite voir le deuxième ami, qui lui dit avoir lui-même beaucoup de soucis mais qui accepte de l'accompagner jusqu'à la porte du palais. En désespoir de cause, il se rend chez son troisième ami. Il lui fait des excuses et implore son aide. Ce dernier lui fait bon accueil, l'appelle son ami très cher et lui rappelle qu'il lui a rendu de menus services dont il est très reconnaissant. Non seulement il l'accompagnera jusqu'au palais mais il plaidera en sa faveur. Le premier ami est la possession des richesses de ce monde qui ne peut offrir rien d'autre qu'un linceul au seuil de la mort, le second représente la famille et les amis, eux-mêmes pris par leurs propres tourments, ils peuvent seulement accompagner l'homme jusqu'au bout de sa vie. Le troisième représente les bonnes oeuvres qui témoigneront pour lui, lors du jugement. »

Suivent encore d’autres paraboles pour montrer que les véritables richesses ne sont pas matérielles puis Bilawhar quitte Yûdâsaf, lui expliquant qu'il doit encore subir un temps d'épreuves avant de le rejoindre.

A la suite de ces « Quatre rencontres », Yûdâsaf sera, en effet, soumis à plusieurs épreuves car le Roi a remarqué des changements dans le comportement de son fils et, après enquête, en est parvenu à la conclusion qu’il a été converti. Il entend alors user de ruses diverses pour le détourner de sa vocation : il organise tout d’abord un débat d’ordre théologique, mais Yûdâsaf triomphe ! Puis il soumet son fils à la tentation charnelle... celui-ci cède à moitié et, de son relâchement, naîtra un futur héritier pourle trône. De joie, le roi se convertit…
Comme le Bouddha, après la naissance de son fils Rahula, demeuré au palais, Yûdâsaf n’en continue pas moins de  nourrir en secret le désir de quitter le monde et de vivre à son tour une vie d’ascèse, telle celle que lui a vanté le saint Bilawhar. Un ange bientôt lui apparaît qui l’incite à prendre la fuite… Le prince s’échappe alors : c’est le « Grand Départ » !
Quittant ses habits de prince, Yûdâsaf les échange avec ceux d’un mendiant et il mène alors enfin la vie d’ascète dont il rêvait. Durant quelques années de solitude « au désert », il est initié à la « science du grand Tout », puis revient dans son royaume, en convertit toute la population, console son père sur son lit de mort, désigne comme régent le tuteur de son fils et s’en repart définitivement mener sa vie...

deux enluminures du XVe siècle représentant :
à gauche - lamentations de Josaphat retenu au palais
à droite - le départ de Josaphat ; il retire ses vêtements (en haut à droite)

 

On aura reconnu là les principaux épisodes de la vie du Bouddha, jusqu’à son retour dans sa ville natale de Kapilavastu, à l’occasion duquel il convertit lui aussi nombre de ses anciens compatriotes, qui deviennent bhikkhu à sa suite… y compris son fils Rahula – ce que les arabes, et leurs prédécesseurs perses, semblent ignorer ! Même l’intervention d’un ange, pour inciter Yûdâsaf à quitter le palais paternel, ne semble pas un anachronisme musulman, car bien des versions bouddhiques évoquent l’intervention des dieux à cette occasion, qui iront jusqu’à soutenir les sabots du cheval du prince pour lui éviter de réveiller les habitants du palais pensant sa fuite.

Ces textes arabes seront eux-mêmes à l’origine de plusieurs récits écrits en géorgien.
 

Comment Bouddha devient saint Josaphat...

Située sur la frontière de l’Europe et de l’Asie, entre Mer Noire et Mer Caspienne, la Géorgie est l'une des premières nations à avoir adopté la religion chrétienne comme religion officielle, au début du IVe s. de notre ère, et c’est bien sur ces terres que l’histoire du Bouddha commence à devenir chrétienne !...
On connaît trois rédactions géorgiennes différentes de l’histoire, dont les personnages s’appellent désormais Balahwar et Iodasaph. Une version « longue », qui nous est conservée dans un manuscrit datant du XIe s., une version « courte », dont le plus ancien manuscrit date du XIIe s., ainsi qu’une version encore plus ancienne, du IXe s., très proche encore des textes arabes et, donc, fort peu christianisée.

Les chrétiens, beaucoup plus que les musulmans, seront particulièrement sensibles aux éloges de l’ascétisme contenus dans le récit… Le monachisme est alors considéré, en chrétienté, comme la meilleure manière de vivre en imitation de Jésus et la vie du Bouddha – christianisée – deviendra une sorte de modèle de cette vocation : appel irrésistible malgré l’éducation reçue et les efforts de la famille pour en écarter, recherche de l’absolu dans la solitude, résistance aux épreuves et à la tentation - notamment de la chair ! Car quelques « entorses » par rapport à la légende initiale apparaissent et, innovation totalement chrétienne, Iodasaph résiste aux femmes tentatrices que son père lui envoie et il quittera le palais sans avoir connu d’épouse ni donné d’héritier au royaume qu’il abandonne...

Désormais entrée en territoire chrétien, l’histoire du Buddha va connaître encore de multiples traductions et adaptations successives.
Dans la seconde moitié du Xe siècle, Euthyme, un célèbre moine-traducteur géorgien résidant au monastère Iviron du mont Athos, en Grêce, effectue la première traduction en grec (Iodasaph devient Ioasaph) du récit géorgien. Cette version nous est connue par un manuscrit datant de 1021. Elle-même donnera naissance à plusieurs autres traductions : en arménien, en slave et en latin (langue dans laquelle Ioasaph devient Iosaphat ou Josaphat, puisqu’on ne fait pas de différence graphique entre "i" et "j" en latin).
Aux alentours de 1047-1048, un moine « voyageur » se rend à Constantinople où, rapporte-t-il lui-même, une « ardente curiosité [l]’entraîna parmi les livres grecs où [il] souhaitai[t] faire quelque découverte mémorable » ! Un homme survint, appelé Léon, qui lui remit un livre.

« Cet homme me pria, au nom de l’amour de Dieu et de la vénération due à la mémoire du bienheureux Barlaam, de traduire du grec en latin, en une langue accessible, cette œuvre de l’Antiquité, inconnue, qui jamais jusqu’alors n’avait été traduite et était ensevelie dans le plus profond oubli. […] Je m’engageai à la traduire mot à mot et fidèlement, à la manière des Anciens, puis je m’appliquai à en accentuer la portée là où je le crus à propos, fut-ce au prix de quelques changements, afin de rendre ma version plus attrayante pour le lecteur de bonne foi… ».

C’est cette version latine qui se répandra par la suite dans toute la chrétienté occidentale. L’incroyable succès de ce récit est certainement dû à l’œuvre de Jacques de Voragine, théologien dominicain, archevêque de Gênes, qui vécut de 1225 à 1298 et qui rédigea, vers 1264, la très célèbre « Légende Dorée », recueil de « Vies des Saints » qui connut un succès considérable ! La version qu’il y donna de la vie de saint Barlaam et saint Josaphat devint un « best seller » du Moyen-Age… On en possède encore aujourd’hui de multiples versions, en vers et en prose, ainsi que des adaptations scéniques, dans quasiment toutes les langues européennes : français, italien, espagnol, provençal, portugais, irlandais, allemand, anglais, néerlandais, norvégien et suédois !...
 

 


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