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sommaire parution : mars 2006 Introduction : Françoise Bonardel
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Bouddhisme et philosophie dans
l'histoire : l'art comme illustration
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L'exposé part d'un rappel
de la vision hégélienne de l'histoire, centrée sur l'Europe comme porteuse de
la raison et de la liberté, et dirige l'attention sur la dimension esthétique
de ces écrits. Deux faiblesses sont alors soulignées dans cette systématique téléologique:
la difficulté à intégrer le bouddhisme, et singulièrement le bouddhisme japonais
(zen) ; l'ignorance de la tradition picturale sino-japonaise. Cette double
faiblesse est alors utilisée comme levier pour opérer une torsion dans la
vision historique de Hegel : la peinture japonaise, intégrant des éléments de la
sensibilité bouddhique zen, permet de mettre en évidence certaines dimensions
de la quête philosophique que la modernité occidentale, dont Hegel propose
l'achèvement, aurait manqué (notamment une attention portée à l'incarnation de
la pensée et l'enracinement de celle-ci dans la nature). Sur cette trajectoire
est privilégié le moment de la rencontre entre les esthétiques d'Occident et
d'Extrême-Orient, depuis l'impressionnisme jusqu'à la peinture abstraite. Les
principaux auteurs convoqués sont: Malraux, D.T. Suzuki, Imamichi et Nishida. |
Le bodhisattva, héros du non-soi :
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Quoi de plus inintelligible au fond que l'Eveil
bouddhique au regard de la tradition philosophique occidentale, se donnant
quant à elle pour mission d'éveiller les
consciences demeurées assoupies ? C'est qu'il n'est guère pour la
rationalité de prise réelle sur ce « noud »qu'on ne saurait même plus
dire paradoxal entre une identité - reconnue pour non substantielle
(anatman) - et la réalisation non conceptuelle de la vacuité (sunyata), qui
seule vraiment délie. Or, si le Bouddha
incarne cette déliaison même, enfin aboutie, le bodhisattva lui fait escorte et
travaille sans relâche à rendre pour tous possible le grand passage. Aussi
est-ce dans le « héros pour l'éveil »,
plus encore que dans le Bouddha, que l'on peut
entrevoir les derniers linéaments de ce que l'Occident nomme individu,
personne, sujet ; des liens très ténus d'ores et déjà rompus par le vou
prononcé (pranidhana) mais indispensables pour que l'humanité puisse s'arrimer au radeau
conduisant à la bouddhéité. |
L'identité est vacuité
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Dôgen (1200-1253) s'est consacré, après un voyage d'études au grand
pays des Song, à répandre au Japon l'enseignement de l'école bouddhique du Chan
(zen) et la pratique de la méditation assise. A partir d'une critique radicale
de l'identité personnelle, de l'identité en soi et par soi de la
substance et du principe logique d'identité, il interprète la vacuité
(shunyata) comme l'origine de la négativité, distincte du néant et de tout anéantissement
dans le nihilisme, comme l'évacuation du réalisme dogmatique en réponse à l'évanescence
du réel subjectif et objectif, comme un évidement, un évitement. Sa position
s'autorise du principe de non-dualité. Son discours, autant prescriptif
que constatif, s'avère dans la pratique de la méditation coextensive à l'éveil
qui laisse apparaître les phénomènes tels quels, ainsi, ici et
maintenant, à chaque instant et à même l'apparence laisse se manifester
l'essence. |
La rencontre du bouddhisme
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Martin Heidegger et Chögyam Trungpa se sont tous deux défiés
de la pensée conceptuelle qui vise à maîtriser le plus vaste ensemble de
connaissances sans pouvoir, pour autant, en faire l'épreuve. Ils ont ainsi
ouvert le chemin d'une toute autre expérience de la pensée à même de prendre le
risque d'une désorientation où rien de déjà connu ne subsiste simplement parce
qu'il est bien connu. Ils ont parlé une langue autre, une langue à même de
s'adresser à chacun d'une manière inouïe. La distinction que fait Heidegger entre la dimension
catégoriale et celle de l'existentiale permet de comprendre le sens de ce « saut »
pour une parole libérée de cette saisie qui montre aujourd'hui l'inquiétant
visage de l'uniformisation standardisée. C'est l'entente de cette dévastation
propre à notre temps, comme de la chance que celui-ci recèle, qui a appelé Chögyam Trungpa et Martin Heidegger à un tel
engagement dans la pensée.
En ce sens, pour qui est prêt à les suivre, la rencontre du bouddhisme
et de l'Occident, loin d'avoir eu lieu, reste à venir comme une ressource féconde,
historiale. |
La quotidienneté comme lieu
de rencontre du bouddhisme et de la phénoménologie
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A l'époque de la « fin » de la philosophie,
et d'une certaine faillite de la métaphysique occidentale, interpréter le
bouddhisme métaphysiquement reviendrait à méconnaître ce qu'il apporte de complètement
autre. En revanche, la possibilité qu'offre la pensée phénoménologique
de toujours pouvoir commencer à neuf permettrait une rupture inaugurale avec un
idéal de maîtrise total. Et une rencontre avec le bouddhisme deviendrait
possible à condition qu'elle ait lieu ici et maintenant, dans notre situation
de vie quotidienne, là où nous éprouvons les limites d'une théorisation à sens
unique - situation quotidienne analysée par M. Heidegger et C. Trungpa. |
Etre présent à l'instant de la
mort : ressources scientifiques, phénoménologiques et bouddhistes
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Je
compte partir de l'expérimentation neurodynamique d'Antoine Lutz (qui fut l'élève
de Francisco Varela) sur l'émergence de la forme stéréoscopique pour montrer
comment elle procure un éclairage scientifique extrêmement concret et
accessible du travail avec l'esprit (l'émergence des pensées) dans le cadre de
la pratique de la méditation, et comment elle peut à son tour se trouver étayée
par la réflexion fine et détaillée de Husserl sur l'expérience de
l'anticipation. La
méthodologie transdisciplinaire mise en ouvre s'efforcera de tressser ensemble
expérimentation scientifique en troisième personne, expérience pratique
bouddhiste et expérience philosophique phénoménologique en première personne.
Je
voudrais en réalité travailler ce bout d'expérience de la présence à ce qui va
immédiatement survenir (ce que le phénoménologue nomme la
"protention") comme un travail quotidien de la présence à la mort (la
nôtre ou celle des autres). L'enjeu
philosophique de cette présentation consiste à faire le pari que l'on ne pense
la pratique qu'en agissant, c'est-à-dire en considérant toute prise de parole
comme la description en acte d'une expérience singulière. |
Labyrinthe
de verre |
Le bouddhisme se distingue d'autres spiritualités par son refus d'envisager l'itinéraire vers la perfection comme une aventure mystérieuse. Tout au contraire, du moins dans son discours dominant, la voie est donnée comme un développement intelligible, fondé sur une méthode qui serait à peu de chose près déduite de la nature du but visé et de l'analyse des obstacles qui nous en séparent; ses étapes sont censées s'enchaîner avec un ordre et une nécessité transparents pour la pensée. Or, le paradoxe est que la méthode telle qu'elle est effectivement enseignée et mise en ouvre paraît, dans son détail sinon dans son armature générale, plutôt opaque, en dépit de certaines rationalisations. Le motif plus général qui se dégage de la considération de cette obscurité de la pratique est celui du type d'intelligence du réel proposé par le bouddhisme: la formule algébrique, si l'on peut dire, de la coproduction conditionnée est intelligible, mais son processus concret "dépasse l'intelligence des mondains", c'est-à-dire, est du seul ressort de l'omniscience des Eveillés. La pratique n'est pas ici adjointe à la théorie comme une technique à une science, mais tout au plus comme un art qui ne tire de cette science que des principes trop généraux pour en fonder tout le détail. |
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EXTRAIT La rencontre
du bouddhisme et de l'Occident est-elle possible |
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I. Le danger de la pensée intellectuelle et conceptuelle & le piège de la fausse opposition entre théorie et pratique Naropa
était l'un de ces quatre-vingt-quatre grands réalisés de l'Inde, connus pour
avoir obtenu l'état de bouddha en une seule vie. Il est aussi l'un des
patriarches de la lignée kagyüpa, l'une des grandes écoles du bouddhisme
tibétain, le maître de Marpa qui fut, pour sa part, celui de Milarépa, sans
doute mieux connu des Occidentaux.
Autrement dit, Naropa est un peu le grand-père spirituel de Milarépa et
une figure révérée par l'ensemble des bouddhistes indo-tibétains. Un jour que Naropa, assis dos au soleil,
étudiait des ouvrages portant sur la grammaire, l'épistémologie, les préceptes
spirituels et la logique, une ombre terrifiante tomba sur eux. En regardant
alentour, il vit apparaître derrière lui une vieille femme ayant trente-sept
traits horribles : des yeux rouges et très creux, des cheveux ébouriffés
couleur renard, un large front faisant saillie, un visage aux multiples rides
et ratatiné, des oreilles longues et pleines de bosses, le nez retroussé et
rouge feu, une barbe jaune rayée de blanc, une bouche croche et grande ouverte,
des dents gâtées et renfoncées (.) ; elle était bossue ; et comme
elle boitait, elle se soutenait à l'aide d'un bâton. Elle dit à Naropa : Naropa est alors un des quatre doyens de la célèbre université de Nalanda, en Inde, plus précisément en charge de l'exégèse de la discipline. Sa décision de partir est un choc pour la communauté qui fait beaucoup d'efforts pour le faire changer d'avis. Il est l'un de ses plus brillants membres. Mais il reste inflexible et, abandonnant ses livres et ses affaires, il se met en marche à la recherche de Tilopa et d'une tout autre relation au Dharma. Commencer
mon intervention par cette histoire, dans le cadre de ce colloque consacré au
rapport entre bouddhisme et philosophie, pourrait sembler être une provocation.
Ce récit est, en effet, une mise en garde contre l'usage de la pensée
intellectuelle, considérée comme profondément égarante. Un professeur
d'Université nommé Naropa est confondu, sommé de reconnaître son ignorance
quant à ce qui est vraiment en question dans l'étude du Dharma. Son érudition
ne lui permet pas de comprendre ce qui s'appelle à l'être. Au
XXe siècle, Heidegger s'est engagé comme aucun autre penseur dans la tâche de
rappeler cette vérité que nous ne cessons d'oublier et de la méditer dans ses
conséquences les plus profondes. Le premier cours qu'il fit après guerre, au
semestre d'hiver 1951-1952, après la suspension de ses fonctions décidée par le
sénat de l'université de Fribourg, est précisément consacré à l'expérience
de la pensée. Il est traduit sous le titre, un peu maladroit, de « Qu'appelle-t-on
penser ? » - l'usage du « on » est ici étrange,
désignant, comme le souligne Heidegger au paragraphe 27 d'Etre et Temps,
le neutre qui n'engage à rien, qui n'est personne, « ni celui-ci, ni
celui-là, ni nous autres, ni quelques-uns, ni la somme de tous. » Il
s'agit plus exactement, nous dit ce titre, de préparer l'écoute de ce qui
appelle, chacun de nous, en propre, à penser, et nullement ce qu'"on"
en dit. « Que l'on montre un intérêt pour la philosophie ne témoigne encore aucunement que l'on soit prêt à penser. Certes, on s'occupe en tout lieu sérieusement de la philosophie et de ses questions. Il y a un déploiement d'érudition digne d'éloge dans la recherche de son histoire. (...) Mais le fait même, que, des années durant, nous nous mêlions de pénétrer les traités et les écrits des grands penseurs ne garantit encore pas que nous pensions nous-mêmes, ni même que nous soyons prêts à apprendre la pensée. Au contraire, la fréquentation de la philosophie peut même nous donner l'illusion tenace que nous pensons, puisque, après tout, sans relâche nous « philosophons ». Par cette
distinction, Heidegger est fidèle à ce qui porte au jour la pensée telle
qu'elle a pris naissance dans le monde occidental. Depuis Platon, la pensée y
est une épreuve de pointe qui suscite un rejet plus ou moins violent. Déjà au
temps de Platon, « on » se moquait du philosophe, comme il l'évoque
dans le Théétète, où la servante de Thrace se raille de Thalès, ou pire
encore lorsque les Athéniens mettent à mort Socrate. La
pensée n'a pas pour tâche de produire des thèses quelconque, de fabriquer des
concepts, mais est une épreuve en laquelle on est pris, qui nous
concerne, nous meut en ouvrant un monde. « Ce n'est pas sans une certaine
hésitation que j'entreprends de répondre aux deux questions essentielles de
votre lettre du 1er mars 1962. L'une concerne l'impulsion première
qui a déterminé le chemin de ma pensée. L'autre demande que soit précisé le
tournant (kehre) dont on a tant parlé. En effet, aujourd'hui comme hier, la pensée est comprise comme un simple instrument que nous pouvons utiliser, le savoir comme un ensemble d'informations à posséder et utiliser - qu'Internet, comme on nous l'assène, favoriserait. Heidegger ajoute, de manière particulièrement poignante : « Cette remarque n'est pas la complainte d'un homme mal compris, c'est la constatation d'une difficulté quasi insurmontable de compréhension ». Heidegger demandant qu'est-ce donc que penser, découvre que ce n'est pas une production d'un sujet humain, comme nous le croyons naïvement. Selon la vision bouddhiste, Heidegger perçoit ici que l'ego n'est pas le centre du phénomène que l'on désigne par pensée. La pensée est certes, le plus souvent, utilisée comme instrument d'appropriation, mais tel n'est pas son sens : « L'affaire propre de la pensée, ne peut cesser d'appartenir, en toute nécessité, à la pensée elle-même » et nullement à celui qui le déciderait selon, par exemple, son bon vouloir, la mode, la morale ou la passion. Comme
Chögyam Trungpa ne cesse de le souligner, nous préférons ne pas nous ouvrir à
cette épreuve et rester à l'abri en utilisant la pensée pour rendre
notre monde plus solide et sûr. Voilà la racine du problème qui jette une ombre
sur l'attitude habituelle « intellectuelle » qui en tant que telle ne
prémunie de rien. « Toute la
question est là : quand allons-nous nous ouvrir réellement ? L'action
de notre esprit est enchevêtrée, introvertie, elle nous travaille comme un
ongle incarné : si je fais ceci, cela va se produire; si je fais cela,
ceci va se produire» écrit
Chögyam Trungpa, dans Pratique de la voie tibétaine, dont le titre
anglais, beaucoup plus parlant, est « Cutting thought spirituel
materialism ». Il précise dans ce texte : « Le problème
réside dans le fait que nous essayons toujours de nous sécuriser, de nous
assurer que tout va bien. Nous cherchons constamment quelque chose de solide à
quoi nous accrocher. » Rassemblons
ici ce que nous avons vu quant à la tâche propre de la pensée. L'entente
habituelle la réduit à la simple possession d'informations, de connaissances,
ainsi qu'à leur assemblage hasardeux. L'élément authentique d'aventure y est
absent, recouvert sous le souci de sécurité et de saisie - qui constitue le
mouvement de fond de ce que le bouddhisme désigne comme « l'ego », le moi fictionnel
que nous cherchons sans cesse à rendre réel et solide. Ce n'est pas, en cette direction que se dirigent la plupart des auteurs actuels à l'écoute de la parole bouddhique. Qu'ils se revendiquent de la profession de philosophe ou d'enseignants bouddhistes, l'histoire de Naropa s'explique, pour eux, comme une dénonciation de l'aventure métaphysique comme telle, dans son exigence secrète et difficile. Et la plupart des auteurs bouddhistes, avec une ignorance qui n'a d'égale que leur arrogance, affirme que Platon reste prisonnier d'une substantification de la réalité contraire à l'impermanence qu'heureusement, eux, ont su reconnaître, ou que Descartes reste prisonnier du cogito, dont eux se libère, etc. L'affirmation
de la déficience inhérente à tout exercice intellectuel entraîne, selon eux, de
devoir rejeter cette épreuve, au nom de l'intuition, du vécu pur ou de
l'expérience intime. Il faut faire droit à une « action enfin réellement
pratique », la philosophie devant garder une certaine « proximité à
la vie » entendue comme
« adaptation servile de notre agir aux besoins d'aujourd'hui ». |
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