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Colloque "Bouddhisme et philosophie" vendredi 13 et samedi 14 mai 2005
Colloque organisé, sous la responsabilité de Françoise Bonardel, Nathalie Depraz, et Fabrice Midal, par le Collège International de Philosophie en collaboration avec l'Université Bouddhique Européenne et avec le soutien de la Maison Heinrich Heine, Maison de l'Allemagne, à la Cité Internationale Universitaire de Paris La
philosophie est-elle une spécificité occidentale, née localement en Grèce, ou
est-elle universelle ? Existe-t-il une philosophie orientale en tant
que telle et, plus particulièrement, une philosophie bouddhiste ? Ou bien
est-ce un abus de langage conduisant à de graves méprises ? L'absence de
présentation en Occident des écoles philosophiques orientales, tant à
l'université que dans les publications, trahit-elle un eurocentrisme qui n'a
jamais su se remettre véritablement en cause. Le bouddhisme est-il un de ces « dehors
de la philosophie » qui met son discours en question ? Mais comment
l'aborder sans être au clair avec notre propre rapport à la pensée
occidentale ? Programme
Les interventions Vendredi 13 mai 9
h 30 :
Introduction au colloque : Françoise Bonardel I. Quelles philosophies pour quels bouddhismes ? 10
h
- 10 h 45 :
Michel Hulin Michel Hulin, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, ancien membre de l'Institut Français d'Indologie de Pondichéry, a occupé de 1980 à 1998 la chaire d'Histoire de la Philosophie Indienne à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV). Il est l'auteur de divers travaux portant essentiellement sur le Sâmkhya-Yoga, le Vedânta non-dualiste et le shivaïsme du Cachemire. Au cours des dernières années, ses recherches se sont orientées davantage vers les problèmes méthodologiques soulevés par la notion de "philosophie comparée". 11h - 11 h
45 : Bernard
Stevens L'exposé - qui, dans une perspective de survol, se situe sciemment à un niveau de grande généralité - part d'un rappel de la vision hégélienne de l'histoire, centrée sur l'Europe comme porteuse de la raison et de la liberté, et dirige l'attention sur la dimension esthétique de ces écrits. Deux faiblesses sont alors soulignées dans cette systématique téléologique: la difficulté à intégrer le bouddhisme, et singulière le bouddhisme japonais (zen); l'ignorance de la tradition picturale sino-japonaise. Cette double faiblesse est alors utilisée comme levier pour opérer une torsion dans la vision historique de Hegel: la peinture japonaise, intégrant des éléments de la sensibilité bouddhique zen, permet de mettre en évidence certaines dimensions de la quête philosophique que la modernité occidentale, dont Hegel propose l'achèvement, aurait manqué (notamment une attention portée à l'incarnation de la pensée et l'enracinement de celle-ci dans la nature). Sur cette trajectoire est privilégié le moment de la rencontre entre les esthétiques d'Occident et d'Extrême-Orient, depuis l'impressionnisme jusqu'à la peinture abstraite. Les principaux auteurs convoqués sont: Malraux, D.T. Suzuki, Imamichi et Nishida. Bernard Stevens est chercheur qualifié au FNRS (Fonds National de la Recherche Scientifique), professeur à l'Université Catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), ancien Directeur de programme au CIPh (1993-97). Formé à la phénoménologie herméneutique (avec un mémoire sur Heidegger et un doctorat sur Ricoeur), les recherches actuelles portent sur le métissage de la pensée, en particulier dans la philosophie japonaise contemporaine. Principaux ouvrages: "L'apprentissage des signes. Lecture de Paul Ricoeur", (Phaenomenologica, 1990) ; "Topologie du néant. Une approche de l'école de Kyôto" (Peeters, 2000) ; "Invitation à la philosophie japonaise" (Editions du CNRS, sous presse). II. Identité et vacuité 14
h 30 - 15 h 15
: Françoise Bonardel Quoi de plus inintelligible au fond que l'Eveil
bouddhique au regard de la tradition philosophique occidentale, se donnant
quant à elle pour mission d'éveiller les
consciences demeurées assoupies ? C'est qu'il n'est guère pour la
rationalité de prise réelle sur ce « noud »qu'on ne saurait même plus
dire paradoxal entre une identité - reconnue pour non substantielle
(anatman) - et la réalisation non conceptuelle de la vacuité (sunyata), qui
seule vraiment délie. Or, si le Bouddha
incarne cette déliaison même, enfin aboutie, le bodhisattva lui fait escorte et
travaille sans relâche à rendre pour tous possible le grand passage. Aussi
est-ce dans le « héros pour l'éveil »,
plus encore que dans le Bouddha, que l'on peut
entrevoir les derniers linéaments de ce que l'Occident nomme individu,
personne, sujet ; des liens très ténus d'ores et déjà rompus par le vou
prononcé (pranidhana) mais indispensables pour que l'humanité puisse s'arrimer au radeau
conduisant à la bouddhéité. Agrégée de philosophie, Docteur d'Etat, Françoise Bonardel est actuellement Professeur à l'Université de Paris I Sorbonne où elle enseigne la Philosophie des religions. Auteur de plusieurs ouvrages sur cette Voie du Milieu qu'est aussi la tradition hermétique occidentale, elle a notamment publié : "Philosophie de l'alchimie" (PUF,1993), "Philosopher par le Feu" (Seuil, 1995), "La Voie hermétique" (Dervy, 2002). Elle prépare dans cette même perspective non dualiste un ouvrage sur "Bouddhisme et philosophie" et co-dirige la revue "Connaissance des religions" (Dervy). Elle est par ailleurs membre de l'Université Bouddhique Européenne (UBE), où elle intervient régulièrement. 15
h 30 - 16 h 15
: Pierre Nakimovitch Dôgen (1200-1253) s'est consacré, après un voyage d'études au grand pays des Song, à répandre au Japon l'enseignement de l'école bouddhique du Chan (zen) et la pratique de la méditation assise. A partir d'une critique radicale de l'identité personnelle, de l'identité en soi et par soi de la substance et du principe logique d'identité, il interprète la vacuité (shunyata) comme l'origine de la négativité, distincte du néant et de tout anéantissement dans le nihilisme, comme l'évacuation du réalisme dogmatique en réponse à l'évanescence du réel subjectif et objectif, comme un évidement, un évitement. Sa position s'autorise du principe de non-dualité. Son discours, autant prescriptif que constatif, s'avère dans la pratique de la méditation coextensive à l'éveil qui laisse apparaître les phénomènes tels quels, ainsi, ici et maintenant, à chaque instant et à même l'apparence laisse se manifester l'essence. Pierre Nakimovitch, agrégé de philosophie, docteur de l'Institut national des Langues et Civilisation orientales (études sur l'extrême Orient et l'Asie pacifique, option Japon). Il est l'auteur de "Dôgen et les paradoxes de la Bouddhéité". Samedi 14 Mai III. La phénoménologie, point de rencontre privilégié entre bouddhisme et philosophie occidentale 10
h - 10 h 45
: Fabrice Midal Martin Heidegger et Chögyam Trungpa se sont tous deux défiés de la pensée conceptuelle qui vise à maîtriser le plus vaste ensemble de connaissances sans pouvoir, pour autant, en faire l'épreuve. Ils ont ainsi ouvert le chemin d'une toute autre expérience de la pensée à même de prendre le risque d'une désorientation où rien de déjà connu ne subsiste simplement parce qu'il est bien connu. Ils ont parlé une langue autre, une langue à même de s'adresser à chacun d'une manière inouïe. La distinction que fait Heidegger entre la dimension catégoriale et celle de l'existentiale permet de comprendre le sens de ce « saut » pour une parole libérée de cette saisie qui montre aujourd'hui l'inquiétant visage de l'uniformisation standardisée. C'est l'entente de cette dévastation propre à notre temps, comme de la chance que celui-ci recèle, qui a appelé Chögyam Trungpa et Martin Heidegger à un tel engagement dans la pensée. En ce sens, pour qui est prêt à les suivre, la rencontre du bouddhisme et de l'Occident, loin d'avoir eu lieu, reste à venir comme une ressource féconde, historiale. Docteur en philosophie, Fabrice Midal est chargé de cours à l'université de Paris VIII. Il enseigne le bouddhisme depuis de nombreuses années dans divers Centres bouddhistes. Membre du conseil d'administration de l'Université Bouddhique Européenne et directeur de collection aux éditions Pocket, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont "Trungpa", "Lumières aux pays des neiges", "Mythes et dieux tibétains "et "La Pratique de l'éveil" (éd. Seuil). 11
h
- 11 h 45 : Pierre Jacerme A l'époque de la « fin » de la philosophie, et d'une certaine faillite de la métaphysique occidentale, interpréter le bouddhisme métaphysiquement reviendrait à méconnaître ce qu'il apporte de complètement autre. En revanche, la possibilité qu'offre la pensée phénoménologique de toujours pouvoir commencer à neuf permettrait une rupture inaugurale avec un idéal de maîtrise total. Et une rencontre avec le bouddhisme deviendrait possible à condition qu'elle ait lieu ici et maintenant, dans notre situation de vie quotidienne, là où nous éprouvons les limites d'une théorisation à sens unique - situation quotidienne analysée par M. Heidegger et C. Trungpa. Elève de Jean Beaufret, Pierre Jacerme a été professeur de philosophie en Khagne au Lycée Henry IV. Il a écrit de nombreux textes sur la pensée de Martin Heidegger et "L'éthique à l'ère nucléaire" (Lettrage) IV. Comment penser la pratique : enjeux et impasses 14
h 30 - 15 h 15
: Natalie Depraz Je compte partir de l'expérimentation neurodynamique d'Antoine Lutz (qui fut l'élève de Francisco Varela) sur l'émergence de la forme stéréoscopique pour montrer comment elle procure un éclairage scientifique extrêmement concret et accessible du travail avec l'esprit (l'émergence des pensées) dans le cadre de la pratique de la méditation, et comment elle peut à son tour se trouver étayée par la réflexion fine et détaillée de Husserl sur l'expérience de l'anticipation. La méthodologie transdisciplinaire mise en ouvre s'efforcera de tressser ensemble expérimentation scientifique en troisième personne, expérience pratique bouddhiste et expérience philosophique phénoménologique en première personne. Je voudrais en réalité travailler ce bout d'expérience de la présence à ce qui va immédiatement survenir (ce que le phénoménologue nomme la "protention") comme un travail quotidien de la présence à la mort (la nôtre ou celle des autres). L'enjeu philosophique de cette présentation consiste à faire le pari que l'on ne pense la pratique qu'en agissant, c'est-à-dire en considérant toute prise de parole comme la description en acte d'une expérience singulière. Natalie Depraz est Maître de Conférences à l'Université de la Sorbonne (Paris IV) et ancienne Directrice de Programme au Collège International de Philosophie (1998-2004). Elle a soutenu une Habilitation à Diriger des Recherches en philosophie à l'Université de Poitiers en décembre 2004 sur le thème : "Phénoménologie et pratique". Elle est l'auteur de "Transcendance et incarnation. L'intersubjectivité comme altérité à soi dans la philosophie de E. Husserl" (Paris, Vrin, 1995), de "Lucidité du corps. De l'empirisme transcendantal en phénoménologie" (Dordrecht, Kluwer, Phaenomenologica, 2001), de "On becoming aware. An experiential Pragmatics" (avec F. J. Varela et P. Vermersch) (Amsterdam, Benjamins Press, 2003) ; elle prépare un ouvrage pour A. Colin (coll. Cursus) sur le thème : "La phénoménologie comme pratique" (à paraître en mars 2006). 15
h 30 - 16 h 15
: Stéphane Arguillère Le bouddhisme se distingue d'autres spiritualités par son refus d'envisager l'itinéraire vers la perfection comme une aventure mystérieuse. Tout au contraire, du moins dans son discours dominant, la voie est donnée comme un développement intelligible, fondé sur une méthode qui serait à peu de chose près déduite de la nature du but visé et de l'analyse des obstacles qui nous en séparent; ses étapes sont censées s'enchaîner avec un ordre et une nécessité transparents pour la pensée. Or, le paradoxe est que la méthode telle qu'elle est effectivement enseignée et mise en ouvre paraît, dans son détail sinon dans son armature générale, plutôt opaque, en dépit de certaines rationalisations. Le motif plus général qui se dégage de la considération de cette obscurité de la pratique est celui du type d'intelligence du réel proposé par le bouddhisme: la formule algébrique, si l'on peut dire, de la coproduction conditionnée est intelligible, mais son processus concret "dépasse l'intelligence des mondains", c'est-à-dire, est du seul ressort de l'omniscience des Eveillés. La pratique n'est pas ici adjointe à la théorie comme une technique à une science, mais tout au plus comme un art qui ne tire de cette science que des principes trop généraux pour en fonder tout le détail. Stéphane Arguillère, ancien directeur de programme au Collège (1995-2001), chargé de conférences à la section des sciences religieuses de l'EPHE, traducteur du "Chant d'illusion de Nyoshül Khenpo" (Gallimard) et de "l'Opalescent Joyau de Mipham" (Fayard) ; auteur d'un "Vocabulaire du Bouddhisme" (Ellipses) ; spécialisé principalement dans l'étude de la philosophie scolastique tibétaine.
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