Les principales écoles

Les différentes écoles actuelles du bouddhisme peuvent être présentées selon leur répartition géographique ou leurs références doctrinales. On distingue ainsi, géographiquement, les aires culturelles de l'Inde, de l'Asie centrale, de l'Asie du sud-est, de l'Extrême-Orient et du Tibet ; doctrinalement, trois grands courants : du "bouddhisme ancien", du "Grand Véhicule" (Mahâ-yâna) et du "Véhicule de Diamant" (Vajra-yâna, appelé aussi "tantrisme"). Les écoles résultent de la combinaison de ces courants doctrinaux et des aires géographiques dans lesquelles ils se sont implantés et ont évolué au fil des siècles...
 
Pourquoi tant de "bouddhismes" différents ?

D'après la tradition, le Bouddha a enseigné pendant 45 ans à un public nombreux et varié, savants brahmanes, ascètes, notables, artisans, commerçants ou femmes et hommes sans culture. Les textes les plus anciens le montrent très soucieux de pédagogie, adaptant ses discours et son enseignement aux qualités et aux connaissances de chacun.

Après sa mort, ses disciples ont ressenti le besoin de fixer ses enseignements (dans les textes appelés sûtra) ainsi que leur interprétation et d'y ajouter des commentaires (dans les textes appelés abhidharma puis sastra). De nombreux points de la doctrine ont donné lieu à des discussions et des interprétations différentes, donnant ainsi naissance à plusieurs courants ; la mise en pratique de ces enseignements a elle aussi évolué et s'est diversifiée, tant du point de vue des règles de vie (monastiques et laïques) que des "exercices spirituels" (la "méditation"), donnant ainsi naissance à de nombreuses "écoles" dont les caractéristiques varient parfois considérablement...

Pendant de nombreux siècles, en Inde, les disciples de ces écoles différentes vivaient ensemble, dans les mêmes monastères. Ils se regroupaient davantage selon la règle de vie monastique (le Vinaya) qu'ils adoptaient que selon leur appartenance à telle ou telle école de philosophie ou de méditation.
Lors de la diffusion du Dharma du Bouddha dans les différents pays d'Asie, les enseignements transmis par des représentants de ces écoles se sont greffés sur les traditions et la culture de chaque pays, donnant lieu à une nouvelle évolution des styles et des caractéristiques de la pratique.
Ainsi, aujourd'hui, chaque école peut-elle se caracériser, d'une part, par ses choix doctrinaux et pratiques, selon le ou les courants qui l'ont influencé, mais aussi, d'autre part, par des aspects "culturels" particuliers, en fonction de la zone géographique dans laquelle elle s'est développée.

 

Les trois grands courants

Doctrinalement, le bouddhisme "ancien", le "Grand Véhicule" (Mahâyâna) et le Véhicule de Diamant (Vajrayâna) se distinguent par leur vision du Bouddha, leurs textes de référence (le "canon") et la "Voie" qu'ils proposent - c'est-à-dire les pratiques particulières qui en découlent.
 
1) le bouddhisme "ancien"

Le bouddhisme ancien se réfère avant tout à l'enseignement des "Quatre Nobles Vérités" et insiste surtout sur la connaissance directe et systématique des phénomènes (les dharma), afin de les reconnaître, grâce à la "connaissance pénétrante" (prajñâ), comme non-permanents (anitya), insatisfaisants (duhkha) et non "existant-en-soi" (anâtman). Il met l'accent sur la discipline, l'importance du détachement et du renoncement, la valeur de la vie monastique.
Pour le bouddhisme ancien, le Bouddha historique est un être humain, mais tout à fait exceptionnel ; il ne peut donc pas être proposé en modèle à l'ensemble des disciples ; seules quelques très rares personnes peuvent, comme lui, s'engager sur la voie du bodhisattva, qui nécessite de cheminer seul, sans aide ni enseignement, afin de redécouvrir par soi-même le chemin qui mène à l'Eveil parfait et complet (samyaksam-bodhi) qui permet de venir en aide à tous les êtres.
Aussi le bouddhisme ancien propose-t-il plutôt de s'engager sur la Voie du disciple "Auditeur" (sravaka) qui, grâce aux enseignements délivrés par le Bouddha historique, mène à la Libération individuelle du cycle des renaissances (samsâra) et à l'état d'Arhat - le "Méritant".
Ces enseignements ont été conservés dans plusieurs "canons", selon les langues "vulgaires" (les prakrit) dans lesquelles ils étaient transmis. Il n'en reste aujourd'hui qu'un seul qui nous soit parvenu complet (les autres ont été détruits, en partie ou complètement...), celui qui a été mis par écrit au Sri-Lanka (Ceylan), aux alentours de l'ère chrétienne, dans le prakrit "pâli" - on l'appelle donc le canon pâli.
Les enseignements du bouddhisme ancien se sont diffusés dans toute l'Asie et constituent en quelque sorte la "base" commune à toutes les écoles actuelles, surtout en ce qui concerne le "code de vie" des moines, le Vinaya.  Du point de vue des doctrines et des pratiques, il est resté surtout prépondérant dans l'école actuelle du Theravâda, qui s'est développée au Sri-Lanka (Ceylan) et est aujourd'hui présente dans toute l'Asie du sud-est (Sri-Lanka, Birmanie, Thaïlande, Laos et Cambodge), dont les enseignements sont suivis par environ 100 à 150 millions de fidèles.
 

2) le "Grand Véhicule" (Mahâ-yâna)

Le "Grand (mahâ) Véhicule (yâna)" fait référence à des enseignements du Bouddha historique qui auraient été tenus secrets durant plusieurs siècles avant d'être diffusés au plus grand nombre aux environs de l'ère chrétienne. Ces enseignements insistent beaucoup sur le fait que tous les phénomènes sont "vides de nature propre" (ce qu'on appelle la "vacuité", sunyatâ), ce dont on peut faire l'expérience grâce à la "connaissance pénétrante" (prajñâ) ; mais mettent aussi beaucoup l'accent sur la motivation altruiste (karuna, la "compassion") et ont développé, en plus des pratiques centrées sur la connaissance, de nombreuses pratiques de dévotion (bhakti).
Dans les enseignements du Mahâyâna, le Bouddha historique n'est pas un être humain ordinaire, mais la "manifestation" (nirmana-kâya ou "corps d'apparition") d'un Buddha transcendant, depuis toujours éveillé, qui est apparu aux humains afin de pouvoir les libérer. Son apparition et sa disparition n'ont été que des "moyens habiles" (upaya) utilisés par compassion.
Le Mahâyâna considère la voie du "disciple Auditeur" comme insuffisante (hîna-yâna, un "véhicule inférieur"), acceptable seulement comme un "prélude" à la seule voie méritant d'être empruntée, celle du bodhisattva (mahâ-yâna, "grand véhicule") qui mène, non seulement à la Libération mais aussi à l'Eveil parfait et complet (samyaksam-bodhi). S'il propose cette voie à tous c'est parce qu'il affirme aussi que de nombreux Buddha transcendants ne cessent d'enseigner, sous d'autres formes ou dans d'autres univers, à tous ceux qui s'y engagent.
Son canon de référence regroupe certains textes du canon ancien (comme ceux du canon pâli) mais surtout de nombreux textes "nouveaux", les Mahâyâna-sûtra, rédigés dans la langue savante et sacrée de l'Inde, le sanskrit.
Le Mahâyâna est à l'origine de nombreuses écoles d'Extrême-Orient, notamment le Bouddhisme de la "Terre Pure" (parfois aussi appelé "Amidisme") et les écoles du Dhyâna ("Chan" en Chinois, "Zen" en japonais). On estime le nombre de leurs fidèles de 200 à 350 millions. Mais le Mahâyâna est aussi à l'origine d'un nouveau dévloppement des pratiques : le Vajra-yâna ou "Véhicule de Diamant".
 

3) les écoles du Vajra-yâna ("Véhicule de Diamant")

Le Vajra-yâna ("véhicule de diamant") est aussi appelé Mantra-yâna ("véhicule des formules") ou Tantra-yâna ("véhicule des tantra"), car il propose de nombreuses pratiques nouvelles, fondées sur l'enseignement doctrinal du Mahâyâna, présentées dans des textes appelés tantra ("transmission"). Le Vajrayâna n'est donc pas une école "doctrinale" mais plutôt un prolongement "pratique" du Mahâyâna.
Ses pratiques s'appuient sur la notion de pureté fondamentale de toute expérience - pourtant voilée par les effets de l'illusion - et proposent une voie qui peut faire réaliser l'Eveil très rapidement (le vajra, diamant ou foudre, symbolise cette efficacité et cette rapidité). Il part aussi du principe que tous les êtres possèdent en eux une "nature de Buddha" (tathâgata-garbha), depuis toujours présente, qu'il convient de "révéler" grâce à ces pratiques.
Le Vajrayâna s'est développé en Inde avant de gagner l'ensemble de l'Asie bouddhiste. En Asie du sud-est, il a été présent durant de nombreux siècles, avant d'être supplanté par les enseignements du bouddhisme "ancien" du Theravâda ; mais certaines pratiques et des rituels tantriques continuent néanmoins d'y être effectués. Il a donné naissance à plusieurs écoles en Extrême-Orient (écoles du Shingon et du Tendai, au Japon) et certaines de ses pratiques sont aussi présentes dans le Zen. Il s'est surtout développé en Asie hymalayenne (Tibet, Népal) d'où il a essaimé en Mongolie. Ses enseignements sont suivis par environ 25 à 50 millions de fidèles.

 

 

Les aires géographiques

En se diffusant hors de l'Inde, le bouddhisme s'est "acclimaté" aux cultures dans lesquelles il s'est implanté, imprimant des caractéristiques particulières aux différentes écoles des trois grandes aires géographiques de l'Asie du sud-est, de l'Extrême-Orient et du Tibet.
 
Sur les Routes de la Soie

En Inde, le bouddhisme se répand grâce aux moines itinérants, mais c’est par les marchands qu’il se diffuse le long des Routes de la Soie. Cette classe montante, peu appréciée des brahmanes, adopte vite cette religion qui leur paraît plus conciliante. Aux alentours de l’ère chrétienne, l’Inde du nord et le Gandhara, soumis à plusieurs vagues d’envahisseurs, forment un creuset culturel où le bouddhisme se trouve confronté à des influences nombreuses, et s’adapte… Les premiers développements du Mahâyâna favorisent aussi un bouddhisme plus dévotionnel. Le bouddhisme devient, de plus en plus, une religion de masses populaires. Les monastères s’implantent alors le long des routes commerciales. On en trouve tout le long des côtes de l’Asie du sud-est, en Indonésie, jusqu’aux Célèbes… aux portes de l’Iran, autour du désert du Takla-makan en Asie centrale, aux confins de la Chine. Chaque cité-état, port maritime ou oasis du désert, abrite un ou plusieurs monastères, qui diffusent aussi bien les enseignements du bouddhisme "ancien" que ceux du Mahâyâna.

[Voir, dans la rubrique "Médiathèque", les pages "Cartes et graphiques" présentant des cartes des "Routes de la Soie" et les voies empruntées par le bouddhisme dans sa diffusion]

 

En Extrême-Orient : dans l'Empire du Milieu

Le bouddhisme parvient en Chine au début de l’ère chrétienne, avant tout grâce aux textes transmis depuis l’Asie centrale. Ces textes, originaux ou déjà traduits, sont épars et disparates. On a d’abord tenté de les traduire dans le vocabulaire taoïste. Il en est résulté beaucoup de confusion… Du Ve au Xe siècle, de nombreux pèlerins chinois feront le voyage jusqu’en Inde à la recherche de textes originaux ou de l’enseignement direct de maîtres. De nouvelles traductions permettent d’établir un canon hiérarchisé et une dizaine d’écoles se créent, le plus souvent en fonction du texte qu’elles considèrent comme le plus important. Chacune d’elles met l’accent sur un type de pratique particulier : récitation du nom du Bouddha Amida dans l’Ecole de la "Terre Pure", pratique quasi exclusive de la méditation assise, dans l’école du Chan (le Zen japonais)…

Le bouddhisme, cependant, apparaît choquant à de nombreux Chinois, surtout confucéens. La vie monastique, l’aumône et le célibat des moines, notamment, mettent en cause la suprématie de l’Empereur, le culte des ancêtres, le rôle économique et social des individus. Le bouddhisme réussit néanmoins à s’implanter en « profitant » d’une longue période de troubles politiques. Mais les riches et les puissants, donateurs indispensables à la survie des institutions monastiques, sont des mécènes prompts à retirer leur protection. Le bouddhisme connaîtra plusieurs vagues de persécution dont la plus importante, en 845, faillit l’annihiler.

Entre temps, il s’est répandu au Viêtnam, en Corée et, de là, au Japon, grâce au soutien des dirigeants et des élites. Au Japon, une profonde mutation aura lieu au XIIIe siècle, pendant une période de troubles considérée comme la « fin des temps » (mappo). La situation favorisera l’émergence de nouvelles écoles, strictement japonaises, qui cherchent à simplifier la pratique pour une plus grande « efficacité » et rompent souvent avec la tradition monastique.

 

En Asie du sud-est : un ensemble complexe

Au début de l’ère chrétienne, le bouddhisme devient aussi florissant en Asie du sud-est. Les souverains semblent avoir été plutôt sensibles au brahmanisme, qui propose une structure sociale cohérente, basée sur le système des castes. Mais certains adoptent le bouddhisme qui s’est implanté dans le peuple - sensible, lui, au message bouddhique de salut individuel ou à la promesse d’une future vie bienheureuse chez les dieux.

Du Ve au Xe siècle, un syncrétisme complexe se met en place : au brahmanisme et au bouddhisme "ancien", s’ajoutent le shivaïsme et les écoles du Mahâyâna et du Vajrayâna. Les élites adoptent surtout les formes religieuses les plus complexes, qu’elles croient à même d’assurer leur pouvoir ou de glorifier le souverain. Le Vajrayâna connaît un succès incontestable en Indonésie, comme en témoigne le plus vaste monument bouddhique : le stûpa-montagne de Borobudur, construit vers 800 à Java. Des universités célèbres voient aussi le jour, que fréquentent des pèlerins chinois et indiens.

Dans le vaste empire khmer, le Mahâyâna supplante un temps le shivaïsme, au XIe siècle. Il offre au souverain Javayarman VII un idéal de royauté spirituelle ; celui-ci n’hésite pas à se considérer comme un bodhisattva et il fait orner de son visage les tours du Bayon, le temple-montagne d’Angkhor-Thom. Le peuple, de son côté, reste fidèle aux écoles anciennes, au sein desquelles les croyances animistes trouvent leur place – et aussi parce que le Mahâyâna représente le système adopté par le pouvoir !

D’importants bouleversements politiques, dus à l’invasion de peuples sino-tibétains (Birmans, Thaïs, Laos…), favorise finalement la prééminence de l’école Theravâda de Ceylan sur l’ensemble de la péninsule indochinoise.

 

Au Tibet : sur le Toit du monde

Le bouddhisme parvient « officiellement » au Tibet au VIIIe s. mais il y était déjà connu avant, par la Chine et les royaumes d’Asie centrale. Très vite, les Tibétains adoptent le bouddhisme indien du Vajrayâna, alors très influent en Inde du Nord. Un débat célèbre se déroule à la fin du VIIIe siècle, entre représentants du Chan chinois et du tantrisme indien. On conserve deux versions de cette rencontre : la tibétaine déclare que le vainqueur fut l’Indien ; la chinoise donne la victoire aux Chinois. Le Tibet a officiellement choisi son camp… essentiellement pour des raisons politiques !

Une période de répression ralentit quelques temps cette première diffusion mais elle reprend au XIe siècle : les Tibétains créent alors un alphabet et une grammaire de leur langue pour traduire la littérature bouddhiste indienne. Ils disposent d’un canon déjà systématisé, offrant une synthèse de plus de mille ans d’histoire et d’évolution, selon le point de vue du Vajrayâna. De nombreux échanges ont lieu pour recevoir et transmettre les enseignements oraux « secrets ». Plusieurs écoles voient le jour, au gré des traductions et des transmissions orales. Ces institutions monastiques joueront un rôle déterminant dans l’histoire politique du Tibet, du fait de leur puissance idéologique et économique, et plusieurs écoles se succèderont à la tête du pays, en fonction d’alliances avec les puissances voisines, chinoises ou mongoles (ainsi des Dalaï-lama, « intronisés » par les Mongols, au XVIe s.).