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On considère à juste titre la « co-production conditionnée » comme l'enseignement central et essentiel de la doctrine bouddhique et l'on reconnaît aussi souvent - toujours à juste titre - que son interprétation est, sinon fort malaisée, à tout le moins délicate.
Un important sutta du Digha-nikâya - que nous évoquerons plus en détail tout à l'heure - le Mahâ-nidâna-sutta, s'ouvre sur un dialogue, entre le Bouddha et son disciple Ananda, qui justifie toute prudence en cette matière :
Ananda : « C'est merveilleux, Bienheureux, c'est merveilleux. Cette co-production conditionnée est très profonde, vraiment très profonde. Cependant, pour moi, elle est claire, très claire. » Bouddha : « Ne dites pas cela, Ananda ! C'est justement à cause de la non-connaissance de la co-production conditionnée, parce qu'ils n'ont pas une connaissance pénétrante de la co-production conditionnée, que l'existence des êtres devient embrouillée comme un écheveau, emmêlée comme une bobine de fils, comme un enchevêtrement de broussailles, qu'ils n'échappent pas aux situations infernales, aux états inférieurs, douloureux, au samsâra ! »
De son côté, mille ans plus tard, au ve siècle après J.-C., Buddhaghosa - qui consacre à la co-production conditionnée l'intégralité du chapitre xvii de son Visuddhimagga - ne manque pas de donner un long avertissement à son lecteur.
Il l'invite surtout, tout d'abord, à ne pas considérer le co-production conditionnée comme l'exposé d'une « genèse », c'est-à-dire d'un processus causal - signe qu'une telle interprétation (due à sa présentation « classique », sous la forme d'un enchaînement de douze éléments successifs) devait être assez courante... « Aucun sutta ne le dit et ce serait en contradiction avec les sutta », précise-t-il, citant en confirmation un extrait du Kaccâna-sutta [que nous aurons aussi l'occasion d'évoquer à nouveau.] : « Quand on voit avec une juste connaissance l'origine du monde [comme co-production conditionnée], l'idée même d'existence ou d'inexistence du monde n'apparaît pas ! », et l'on ne s'interroge donc pas davantage sur la « cause » possible du monde.
Aussi, continue-t-il, convient-il d'aborder cette notion correctement et, si l'on persiste à voir en elle la présentation d'un processus causal, « il faut en chercher la caractéristique essentielle au moyen de l'analyse grammaticale » de son appelation : paticca sam-uppâda.
L'analyse de Buddhaghosa s'attache alors à préciser la relation exacte entre les deux termes : paticca et sam-uppâda. Une lecture « traditionnelle » de ce terme composé envisagerait naturellement un rapport de détermination de l'un par rapport à l'autre : « étant conditionnée, la co-production... » ; mais une telle interprétation, nous dit-il, serait en contradiction avec les sutta et « la grammaire s'y oppose » ! Le terme paticca est en effet un « gérondif passé » et, logiquement, « doit se construire avec le même sujet que le verbe principal ». Or, l'autre terme n'est pas un verbe mais un substantif. On ne peut pourtant pas imaginer un verbe « hoti » qui serait sous-entendu - « étant conditionnée, la co-production devient » - car le verbe « hoti » n'apparaît jamais, lui non plus, dans les sutta !
Il convient donc de prendre l'expression telle qu'elle est et d'en envisager les termes comme juxtaposés, dans un rapport complémentaire, ainsi que nous y invite une double citation [dont Buddhaghosa, malheureusement, ne nous donne pas la référence.] :
Le Seigneur a dit :
« Deux facteurs - la condition d'une part, la réunion des agents d'autre part - produisent l'effet »
« Le rassemblement des causes réunies (amenées face à face) constitue la condition. Comme [ce rassemblement] produit des agents concomitants on l'appelle ''co-production'' ».
Citations que Buddhaghosa glose de la manière suivante :
« La réunion des causes, énoncées une par une, provoque la manifestation des effets (...) Cette réunion, qui produit un effet commun lorsqu'aucun des facteurs ne manque, est « conditionnelle » parce qu'elle amène 'face à face' les facteurs au complet. Cette réunion s'appelle « co-production » parce qu'elle produit des facteurs simultanés qui n'existent pas indépendamment les uns des autres. »
Une plus juste traduction, en français, devrait donc être : « co-production conditionnelle ». C'est d'ailleurs la traduction que propose Christian Maès dans son édition récente du Visuddhimagga (Fayard, collection « Trésors du bouddhisme »).
Une analyse étymologique des termes tend à confirmer cette interprétation.
Le terme sam-uppâda se compose lui-même de uppâda [sk. ut-pâda] : « produit [pâda] par l'effet de... [ut-] », auquel s'adjoint le préfixe sam- marquant la convergence, et pourrait donc s'interpréter comme « production résultant d'une convergence ».
Le terme paticca [sk. pratîtya] est lui aussi un composé [= prati-itya] , unissant itya, gérondif du verbe aller [î], et le préfixe prati- : « rencontre avec, tenir compte de. » ; qui pourrait s'interpréter comme « en allant [devenant ?] en fonction de ».
L'expression complète aurait donc pour signification : « produit par un ensemble de conditions, durant dépendamment [de la rencontre de celles-ci] ».
L'expression « co-production conditionnelle » voudrait donc dire qu'un phénomène ne se produit que lorsque l'ensemble des conditions requises est effectivement réuni et que ce phénomène n'existe [ne dure] que le temps que ces conditions sont effectivement réunies.
Autrement dit : un « concours de cironstances », qu'on pourrait représenter sous la forme du schéma suivant :

Rien de plus. voudrait-on ajouter !
Car l'énoncé de ces divers facteurs concomittants, s'il s'effectue successivement, un par un [cf. Buddhaghosa : « La réunion des causes, énoncées une par une... »], n'est simplement dû qu'à l'impossibilité du langage de les dire simultanément ; en aucun cas, cependant, cette succession ne doit induire une lecture chronologique - et encore moins causale - du processus.

Or on le sait, une telle lecture - successive, puis chronologique - est devenue « classique » dans le bouddhisme ancien... tout comme l'interprétation de cette succession comme un enchaînement causal - ce qui poussera d'ailleurs les écoles mahayanistes ultérieures à introduire de subtiles distinctions entre causes [hetu] et conditions [pratyaya], parfaitement inconnues (et peut-être inutiles...) dans les textes canoniques les plus anciens !
Cette évolution de l'interprétation de la « co-production conditionnelle », semble-t-il, est étroitement liée à une certaine évolution de sa présentation développée. Telle qu'elle apparaît désormais, en douze membres, cette présentation contient des éléments, ignorés des textes les plus anciens, qui posent en effet problème.
On ignore à quelle époque cette formulation en douze membres s'est finalement fixée, mais de nombreux textes anciens démontrent qu'il y a eu longtemps un grand flottement dans le choix et le nombre des composants. Ce qui ressort avec évidence, c'est que les éléments les plus récents (« nouveaux ») introduisent tous une dimension physique et matérielle dans un processus qui se présentait, au départ, uniquement d'un point de vue strictement psychique.
Huit éléments apparaissent constants dans les versions anciennes :
1- Ignorance (avijjâ / avidyâ) 2- constructions mentales (sankhâra / samskâra) 3- conscience discriminante (viññâna / vijñâna) 4- contact (phassa / spars'a) 5- sentiment (vedanâ) 6- « soif » (tanhâ / trisnâ) 7- attachement (upâdâna) et 8- existence (bhava). Les quatre éléments « nouveaux », désormais classiques, sont les suivants : « nom et forme » (nâma-rûpa) et « sphères » sensorielles (salâyatana / sadâyatana), qui s'intercalent entre la conscience et le contact ; naissance (jâti) et vieillesse-mort (jarâ-marana), qui achèvent la série.
Rappelons rapidement les deux lectures « classiques » que cette introduction a finalement induit : chronologique et causale.
D'un point de vue chronologique, les douze membres ont été répartis en trois temps : au passé appartiennent l'ignorance et les constructions mentales ; au futur, la (re-)naissance et vieillesse et mort ; les huit éléments restants concernent le présent - soit comme « résultat » du passé (conscience, « nom-et-forme », « sphères », contact et sentiment), soit comme condition d'apparition des éléments appartenant à l'avenir (« soif », attachement, existence). D'un point de vue causal, on distinguera les « bases » que constituent les souillures (kilesa / kles'a) : passée - ignorance, et présentes - soif et attachement ; les « actes » (kamma / karman) qui en surgissent : passé - constructions, et présent - existence ; enfin les « fruits » (vipâka) qu'ils provoquent : présents - conscience, nom-et-forme, sphères, contact et sentiment, et futurs - naissance, vieillesse et mort. Ces deux lectures, mêlant étroitement chronologie et causalité, induisent non seulement une interprétation physique-matérielle des quatre éléments nouveaux mais, aussi, que la conscience soit envisagée, non plus comme un « acte de conscience discriminante », mais comme un « support de renaissance » [gandhabba / gandharva] - interprétation devenue elle aussi « classique », aussi bien chez Buddhaghosa que dans l'école Sarvâstivâda.
Comment ces éléments « nouveaux » se sont introduits et comment ils ont provoqué cette évolution de l'interprétation, c'est ce que nous étudierons plus loin.
Avant cela, il nous reste encore à présenter rapidement une autre formulation de la « co-production conditionnelle », fort souvent citée, qui en constitue en quelque sorte un résumé :
« Quand ceci est, cela est ;
Ceci apparaissant, cela apparaît.
Quand ceci n'est pas, cela n'est pas ;
Ceci cessant, cela cesse. »
Sa traduction habituelle en français - que nous venons de donner - n'est pas, elle non plus, sans poser quelques difficultés et sans doute a-t-elle largement participé elle aussi, au moins en Occident, à induire une interprétation causale du processus. Un rapide coup d'oeil au texte original permet de voir que cette traduction est largement fautive...
Imasmim sati, idam hoti [bhavati] ; imassuppâdâ, idam uppajjati. Imasmim asati, idam na hoti ; imassâ nirodha, idam nirujjhati.
Là où le français énonce par deux fois, en miroir, le même verbe (être, apparaître et cesser), le texte pâli décline deux verbes différents : as [sati] et hoti pour la première et la troisième propositions, uppâda et uppajjati pour la deuxième, nirodha et nirujjhati pour la quatrième !
Il est surprenant que l'adage bien connu ait été à ce point illustré : « traduire, c'est trahir » !!
En effet, les trois verbes de chaque première partie sont d'évidence des termes « neutres », énonçant simplement l'existence (as = être), le surgissement (uppâda = apparaître) et la disparition (nirodha = cesser) de « ceci ». En revanche, les trois verbes de chaque deuxième partie ajoutent une idée fondamentale, celle de la durée de « cela » : le devenir (hoti-bhavati), la croissance (jâti) et la cessation de la croissance (nirujjhati = nir-jati) - [le terme jâti, habituellement traduit par « naissance », ne désigne pas en effet un événement, ponctuel, mais un processus, durable, qui s'étend de la conception jusqu'à la sortie de l'utérus ; il est compris plus généralement - comme dans la première des Quatre Nobles Vérités - comme le processus de croissance par opposition au processus de décroissance et de décrépitude, la vieillesse - jâra].
Une traduction plus fidèle au texte original devrait être :
« Ceci étant, cela devient ;
ceci apparaissant, cela naît [croît]
Ceci n'étant pas, cela ne devient pas ;
ceci cessant, cela cesse de naître [croître]. »
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