On cherche souvent à mettre une "étiquette" sur l'enseignement du Bouddha : on se demande si le Dharma est une religion, une philosophie, une morale, une "science de l'esprit"... Mais ces étiquettes dépendent de définitions qui ont été établies au fil des siècles, en fonction de l'histoire de l'Occident. Aucune ne lui correspond vraiment exactement.
Une religion, généralement, s'appuie sur
la croyance en l'existence d'un dieu, créateur du monde et de l'homme.
Elle fournit une explication "extérieure", que l'homme
subit et à laquelle il doit s'adapter. Pour être "sauvé",
celui-ci doit entrer en communication avec ce dieu et respecter ses commandements.
Le Dharma, lui, présente une explication "intérieure"
: sa vision du monde et sa propre vie dépendent de chaque homme.
L'homme est ainsi seul responsable de son illusion et de sa souffrance,
mais aussi seul responsable de son "salut", qui dépend
de son engagement et de sa pratique pour échapper à l'illusion.
Par bien des aspects, pourtant, le bouddhisme ressemble à une religion
: il existe des temples, des rituels, des statues, des actes de dévotion...
Si on peut parler de "foi" dans le bouddhisme, c'est plutôt
dans le sens d'une confiance dans l'enseignement du Bouddha et le témoignage
de ses successeurs, qui assurent que chacun est capable d'échapper
à la souffrance et d'expérimenter l'Eveil. Mais le Bouddha
est un exemple à suivre : on ne le "prie" pas pour qu'il
nous viennne en aide.
Des cérémonies ont lieu en son honneur : il s'agit de le commémorer,
comme on honore un "grand homme". Les rituels (offrande d'encens,
de bougies, de nourriture) ne sont pas destinées à s'attirer
ses faveurs mais sont des marques de respect, une façon détournée
d'offrir des offrandes aux moines ou une mise en pratique de son enseignement
(le don est une manière de pratiquer le détachement).
Le rituel est aussi une pratique de méditation, qui facilite la concentration
et détourne l'esprit des préoccupations quotidiennes. Les
temples et les statues de Bouddha jouent aussi ce rôle : ils représentent,
de manière symbolique, différents points de son enseignement,
aident à les avoir toujours présents à l'esprit et
contribuent à soutenir la motivation.
La philosophie s'appuie sur l'intelligence et la raison
pour comprendre le monde et l'homme. La philosophie, aujourd'hui, est surtout
un discours théorique "sur" le monde, qui n'implique pas
forcément de changer sa manière de vivre. Alors que, dans
l'Antiquité, les philosophes étaient aussi des "maîtres
à vivre", et leur philosophie se voulait pratique.
Le Dharma propose une démarche qui est plus proche de celle des philosophes
antiques que des philosophes modernes, puisqu'elle doit entraîner
une nouvelle manière de vivre. Mais il ne s'appuie pas seulement
sur la raison et l'intelligence. Si l'étude et la réflexion
sont nécessaires, la pratique de la méditation est indispensable,
et celle-ci ne fait pas appel au raisonnement mais à l'expérience
directe.
La morale se présente comme un ensemble de règles
de conduites pour la vie en société, fondé sur une
définition "absolue" du bien et du mal. On peut distinguer
une morale "naturelle", dans laquelle tout le monde est sensé
pouvoir s'entendre sur la définition du bien et du mal (parce qu'elle
dépend d'une "raison universelle") et une morale "religieuse",
le bien et le mal étant alors définis par les "commandements
divins".
Il existe bien une "morale bouddhiste", qui préconise des
règles de vie commune. Mais sa définition du bien et du mal
ne dépend pas de commandements divins ni d'une "raison universelle".
Elle part de la constatation de l'universalité de la souffrance humaine,
considère comme mal tout ce qui peut générer de la
souffrance, pour soi et pour autrui, et comme bien tout ce qui permet d'atténuer
la souffrance ou d'empêcher son apparition.
Il ne s'agit donc pas d'une définition théorique, "absolue",
mais d'un ensemble de conseils pratiques qui doivent faciliter l'accès
à l'Eveil pour tous.
On pourra lire, en complément, l'article "Le bouddhisme : au-delà du Bien et du Mal" (accès direct ou rubrique Université : section "publications" - "articles en ligne")
Quelques points communs
Si le Bouddhisme peut être défini comme une
"science", c'est qu'il se présente comme un projet de recherche
dont le domaine d'étude est l'esprit et les expériences de
l'esprit.
Les notions transmises par la tradition ne sont pas à adopter "telles
quelles", mais doivent être vérifiées par l'expérience
personnelle. Elles ne sont pas une affirmation péremptoire d'une
vérité objective, mais le compte-rendu d'une expérience
de lucidité, qui est reproductible dans des conditions appropriées
- ce qu'on appelle la "méditation".
La pratique correcte est ainsi semblable à un projet de recherche
scientifique.
La réflexion permet de diriger la recherche et d'éviter de
prendre des directions fausses.
La méditation permet de connaître le fonctionnement du "corps-esprit",
sous ses différents aspects : vécu physique, verbal et mental.
Elle constitue un "outil de recherche" de la nature de l'esprit
et de ses modes de connaissance.
Les résultats de la recherche ne sont pas imposés comme vérité
universelle, mais offerts à la réflexion et à l'expérimentation
de toutes les personnes intéressées par le problème
de la souffrance.
Quelques nuances
Le bouddhisme, cependant, ne tombe pas dans la croyance en
l'existence d'une réalité "objective", que pourrait
expérimenter un "sujet" observateur. La Voie qu'il propose
doit mener au-delà de toute dualité "sujet-objet".
Si
l'élite scientifique tient compte désormais de "l'influence
subjective de l'observateur" sur les phénomènes qu'il observe,
il faut noter cependant que cette évolution reste encore peu connue du
grand public (ni même acceptée, parfois encore, par une partie
non négligeable de la communauté scientifique) ; on continue souvent
de considérer la science comme "objective".
On peut aussi
se demander si une telle "prise en compte" de la subjectivité
équivaut exactement au "projet de dépasser" toute forme
de dualité...
Lorsqu'on évoque le bouddhisme comme "science
de l'esprit", il faudra donc tenir compte de cette distinction essentielle.
Relations actuelles entre bouddhisme et sciences
Dans le domaine des sciences fondamentales comme la physique,
les théories de la relativité et du vide quantique, le principe
d'indétermination et, tout récemment, la théorie des
"champs de probabilité" rejoignent certains fondements
de l'enseignement du Bouddha.
Des échanges, de plus en plus nombreux, ont lieu entre des représentants
de la tradition et des scientifiques. D'un côté comme de l'autre,
on exprime un profond respect et l'on croit possible un enrichissement réciproque.
Le domaine des sciences cognitives - dont la vocation est très proche
de la recherche bouddhiste - ont donné lieu à de très
nombreux échanges et un dialogue positif est d'ores et déjà
engagé.
La contribution du bouddhisme à ce dialogue vient surtout du savoir
des écoles philosophiques du Mahâyâna (Madhyamaka, en
particulier) et du savoir-faire de la tradition méditative et yogique.
Bouddhisme et médecine
La médecine traditionnelle est peut-être la
seule science, au sens courant du terme, où le bouddhisme a, depuis
toujours, joué un rôle central dans les pays d'Asie.
La médecine traditionnelle tibétaine peut être considérée
comme l'expression la plus complète de cette interaction. Née
de la fusion des médecines indienne, perse et chinoise, elle a reçu
du bouddhisme sa dimension spirituelle, qui en fait un très bon exemple
de médecine de la personne, non pas conçue comme une "mécanique"
physiologique mais comme un ensemble "corps-esprit".
La science médicale occidentale s'intéresse aujourd'hui à
ces connaissances profondes si efficaces, dans le contexte traditionnel,
aussi bien sur le plan somatique que psychique.
La méditation et ses différentes méthodes intéressent
aussi de plus en plus chercheurs, médecins et psychologues occidentaux
qui prennent acte de ses effets positifs, incontestables à court
et moyen terme, sur le système complexe corps-parole-esprit.