Les "lokapāla"

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Les "lokapāla" - publié le : sam 21/01/2017 à 12:51

Reconnaître les
"Gardiens des directions"

Lokapala_20.vaisravana.JPGLes "Gardiens des directions" - appelés, en sanskrit, lokapāla - sont, en Asie, les souverains des espaces cardinaux qui leur sont affectés ; ils sont, à ce titre, chargés de protéger les fidèles des dangers liés aux directions qu’ils protègent.
L’histoire de leur origine se perd dans la nuit des temps ; elle prend sa source dans les traditions de plusieurs pays, ce qui a entraîné une évolution de leurs caractéristiques, fonctions et attributs, et une augmentation de leur nombre avec la création de gardiens affectés à la protection de tout point de l’espace.
Les gardiens des directions sont un parfait exemple du processus d’élaboration de nombre de personnages et de déités du panthéon bouddhiste. Au cours de périodes séculaires, leurs fonctions, leur iconographie, se sont enrichies des traditions locales, des croyances et religions indigènes, issues d’un vaste espace qui s’étend de l’Asie centrale à l’Asie orientale.


Présentation générale

Dans la tradition indienne brahmanique et hindoue, on les appelle les dikpāla ; on trouve Indra à l’est, Agni au sud-est, Yama au sud, Nirṛiti au sud-ouest, Varuna à l’ouest, Vāyu au nord-ouest, Kubera au nord et Īśāna au nord-est ; il s’agit des principaux gardiens-déités car il existe des variantes attachées à d’autres traditions à l’exemple de Sūrya, de Pavana, de Soma

Lokapala_01.Brahma et lokapala.jpg

Au centre : Brahma ; en arrière plan : les gardiens des directions de la tradition indienne
de gauche à droite : Varuna (ouest), Kubera (nord), Yama (sud) et Indra (est).
(source : Wikimedia Commons)

Dans la cosmologie traditionnelle chinoise, ces gardiens sont au croisement des traditions indiennes et des anciennes croyances taoïstes : à l’est Qing Long est illustré par un dragon bleu ou parfois vert, au sud Zhu Que est un oiseau-phénix rouge orangé, au nord Xuan Wu est une tortue noire parfois enlacée par un serpent, à l’ouest Bai Hu est un tigre blanc, enfin au centre Qilin est une licorne jaune. Il existe d’autres traditions dans la Chine ancienne pré-bouddhiste ; parmi les plus célèbres nous trouvons Kou-mang à l’est, Chu-yung au sud, Yü-chiang au nord, et Ju-shou à l’ouest (note 1).

Dans le bouddhisme, on désigne les quatre gardiens par les noms de loka-pāla ("gardien(s) du monde"), de catur-mahā-rāja ("quatre grands rois") ou parfois simplement de mahā-rāja ("grands rois") ; ce sont les « défenseurs du monde », les « rois célestes gardiens des directions », les quatre « protecteurs du Dharma » ; ce sont Vaiśravaṇa au nord, Dhṛtarāṣṭra à l’est, Virūḍhaka au sud et Virūpākṣa à l’ouest.
Postérieurement à l’institutionnalisation de ces grands rois gardiens des quatre directions cardinales, des développements ont multiplié le nombre de ces gardiens ; en ajoutant les directions intermédiaires des nord-est, nord-ouest, sud-est et sud-ouest, on est à huit directions (ou aṣṭa-loka-pāla) ; enfin en ajoutant le zénith et le nadir les gardiens passent au nombre de dix (ou daśadig-loka-pāla).
Il convient de bien différencier les gardiens des quatre orients, les lokapāla(s), dont les sculptures ou peintures sont généralement situées aux portes des temples, et les gardiens des temples, ou dvārapāla(s) (litt. "gardien de porte"), dont l’emplacement est identique et l’iconographie proche. Le Japon nous en fournit une illustration : issus de la cosmologie traditionnelle nippone, deux rois-gardiens (note 2) ou Ni-ō appelés Misshaku Kongō (ou Agyō) et Naraen Kongō (ou Ungyō), censés avoir été des disciples du Buddha Gautama et l’avoir protégé, sont régulièrement représentés depuis le VIIIe siècle aux portes des temples pour éloigner les mauvais esprits et les démons ; ils possèdent une forme courroucée et, parfois, des attributs identiques à ceux de gardiens des directions.
 

Lokapala_02.agyo, miyajima, daisho-in, DSC_9947.JPG Lokapala_03.ungyo 2, koya san.JPG
Daisho-in
(Photos G.Bellocq)
Misshaku Kongō (ou Agyō) - île de Miyajima Naraen Kongō (ou Ungyō) - Kōyasan

Ces géants courroucés à la musculature prononcée et simplement vêtus d’un pagne se trouvent de part et d’autre de la porte principale de presque tous les temples du Japon. Selon les textes, ils sont des manifestations de Vajrapāṇi ou de Mahāsthāmaprāpta, bodhisattva assistant d’Amitābha. Agyō, bouche ouverte, est située à droite de la porte, de sa bouche ouverte il génère le vent et prononce la syllabe Ah, symbole de la naissance ; Ungyō, bouche fermée, est situé à gauche et murmure la syllabe Un, symbole de la mort. « Ils écartent les mauvais esprits, les voleurs et protègent les enfants » (note 3).

Les légendes sur l’origine des lokapāla(s) sont nombreuses. L’une des plus célèbres (note 4) raconte qu’à la création du monde, deux rois nāga(s) vivaient dans les montagnes ; étant harcelés par deux rois garuda(s) ils décidèrent de se réfugier auprès du buddha de leur temps, Kaśyapa. Ils en retirèrent une force exceptionnelle qui fit l’admiration des garuda(s) ; ceux-ci leur demandèrent l’origine de cette énergie et ayant appris la cause, ils décidèrent de se convertir aux enseignements du buddha. Après avoir prononcé leurs vœux, ils décidèrent de se mettre au service du prochain buddha, Gautama, et c’est ainsi que les deux nāga(s) devinrent Vaiśravaṇa et Virūpākṣa et les deux garuda(s), Dhṛtarāṣṭra et Virūḍhaka.
Les récits légendaires abondent dans la littérature et les gardiens interviennent tout au long de la vie de Gautama. Lorsque la mère du futur buddha était enceinte, ils venaient toutes les nuits effectuer des circumambulations autour de la reine Māyā ; ils recueillent l’enfant à sa naissance dans un linge ; lorsque le jeune prince Siddhārta décide de quitter la vie mondaine de Kapilavastu, ils soutiennent les sabots de son cheval Khaṇṭaka pour éviter de réveiller les habitants ; ils l’installent sur un trône de jade ; ils lui offrent des bols de nourriture après son illumination ; ils sont enfin présents lors de son parinirvāṇa.

Leurs représentations figurent, en partie ou en totalité, dans les plus anciennes iconographies bouddhiques : sur la barrière du stūpa de Bhārhut  (IIe siècle avant notre ère), sur les portes (torana) du stūpa de Sāñcī (Ier siècle avant notre ère), dans des statues du Gandhāra (premiers siècles de notre ère), dans les plus anciennes grottes des oasis de la route de la soie (IVe siècle), dans des monastères d’Asie centrale (Balkh, VIe siècle), sur des bannières trouvées dans les grottes de Dunhuang …

Lokapala_04.Sanci_stupa-1_torana-est_dvarapala-1.jpg Lokapala_04.Sanci_stupa-1_torana-est_dvarapala-2.jpg Lokapala_04.Sanci_stupa-1_torana-nord_dvarapala-1.jpg Lokapala_04.Sanci_stupa-1_torana-ouest_dvarapala-1.jpg Lokapala_04.Sanci_stupa-1_torana-nord_dvarapala-2.jpg
Les cinq dvarapāla de Sāñcī encore en place au pied des piliers
des torana du nord, de l'est et de l'ouest du stūpa n° 1

En l’état actuel de nos connaissances, ils ne semblent pas être représentés en Chine puis en Corée et au Japon avant le VIe siècle et dans la sphère du bouddhisme tibétain avant les XIIIe ou XIVe siècle (cf. infra). Ainsi le plus ancien temple connu au Japon serait le Shi Tennō-ji d’Osaka construit, en 593 par le prince Shōtoku, en hommage aux quatre gardiens des directions qui lui avaient permis de remporter une bataille ; ce temple détruit lors de bombardements en 1945 est aujourd’hui rebâti à l’identique.

Enfin, leurs représentations figurent sous toutes formes traditionnelles, sculptures en bois, métal et argile ; peintures murales, sur rouleaux de coton, de soie, de papier ; illustrations d’ouvrages canoniques …
 

Les quatre gardiens des directions
dans le bouddhisme

Dans la cosmologie ancienne des Abhidharma(s) (note 5), ils sont au nombre de quatre, pour les quatre points cardinaux, et ils résident «  sur la quatrième terrasse du mont Meru … en personne avec leurs acolytes (note 6) ; de même ils ont des villes et des bourgs sur les sept montagnes d’or » (note 7) ; ils gardent également les quatre portes du palais d’Indra sur le plateau sommital du Meru.
On les trouve aussi au sommet du Yugaṃdhāra, l’une des sept chaînes de montagnes concentriques entourant le mont Meru.

Selon les pays, les régions et les époques, ils peuvent être assis sur des montures animales ou assis sur des sièges ; lorsqu’ils sont debout, ils piétinent ou non des divinités subjuguées ; ils sont torse nu ou portent des vêtements simples ou des armures ; leurs coiffes, leurs attributs, la couleur de leur peau et de leurs cheveux, le nombre de leurs bras, varient également.

Le premier d’entre eux est Vaiśravaṇa.
Son origine est fort complexe : Tucci (note 8) identifie les principales influences qui ont été à l’origine de ses caractéristiques. De l’Inde, il possède des liens avec les divinités prébouddhiques des yakṣa(s) et avec la divinité des richesses Kubera ; il est aussi évoqué dans le Mahābārata où, en tant que régent de Laṅka, il est positionné au sud alors que Kubera est le protecteur du nord. D’Asie centrale d’abord, puis de Chine ensuite, il acquiert sa forme guerrière.
Cet aspect guerrier semble lié au royaume de Khotan, oasis situé sur la route sud du bassin du Tarim. Le premier roi de Khotan (Ier siècle) serait issu du front d’une antique statue de Vaiśravaṇa, déité peut-être d’origine iranienne (note 9) ; les rois suivants estimaient, en conséquence, descendre de ce dieu. La situation septentrionale de Khotan prédisposait Vaiśravaṇa à devenir le protecteur du nord ; l’assimilation des divinités brahmaniques – et donc des protecteurs des directions – par le bouddhisme rapprocha de Vaiśravaṇa le régent du nord et déité des richesses, Kubera (note 10), et permit le regroupement de leurs fonctions.
Vaiśravaṇa est l’unique gardien des directions à être régulièrement représenté seul ; cette singularité explique la trentaine de formes différentes relevées par Lokesh Chandra (note 11). Sa présence isolée dans des monastères d’Asie centrale s’est poursuivie en Chine et au Japon ; deux études exhaustives en détaillent les sources et les formes, celle de Lévi Sylvain & Junjirō Takakusu, en 1929-1930 (note 12), et celle de Lokesh Chandra, en 1992 (note 13). Ces auteurs distinguent les nombreuses fonctions de Vaiśravaṇa, régent du nord, chef des yakṣa(s), dieu des richesses, dieu de la guerre, ils analysent également sa suite.

Voici un résumé de ses principales caractéristiques.

En tant que régent du nord, Vaiśravaṇa réside sur le continent situé au nord du mont Meru, l’Uttarakuru, mais aussi sur le Yugaṃdhāra, l’une des sept chaînes de montagnes entourant le Meru, et enfin, sur la quatrième terrasse du mont Meru ; il possède trois villes, un parc et un étang, et sa résidence communique avec celles des trois autres gardiens qui ne possèdent chacun qu’un seule cité et viennent se promener dans le parc de Vaiśravaṇa.
Dans tous les textes, il est le chef des yakṣa(s) et se déplace souvent accompagné du plus grand nombre ; il les subjugue lorsqu’ils sont malfaisants, les instruit et les sauve des transmigrations.
Il est le dieu des richesses matérielles et spirituelles ; il exauce les vœux, apparaît avec de l’or qu’il distribue, mais les principaux trésors répandus par ses soins sont constitués des enseignements du Buddha.
En Chine et au Japon, il est le dieu de la guerre : selon le Rituel de Vaiśravaṇa, texte du Xe siècle, il sauva au milieu du VIIIe siècle la cité assiégée de Ngansi, oasis de la route de la soie, grâce aux invocations faites par l’empereur Xuanzong (685-762) et le moine Daikōchi ; à la suite de cet exploit, l’empereur exigea que des images de Vaiśravaṇa et de ses assistants soient installées an nord-ouest des villes et que les monastères lui consacrent un édifice.
Selon différents textes, sa suite est composée de son père, sa mère, sa grand-mère, ses fils – généralement au nombre de quatre-vingt-onze – et, enfin, ses huit frères qui sont aussi ses huit généraux : Māṇibhadra, Pūrṇabhadra, Pāñcika, Śātagiri, Haimavata, Viśakha, Āṭavaka et Pañcāla.
Cette complexité explique ses nombreuses iconographies ; ainsi en tant que déité de la guerre, il est revêtu d’une armure, d’un casque, possède un visage courroucé et tient, selon les cas, un lotus, un vajra, un stūpa, une épée, un bâton, une lance à trois pointes …

 

Vaiśravaṇa   (jap. Bishamonten)  :  gardien du nord
 
Lokapala_04.vaisravana 2, Bishamonten Kyoto national museum 12è.jpg Lokapala_05.vaisravana, tamonten-7th, Horyuji, nara, japon.jpg Lokapala_06.vaisravana tamang.JPG
Peinture sur soie, 1127,
Kyōtō National Museum, Japon.
Source : trésor national du Japon
Bois, VIIe siècle, Hōryū-ji, Nara.
Source : trésor national du Japon
Bas-relief, Tamang gompa,
Bodnath, Népal.
Photo G.Bellocq


Les trois autres gardiens ne sont jamais représentés seuls mais forment un groupe de quatre en compagnie de leur chef, Vaiśravaṇa. Dhṛtarāṣṭra, régent de l’est, règne sur les gandharva(s) (note 14)  et les pūtana(s) (note 15), Virūḍhaka, régent du sud, règne sur les kumbhāṇḍa(s) (note 16), enfin, Virūpākṣa, régent de l’ouest, règne sur les nāga(s) (note 17).
Selon le Tsa A-han king de l’Aśokāvadāna (texte généralement daté du IIe siècle), ou « la destruction de la Loi du Buddha »,  le Buddha dit aux quatre devarāja : “ Voici que je vais bientôt rentrer dans le nirvāṇa. Après mon nirvāṇa, vous autres deva, protégez la Loi du Buddha ”. S’adressant à part à Dhṛtarāṣṭra, il lui dit : “ Il te faut protéger la Loi du Buddha du côté de l’est ”. Il dit à Virūḍhaka : “ Tu protègeras la Loi du Buddha du côté du sud ”. Il dit à Virūpakṣa : “ Désormais tu protègeras la Loi du Buddha du côté de l’ouest ”.  Il avertit Vaiśravaṇa en ces termes : “ Désormais tu maintiendras la Loi du Buddha du côté du nord ” (note 18) » (note 19).

Les origines et caractéristiques de trois autres lokapāla(s), Dhṛtarāṣṭra, Virūḍhaka et Virūpakṣa sont bien moins complexes mais leur iconographie varie grandement selon l’époque, le pays et la nature de l’œuvre, sculpture, peinture, dessin.

Lokesh Chandra relève une dizaine de formes de Dhṛtarāṣṭra (note 20), qui se différencient par leurs attributs (épée, trident, arc et flèche, hache, vajra, cintāmaṇi, serpent, luth), leurs postures (debout, foulant un animal ou un démon, assis en mahārājalīlāsana), leurs coiffes, leurs vêtements … Il identifie également une dizaine de formes de Virūḍhaka (note 21) et une vingtaine pour Virūpākṣa (note 22)  en décrivant les principales spécificités de chaque représentation.

Les lokapāla(s) ne font pas l’objet de rituels, leur mission est exclusivement de protéger les enseignements du Buddha et les fidèles.

Dhṛtarāṣṭra    (jap. Jikokuten)   :   gardien de l’est
Représentations selon trois techniques différentes : peinture, pierre sculptée, sculpture
 
Lokapala_07.dhrtarastra drepung-2.JPG Lokapala_08.dhrtarastra gossul manasarovar.JPG Lokapala_09.dhrtarastra tamang.JPG
Peinture murale,
Drepung, Tibet.
Photo G.Bellocq
Lauze sculptée, Gossul gompa,
lac manasarovar, Tibet.
Photo G.Bellocq
Bas-relief, Tamang gompa,
Bodnath, Népal.
Photo G.Bellocq
Lokapala_10.dhrtarastra, kamakura, hase-dera.JPG

Au Japon, illustration des variations iconographiques précitées :

Dhṛtarāṣṭra (Jikokuten, jap.) est majoritairement présenté en armure,
épée à la main et piétinant un démon, il ne possède pas de luth.

Hase-dera, Kamakura, Japon.
Photo G.Bellocq

 

Virūḍhaka   (jap. Zōchōten)  :  gardien du sud
 
Lokapala_11.virudhaka 1 mindroling.JPG Lokapala_12.virudhaka, kyoto, ninnaji.JPG
Sculpture, Mindroling, Tibet.
Photo G.Bellocq
Bois, Ninna-ji, Tokyo, Japon.
Photo G.Bellocq
 
Virūpākṣa    (jap. Kōmokuten, jap.)  :   gardien de l’ouest
 
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Sculpture en haut-relief, Mindroling, Tibet.
Photo G.Bellocq
Bois, Todai-ji, Nara, Japon.
Photo G.Bellocq
Dans les pays himalayens (photo de gauche), les mains du gardien tiennent un serpent et un petit stūpa qui renferme des écritures ; au Japon (photo de droite), les mains portent directement un sūtra et un pinceau.

 

Iconographie des gardiens
dans la sphère du bouddhisme tibétain

Face à la diversité évoquée, les représentations actuelles au sein des temples de la sphère himalayenne (note 23), semblent faire l’objet d’une relative homogénéité. Les sources sont celles de la tradition : Gagyab dans son Tibetan Religious Art (note 24) observe qu’il n’a pas trouvé d’ouvrages détaillant les attributs des quatre gardiens et, effectivement, nos descriptions sont le résultat de l’observation de peintures et statues de temples, d’entretiens avec des moines et des peintres, et de quelques articles dans des catalogues d’expositions.

Tout d’abord, les représentations de Vaiśravaṇa et des lokapāla(s), représentés dés le IIe siècle avant notre ère à Bhārhut, ne semblent pas apparaître dans la sphère de la culture tibétaine avant les XIIIe ou le XIVe siècle. En effet, dans ce dernier cas, et comme l’observe Gilles Béguin (note 25), les lokapāla(s) et notamment Vaiśravaṇa sont absents des peintures et sculptures anciennes de Tabo (Spiti, fin Xe-XIe siècle), d’Alchi (vallée de l’Indus, XIe siècle), de Sumda (Zanskar, XIe-XIIe siècle)… Au début du XIVe siècle, Bu-ston (1290-1364) rédige un important traité sur Vaiśravaṇa et les princes tibétains de Phyong-rgyas (fin XIIIe - milieu XIVe siècle) remportèrent une bataille sur les troupes chinoises, « aidés » par Vaiśravaṇa et son entourage de huit cavaliers ; à la suite de cette victoire, les princes firent exécuter une peinture qui, selon Tucci, servira de modèle aux représentations ultérieures.

De nos jours, le premier contact que l’on a avec les gardiens des directions, représentés en fresques ou en sculptures, c’est lorsqu’on pénètre dans les vérandas des temples (cf. Annexe 1, présentation et analyse d'un exemple de peinture) ; ils impressionnent par leurs couleurs, leur taille imposante, leur aspect martial et souvent menaçant ; ils sont généralement accompagnés d’une roue de la vie (bhava-cakra) et, moins fréquemment, par toute une série de peintures qui comprend les quatre frères en harmonie (les quatre amis), les huit signes de bon augure, les six signes de longue vie, des diagrammes sacrés, la cosmologie ancienne des Abhidharma(s), etc.
Leur présence dans les vérandas correspond à leur mission de protecteurs des enseignements du Buddha et des fidèles contre tout danger externe.
On les trouve aussi encadrant les statues des seize (ou dix-huit) arhat(s), à l’intérieur de chapelles ou de temples des monastères (cf. Annexe 2). Enfin, représentés sur tangkha(s) ou sur drapeaux, ils sont placés aux quatre angles des lieux où sont organisées retraites et méditations.

Une autre tradition veut qu’ils fassent la tournée du monde pour surveiller les progrès réalisés par les disciples : « Aux huitième, quatorzième et quinzième jours de chaque mois ils parcourent les quatre directions cardinales. Ils vérifient que les moines et les adeptes de l’enseignement du Buddha réalisent des progrès ; ils contrôlent le respect des règles des Vinaya(s) ; ils accordent une attention bienveillante à tous ceux qui respectent, préservent et propagent l’enseignement du Buddha … ». (note 26)

Ils sont reliés à un organe des sens. Les oreilles de Dhṛtarāṣṭra distillent du poison aux sources des sons qui parviennent à ses oreilles ; aussi, pour éviter cet empoisonnement, ses oreilles sont recouvertes par des volants tombants de son casque. Virūḍhaka possède une peau empoisonnée, raison pour laquelle il est prêt à dégainer son épée pour éloigner toute personne qui voudrait l’approcher. Le regard de Virūpākṣa est empoisonné ; aussi doit-il regarder fixement le stūpa qu’il tient dans sa main gauche sans détourner ses yeux. Enfin Vaiśravaṇa possède une haleine empoisonnée selon la légende suivante : chargé de défendre les deva(s) contre les attaques des dieux jaloux, les asura(s), il se métamorphose en nāga à l’haleine empoisonnée, ce qui lui permet de vaincre les asura(s) ; depuis, et ayant retrouvé sa condition royale, il garde sa bouche fermée pour ne pas détruire les créatures.

Ils sont aussi reliés à un élément : Dhṛtarāṣṭra est en charge de la terre, Virūḍhaka de l’eau, Virūpākṣa du feu, et Vaiśravaṇa de l’air ; ils ont aussi la responsabilité d’une saison, Dhṛtarāṣṭra, le printemps ; Virūḍhaka, l’été ; Virūpākṣa, l’hiver ; et Vaiśravaṇa, l’automne.
 

Tableau résumé des principales caractéristiques des Lokapāla(s)
dans les monastères du bouddhisme himalayen.

Roi

Direction protégée

Couleur habituelle

Attributs principaux

Règne sur les...
(note 27)

Saison

Elément

Vaiśravaṇa

Nord

Jaune

Bannière de victoire, mangouste

yakṣa(s) et kinnara(s)

Automne

Air

Dhṛtarāṣṭra

Est

Blanc

Luth, cintāmaṇi sur la coiffe

gandharva(s)
et pūtana(s)

Printemps

Terre

Virūḍhaka

Sud

Bleu

Epée, dépouille de makara sur la tête

kumbhāṇḍa(s)

Été

Eau

Virūpākṣa

Ouest

Rouge

stūpa, serpent

nāga(s)

Hiver

Feu

 

Extension de leur fonction de protecteurs  des enseignements
au bien-être des populations et de leurs rois :
le Suvarṇabhāssottamasūtra

Plusieurs textes de la première moitié du Ier millénaire citent les gardiens des directions et leurs fonctions.
L’un d’entre eux, le Suvarṇabhāssottamasūtra (ou Suvarṇabhāsasūtra), assigne aux quatre grands rois la mission de protéger les rois, leurs pays et leurs populations grâce à la pratique du bouddhisme.
Ce sūtra « de l’excellente lumière dorée », originaire de l’Inde, fut vraisemblablement rédigé à partir du IVe siècle ; il fut traduit en chinois par Dharmakṣema au Ve siècle, par Yijing en 703, puis en tibétain au début du IXe siècle, ainsi que dans de nombreuses autres langues comme le coréen, le japonais, le khotanais, le mongol…

Le Suvarṇabhāsasūtra consacre un chapitre entier (note 28) à l’action des quatre grands rois, Vaiśravaṇa, Dhṛtarāṣṭra, Virūḍhaka, et Virūpākṣa. Ils gouvernent les deva(s), les nāga(s), les yakṣa(s), les gandharva(s), les asura(s), les garuḍa(s), les kinnara(s) et les mahoraga(s) ; ils sont assistés par vingt-huit grands généraux avec leurs centaines de milliers de yakṣa(s). Au moyen d’émanations magiques et de bénédictions, ils vont inciter les moines, les rois, les laïques à écouter et enseigner le sūtra « de l’excellente lumière dorée ».

Dans ce chapitre, le Buddha Gautama annonce aux quatre gardiens des directions tous les bénéfices que l’on pourra retirer de la lecture et de la vénération de ce sūtra.
Les lokapāla(s) protègeront la manière juste de pratiquer le Dharma, ils seront vainqueurs de la bataille entre les dieux et les titans, ils procureront paix et bonheur aux moines, aux nonnes, aux hommes et femmes ayant fait des vœux laïques, et, à titre personnel, ils « obtiendront enthousiasme, force, grand pouvoir, acquérant encore davantage de splendeur, de gloire et d’excellence ».
Les pays des dirigeants qui veulent rentrer en guerre contre les rois qui écoutent et vénèrent ce sūtra seront victimes de conflits internes, de troubles, d’épidémies, de dérèglements.
La liste des avantages apportés par les lokapāla(s) aux rois qui gouverneront les quatre-vingt quatre mille cités de notre continent du Jambudvīpa (note 29) selon les préceptes de ce sūtra est imposante.

« Vous protègerez leurs palais, leurs sujets, leurs villes, leurs provinces, leurs pays ; vous les aiderez, les soutiendrez, les défendrez ; vous éliminerez les obstacles et leur apporterez paix et bonheur. Vous dissiperez les peurs, les oppressions et les troubles... Les années seront fertiles, la joie règnera et, la terre peuplée d’hommes sera un lieu agréable. Saisons, mois, changements de lune et années se dérouleront normalement. Jour et nuit, planètes, constellations, lune et soleil suivront leur course sans dérèglement. Les pluies se déverseront sur la terre au moment propice. Les êtres deviendront riches de biens et de récoltes, leur bonheur augmentera et la jalousie disparaîtra de leur cœur ». Les profits des habitants du Jambudvīpa dépasseront leur existence présente puisque « la plupart d’entre eux renaîtront dans les états fortunés des mondes supérieurs ».
 

ANNEXE 1 :
Un exemple de peinture murale

Peintures murales de la véranda de Tabsang Gompa
Bodnath, Népal - (Photos G.Bellocq)
 
Lokapala_15.DSC_1779, Tabsang.JPG
Virūḍhaka, régent du sud Dhṛtarāṣṭra, régent de l’est

    Allure générale courroucée,
    Auréole verte flammée,
    Revêtu d’une dépouille de makara *
      dont la tête sert de coiffe et qui couvre
      les jambes
    Boucles d’oreille,
    Peau bleue,
    Yeux exorbités avec regard latéral,
    Oreilles dégagées,
    Bouche découvrant les dents,
    Moustache et barbe marron,
    Epaulières,
    Sous-vêtement blanc plissé,
    Vêtements chasubles bleu et vert,
    Survêtement matelassé,
    Les mains dégainent une épée,
    Posture debout en dynamique de
      marche, prêt à combattre tout agresseur
    Bottes montantes ornées de joyaux
    Tapis en peau de tigre

    * animal hybride composé notamment d’un corps
      de crocodile et d’une trompe d’éléphant

    Allure générale paisible,
    Auréole orange nimbée de nuages,
    Casque avec couronne et gemme surmonté
      d’un cintāmaṇi,
    Coiffe sous casque en couvre-nuque
     et cache-oreilles,
    Peau blanche,
    Regard pensif latéral,
    Oreilles cachées pour éviter que les sons
      ne parviennent à ses oreilles, petite moustache
      et barbichette noires,
    Bouche esquissant un léger sourire,
    Sous-vêtement blanc plissé,
    Vêtement en plumes,
    Survêtement matelassé,
    Les mains jouent du luth où sont
     accrochés des pendentifs,
    Posture debout en dynamique de marche,
      prêt à combattre tout agresseur
    Bottes montantes,
    Tout le corps est nimbé de nuages,
    Tapis en peau de daim

 
Lokapala_16.DSC_1780, Tabsang.JPG
Virūpākṣa, régent de l’ouest Vaiśravaṇa, régent du nord
    Allure générale courroucée,
    Auréole verte flammée,
    Couronne à fleurons avec 3 gemmes,
    Longues oreilles avec boucles,
    Bouche fermée,
    Peau rouge,
    Yeux exorbités fixes,
    Moustache et barbichette bleues,
    Sous-vêtement blanc plissé,
    Survêtement matelassé orné de 2 gemmes,
    Tablier rituel d’apparat,
    Main gauche tenant un stūpa posé sur un lotus,
    Main droite tenant un long nāga,
    Posture ālīḍhāsana, jambe gauche fléchie,
      symbole de l’héroïsme,
    Bottes montantes,
    Tout le corps est nimbé de nuages,
    Tapis en peau de tigre
    Allure générale courroucée,
    Auréole verte nimbée de nuages,
    Couronne à 3 fleurons, chacun rehaussé
      d’un groupe de 3 gros gemmes,
    Longues oreilles avec boucles,
    Bouche fermée,
    Peau jaune,
    Yeux figés,
    Moustache et barbichette torsadées bleues,
    Sous-vêtement blanc plissé dont on n’aperçoit
      que le haut,
    Petit survêtement matelassé orné de gemmes,
    Plastron matelassé orné de trois figures de dragons,
    Cape multicolore flottante,
    Main gauche tenant une mangouste crachant
      des joyaux,
    Main droite avec bannière de victoire,
    Posture samāpadāsana, corps droit équilibré,
      jambes légèrement écartées,
    Bottes montantes,
    Tout le corps est nimbé de nuages,
    Tapis en peau de daim

 

ANNEXE 2 :
Un exemple de sculptures

Sculptures de lokapāla(s) entourant les 18 arhat(s)
Neten lhakhang, Mindroling, Tibet - (Photo G.Bellocq)

Lokapala_17.virudhaka.JPG Lokapala_18.dhistarastra.JPG
Virūḍhaka, régent du sud Dhṛtarāṣṭra, régent de l’est
   
Lokapala_19.virupaksa.JPG Lokapala_20.vaisravana.JPG
Virūpākṣa, régent de l’ouest Vaiśravaṇa, régent du nord

 

NOTES

(1) Pour plus de détails, voir Lessing Ferdinand (en collaboration avec Otto Mänchen), 1942, pp.45-49, Yung-Ho-Kung, An Iconography of the Lamaist Cathedral in Peking, Stockholm. (retour au texte)
(2) Frédéric Louis, 1992, pp.247-250, Les Dieux du Bouddhisme, Flammarion, Paris. D’une manière générale l’article sur les rois-gardiens (pp.241-247) étudie les formes et représentations des gardiens au Japon. (retour au texte)
(3) Frédéric Louis, 1992, pp.248, op. cit. (retour au texte)
(4) Lessing Ferdinand, 1942, op. cit. pp.44-45. (retour au texte)
(5) Partie du canon bouddhique regroupant les exégèses. (retour au texte)
(6) Le Lalitavistara chiffre à cent quatre-vingt-quatre mille le nombre des dieux de la suite des caturmahārāja, traduction de P. E. de Foucaux, réédition 1988, p.47, Les Deux Océans, Paris. (retour au texte)
(7) Vasubhandu, réédition 1971, p.160, Abhidharmakośa, traduction de Louis de La Vallée Poussin, Institut Belge des Hautes Etudes chinoises, Bruxelles. (retour au texte)
(8) Tucci Giuseppe, 1949, réédition 1999, pp.571-578, Tibetan Painted Scrolls, vol.II, SDI Publications, Bangkok, Thailand. (retour au texte)
(9) Lévi Sylvain & Takakusu J. 1929-1930, p.79-83, Hobogirin, Fascicule 2, Maison franco-japonaise, Tokyo. (retour au texte)
(10) L’équivalent de Kubera est, dans la tradition bouddhiste, Jambhala (ou Pāñcika). (retour au texte)
(11) Chandra Lokesh, 2004,  pp.3833-3879, Dictionary of Buddhist Iconography, Volume 13, Aditya Prakashan, New Delhi. (retour au texte)
(12) Lévi Sylvain & Takakusu J. 1929-1930, op. cit. (retour au texte)
(13) Chandra Lokesh, 1992, pp.64-73, Cultural Horizons of India, International Academy of Indian Culture and Aditya Prakashan, New Delhi. (retour au texte)
(14) Musiciens célestes du palais d’Indra, ils se nourrissent d’odeurs, ils sont présents dans les existences intermédiaires. (retour au texte)
(15) Démons courroucés repoussants et sentant très mauvais ; ils sont cités dans le "Sūtra du Lotus". (retour au texte)
(16) Catégorie d’esprits nains difformes et hideux de la mythologie bouddhique. (retour au texte)
(17) Esprit du monde souterrain qui se présente sous la forme d’un serpent. (retour au texte)
(18) Przyluski Jean, 1923, op. cit. p.399-400, La légende de l’empereur Aśoka, Paul Geuthner, Paris. (retour au texte)
(19) D’autres textes vont dans le même sens ; ainsi dans la Śāriputraparipṛccha (op. cit.) le Buddha précise « Vous autres … les quatre Rois Célestes … chacun dans votre région, protégez et maintenez ma Loi ». (retour au texte)
(20) Chandra Lokesh, 2001,  pp.951-959, Dictionary of Buddhist Iconography, Volume 3, Aditya Prakashan, New Delhi. (retour au texte)
(21) Chandra Lokesh, 2005,  pp.4378-4384, Dictionary of Buddhist Iconography, Volume 15, Aditya Prakashan, New Delhi. (retour au texte)
(22) Chandra Lokesh, 2005,  pp.4387-4394, Dictionary of Buddhist Iconography, Volume 15, Aditya Prakashan, New Delhi. (retour au texte)
(23) Tibet, Népal, Bhoutan, Ladakh, Zanskar ... (retour au texte)
(24) Dagyab Loden Sherap, 1977, pp.114, Tibetan Religious Art, Otto Harrassowitz, Wiesbaden. (retour au texte)
(25) Béguin Gilles, 1995, p.312, Les peintures du bouddhisme tibétain, Réunion des Musées Nationaux, Paris. (retour au texte)
(26) Dagyab Loden Sherap, 1977, pp.116-117, op. cit. (retour au texte)
(27) Pour la définition de ces différentes catégories de créatures voir supra les notes 13 à 16. (retour au texte)
(28) Chapitre 7 de la version tibétaine en 21 chapitres. (retour au texte)
(29) L’un des quatre continents de la cosmologie bouddhique ancienne, il accueille les humains, il est situé au sud. (retour au texte)