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A
la rencontre du Dalaï-Lama...
un
ouvrage de Raphaël Liogier
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Professeur à l'Institut d'études
politiques d'Aix-en-Provence, où il dirige l'Observatoire
du religieux, Raphaël Liogier s'était déjà
longuement attaché - dans sa thèse publiée
sous le titre de "Le bouddhisme mondialisé"
- à "décrypter" le personnage
et le message du Dalaï-Lama (comme aussi celui
du maître vietnamien Thich Nhat Hanh), largement
façonnés par les média occidentaux.
Dans ce nouvel ouvrage, il propose à la fois
un portrait de l'homme, Tensin Gyatso, et une analyse
du plus révolutionnaire des chefs temporels du
Tibet, Dalaï-Lama aujourd'hui en exil. Sans dévotion
ni complaisance, mais avec respect et parfois humour,
il tente de mieux faire connaître une figure incontournable
du paysage à la fois spirituel et politique de
notre époque, un personnage "aussi célèbre
qu'inconnu... phénomène de société
majeur de notre époque, au carrefour de nos propres
contradictions et de nos propres rêves".
Nous vous proposons ci-dessous un
large extrait du chapitre IV : "Qu'est-ce qu'un
dalaï-lama ?", dans lequel l'auteur retrace
rapidement l'histoire du bouddhisme au Tibet et de l'institution
des dalaï-lama à la tête de l'état,
jusqu'au détenteur actuel de ce titre, quatorzième
du nom.
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Quelques
ouvrages de Raphaël Liogier :
Le bouddhisme mondialisé
- une perspective sociologique sur la globalisation
du religieux, éd. Ellipses, Coll. "Référence Géopolitique",
2004 Etre bouddhiste aujourd'hui en France,
avec Bruno Etienne, Hachette Pluriel, coll. "Littérature
- Documents", 2004 Le bouddhisme et ses normes,
traditions - modernités, Presses Universitaires de Strasbourg , coll.
"Société, droit et religion",
2006 Une
Laïcité "légitime" - La
France et ses religions d'état, éditions
Médicis-Entrelacs , coll.
"Sciences humaines", 2006 => On pourra
consulter sur "YouTube" et sur "Dailymotion"
plusieurs interventions de Raphaël Liogier, réalisées
par le CICNS
(Centre d'Informations et de Conseils des Nouvelles
Spiritualités) pour une interview et lors d'un
colloque sur le phénomène des sectes (mai
2006 et septembre 2007) : http://fr.youtube.com/watch?v=YcZwDeXAJbI
et http://www.dailymotion.com/cicns9
Samedi 29 mars après-midi,
Raphaël Liogier présentera son ouvrage lors
d'une causerie intitulée : "A la rencontre
du Dalaï-Lama : Vie, pensée et mythe d'un
contemporain insolite". Renseignements : Le Refuge, Centre bouddhique d’étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de
Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :
04.42.92.45.28 ou 04.42.92.60.39 (ou courriel).
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Un
Dalaï-Lama, qu'est-ce que c'est ?
Les trois orientations que les Tibétains se
représentent comme les trois niveaux du bouddhisme (qui peuvent encore être
subdivisés en général en neuf niveaux, mais nous en resterons là !) : Petit
Véhicule, Grand Véhicule et Véhicule de la Foudre ou Tantrique, ont été amenées dans le
pays, d'après la tradition, globalement à la même période, le VIIIe
siècle. Ce sont trois initiateurs indiens qui auraient planté ces trois
graines, lesquelles, en croissant et en se croisant, donnèrent le bouddhisme
tibétain. Il s'agit de Shantarakshita pour la graine du Hinayana (Petit
Véhicule) ou Sutrayana (tradition des sutras), de Shantidéva pour la voie du
Bodhisattva, coeur du Grand Véhicule, et enfin le plus célébre d'entre eux, Padmasambhava,
pour la voie tantrique. Les Anciens, Nyingmapa, se disent encore les
héritiers directs de Padmasambhava. Sans établir déjà la tradition des Tulkous
- réincarnations systématique de Bodhisattvas comme chefs de lignée et
supérieurs de monastères -, l'Ecole des Anciens commence déjà à conférer au
bouddhisme tibétain sa spécificité tantrique et magique, avec en arrière-fond
l'importance du processus de transmigration ou réincarnation. En premier lieu,
en transformant Padmasambhava en figure mythique, héros de l'Eveil et tout à
la fois sorcier, yogi, mystique, mais aussi prophète. C'est lui, à titre
d'exemple, qui, en termes sibyllins (comme s'expriment la plupart des devins
et autres prophètes) aurait annoncé le déploiement occidental actuel du dharma. Certaines parties trop profondes de son enseignement
ne purent être entendues, acceptées, assimilées à l'époque reculée où il
vivait. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire à un individu. Il faut
parfois attendre un développement spirituel conséquent avant de lui faire part
de certains enseignements. En attendant, ces enseignements doivent rester
secrets sous peine de provoquer plus de confusion. Ce qui est valable pour les individus l'est aussi
pour la société dans son ensemble. Certains enseignements doivent rester
secrets pendant des années, des siècles et peut-être même des millénaires,
avant que n'advienne la période propice à leur révélation. Ainsi Padmasambhava
cacha-t-il soigneusement des textes, considérés comme des trésors de sagesse,
les Termas, afin que ceux-ci soient découverts à l'époque voulue. Mais les
découvreurs du futur, ceux qui sont chargés d'exhumer ces trésors, ne peuvent
s'improviser. Ce sont des êtres choisis, les Tertons, capables d'abord de
retrouver ces merveilles et, ensuite, d'en déceler le sens. Ces Tertons ne
sont autres que les émanations supposées de Padmasambhava luimême et de ses
vingt-cinq principaux disciples. La tradition Nyingmapa compte nombre de Tertons,
chercheurs de trésors ou de textes cachés, dont un des plus contemporains et
récemment décédés est Dilgo Khyentse Rinpotché. Le bouddhisme tibétain, dans
ses plus profondes racines, consacra la transmigration comme une réalité qui
va de soi et qui peut être par conséquent utilisée dans l'intérêt de la
religion, de l'enseignement, et plus tard, effectivement, de la politique.
Après ce VIIIe siècle devenu mythique, le
bouddhisme se propagea rapidement au Pays des Neiges, non sans garder toujours
un lien presque matériel avec l'Inde. C'est entre le XIe et le XIIIe
siècle que vivront les grands initiateurs qui feront la spécificité à la fois
mystique et poétique du bouddhisme tibétain, en particulier le célèbre
Milarépa, dont le rayonnement s'étend encore sur toutes les écoles. Déshérité et dépouillé par un membre de sa famille,
puis adepte de la magie noire, pratiquant même le meurtre pour satisfaire un
désir de vengeance, Milarépa finira par s'engager dans le dharma sous la
direction de son gourou Marpa. Lui-même disciple du sage indien Naropa à qui l'on
doit les fameuses méthodes ésotériques divisées en six yogas : pratiques de
Toumo (le feu intérieur), du corps illusoire, du rêve lucide (le fameux Yoga
des Rêves), le yoga de la
Claire Lumière, celui du transfert de conscience (Powa), et
celui du Bardo (l'état intermédiaire). Ces éléments constituent encore les
points cruciaux des pratiques yogiques tibétaines. L'initié Milarépa a pu ainsi bénéficier d'une
technologie spirituelle qui a déjà eu le temps d'arriver à maturation. Mais il
n'y eut pas accès facilement. L'impétrant, dans la tradition tantrique, doit
faire ses preuves, consistant essentiellement à démontrer sa dévotion au
gourou. Les épreuves qu'il dut subir pour se purifier sont devenues emblématiques.
Il réussit à transmuter toutes ses impuretés, son karma négatif, en
énergie positive pour atteindre l'Eveil. Ces chants, dans lesquels il évoque la
nature, les animaux et tous les êtres, la peine des vivants et la douceur de
l'Eveil avec un lyrisme incomparable, sont restés célèbres. Milarépa eut pour
disciple Gampopa (XIIe siècle), sage emblématique de la lignée
Kagyupa, qui fut le gourou de celui qui allait inaugurer le système des
Tulkous, émanations de Tchènrézi, Avalokitesvara en sanskrit. Le premier
Karmapa (chef de l'école karma kagyu), Tusoum Khyènpa allait en effet, depuis
son lointain XIIe siècle, continuer à perpétuer la lignée Karma
Kagyu en se réincarnant jusqu'à sa dix-septième émanation qui réside
aujourd'hui en Inde dans un monastère tout près du dalaï-lama.
Nous avons donc trois grandes lignées, avec déjà bien
sûr des subdivisions : Nyingmapa (Ecole des Anciens), Kagyupa (lignée de
la transmission orale de la pratique), et aussi Sakyapa (dont le nom se
rapporte au lieu d'implantation du premier monastère de la lignée) qui fut fondée
au XIe siècle par un disciple tibétain du yogi indien Viroupa
dénommé Kunga Nying-po. C'est à cette période, deuxième siècle du premier
millénaire chrétien, que se nouent de sérieuses relations entre le Tibet et la Mongolie, qui
s'intensifieront après l'avènement de la dynastie mongole des Yuan en Chine
(1271-1368). Ensuite, les relations se distendirent quelque peu. Les Mongols
refluant vers leurs terres originelles du Nord, tandis que la dynastie des Ming
(1368-1644) les remplace à la tête de l'Empire du Milieu. Le Tibet vit alors
plus replié, et ses écoles bouddhistes se développeront plus matériellement que
spirituellement. Les grands monastères sont immensément riches et les moines
se comportent parfois plus comme des seigneurs vivant dans le luxe... et la
volupté, que comme des sages religieux engagés dans l'ascèse.
Mais, au XIVe siècle, survient Tsongkhapa,
le grand réformateur, qui entend s'attaquer au relâchement des moeurs
monacales avec ces moines mariés qui ne respectent pas les préceptes, mais qui
entend aussi réintroduire l'importance du discernement, de la dialectique qui
avait été supplantés par un emploi, parfois abusif, des techniques tantriques.
Ces dernières confinant, dans certains cas, à des pratiques plus magiques que
dharmiques. Le premier mot d'ordre est donc : réintroduction
des préceptes rigoureusement bouddhiques et de la règle monastique (Vinaya).
Le deuxième mot d'ordre consiste à réintroduire de la dialectique, la
rigoureuse logique de l'Ecole du Milieu représentée par le grand philosophe
Nagarjuna, en particulier à travers sa branche la plus critique des Prasanghika
représentée par Chandrakirti. Ce dernier, qui est un des plus fins
dialecticiens de l'histoire du bouddhisme, a particulièrement influencé la
pensée de Tsongkhapa.
Cette opération de rénovation réussira en partie, et
donnera un immense prestige à son initiateur, qui put fonder au début du XIVe
siècle la lignée des Guelug-pa, les Vertueux, qui, en effet, respectent
strictement le célibat et la règle monastique. Le plus proche disciple de
Tsongkhapa, Gédun Droupa, montra des talents et des prédispositions
spirituelles hors norme et reprit avec ferveur la tache de son maître. Il fit
une telle impression qu'on se mit à imaginer qu'il pût être la réincarnation de
quelque divinité, de quelque bodhisattva. Pourquoi pas de Tchènrézi ! Au soir
de sa vie, il émit le voeu de se réincarner pour continuer une mission qu'il
estimait inachevée.
Au XVIe siècle, sa troisième
réincarnation, Seunam Gyatso, avait acquis un grand prestige, non seulement à
la tête de la lignée Guelug-pa mais sur l'ensemble du bouddhisme tibétain. C'est
alors que les Mongols refont surface, grâce, en particulier, à l'action d'Altan
Khan, monarque fasciné par la grandeur passée de ses propres ancêtres
qui réussirent à s'imposer à l'immense empire chinois. Cet empereur mongol est
aussi fasciné par la sagesse bouddhiste, et souhaite renouer, comme jadis le
Grand Khan, avec le Tibet et ses mystères. Politiquement, une telle alliance peut apporter
nombre de bénéfices. Dans cet esprit, l'empereur invite Seunam Gyatso, qui lui
paraît le plus digne représentant de cette spiritualité si précieuse à ses yeux.
Le visiteur fit une telle impression sur l'empereur, que ce dernier n'hésita
pas à le déclarer publiquement réincarnation de Tsongkhapa, et le plus haut
lama (guide spirituel) d'entre tous les lamas. Voilà donc notre visiteur à la
fois émanation d'Avalokitesvara (Tchènrézi) - ce qu'il était déjà plus ou
moins - et prince des lamas, maître des maîtres spirituels, ce qu'il n'était
pas encore. Pour nommer ce super-lama, les mongols puiseront dans
leur vocabulaire le mot exprimant la plus vaste puissance. Terme jadis utilisé
pour désigner les empereurs mongols eux-mêmes: Océan. Le fondateur de l'Empire
mongol lui-même avait été affublé du titre de khan (qui est une déformation
du turc tenggis, signifiant océan). Il fallait un titre aussi magnifique pour cet empereur du monde
spirituel. On choisira cette fois le terme mongol. L'affaire est faite. On adjoint le « vaste océan » (dalaï) au mot tibétain lama
(maître spirituel) : dalaï-lama. En échange de la gratification, le
nouveau dalaï-lama déclarera qu'Altan Khan est l'émanation de Kubilaï Khan,
conquérant de la
Chine. Généalogie que le prince mongol avait du mal à se voir
pleinement reconnaître par les voies plus prosaïques.
Rétrospectivement, les précédentes incarnations de
Seunam Gyatso seront considérées comme les deux premiers dalaïlamas. Mais il
faut attendre le XVIIe siècle - deux réincarnations plus tard
! -
pour que Ngawang Lobsang Gyatso, que l'on nommera le Grand Cinquième,
réussisse, en 1642, à s'emparer du pouvoir politique effectif avec l'aide des
Mongols, et après des luttes intestines sanglantes. Se développe alors la
fameuse relation politico-spirituelle originale entre les lamas tibétains et
les princes mongols: la relation chapelin-protecteur. C'est à cette époque que la capitale sera déplacée de
Shigatsé à Lhassa, et que seront entrepris les travaux pour la construction du
Potala, le palais où siégeront tout à la fois l'administration politique et la
plus haute autorité religieuse du pays. L'influence du dalaï-lama s'étend sur la Mongolie, la Chine et, bien sûr, sur les
Himalaya. Il devient déjà une sorte de pape du bouddhisme nord-asiatique qui
règne sur la Mongolie,
la Chine et qui
dispose d'un Etat particulier (le Tibet) qu'il gouverne directement sous la
protection plus ou moins intervenante de ses voisins. Le Grand Cinquième
instituera, en outre, une nouvelle lignée de Tulkous, le Panchen (Grand
Erudit) Lama, qu'il considérait comme un grand maître spirituel, et qui devait
continuer à le suivre de vie en vie.
A cette époque reculée, la Chine tente déjà
d'intervenir plus directement dans les affaires intérieures tibétaines, par
exemple en appuyant la destitution par les Mongols du VIe dalaï-lama.
Les lamas tibétains sont les maîtres spirituels des seigneurs chinois, mongols,
et tibétains bien sûr. En échange, les seigneurs accordent protection à un
monastère, à un groupe de monastères, et enfin au Tibet dans son ensemble. Mais
cette protection, du moins celle qui vient des princes étrangers, deviendra de
plus en plus formelle, puisque dans les faits ce sont les armées tibétaines qui
se défendront elles-mêmes. La
Chine tentera d'imposer sa méthode de tirage au sort pour la
désignation du Panchen-lama à l'époque de l'empereur chinois Qianlong
(1735-1796), par ailleurs fervent bouddhiste. Mais les Tibétains continueront à
utiliser, malgré cela, leurs propres techniques traditionnelles de
reconnaissance. Accordant de moins en moins d'importance à une certaine
présence chinoise, devenue symbolique, sur leur territoire.
Au XIXe siècle, le Tibet est un Etat qui
se passe de la protection de ses voisins, qui signe des traités, et qui est
parfois agressé (par le Népal en 1855). Ce sont les Occidentaux, en
particulier les Britanniques, qui redonneront de l'importance à la Chine. En 1861, le Tibet
ne pourra pas en effet prendre part à la négociation pour la définition de ses
propres frontières avec le Sikkim qui est à l'époque sous protectorat
britannique. Les Anglais s'adresseront directement à la Chine, passant par-dessus la
souveraineté du Tibet, pour signer le traité de Calcutta en 1890. Le Tibet devient le jouet des stratégies britanniques,
russes et chinoises. Le XIIIe dalaï-lama sera d'ailleurs conduit par
deux fois à l'exil, ballotté au gré des intérêts commerciaux et
géostratégiques en présence. D'abord réfugié en Chine à la suite d'une
agression britannique en 1904, il doit fuir six ans plus tard les Chinois et se
mettre sous la protection des Indes britanniques.
Et enfin, ce sera le tour du XIVe dalaï-lama,
réfugié depuis maintenant près d'un demi-siècle en Inde, un dalaï-lama qui,
lui, a carrément perdu sa souveraineté politique et assiste presque impuissant
à la mise à sac de son pays. Mais qui, pourtant, se bat encore. Qui, du moins,
tente encore de négocier. Au point qu'il a eu le temps d'élaborer une véritable
philosophie politique émergeant de son expérience du pouvoir, de son expérience
de l'impuissance aussi, et de sa haute maîtrise de la sagesse bouddhiste. Le phénomène majeur de la fin du XXe
siècle, qui a changé la donne internationale - et le poids même du chef
tibétain face à la Chine
-, est son influence grandissante en Occident. Il est devenu une autorité
morale et un guide spirituel. Un véritable phénomène de société. Ecouté en
apparence, mais, sur le fond, peut-être moins bien compris qu'il n'y paraît.
Tenzin Gyatso a en tout cas réussi non seulement à conserver l'espoir de son
peuple, mais aussi à construire un Tibet virtuel (sans que ce qualificatif soit
péjoratif), déterritorialisé. Comme si le Tibet, aujourd'hui, était partout, à
travers les monastères et centres qui pullulent en Occident, et que visite régulièrement
le dalaïlama comme s'il visitait les préfectures de son pays spirituel. Poumon
de l'humanité, réserve écologique de la planète, zone de paix physique et
spirituelle, autant de représentations qui construisent un intérêt universel
pour cette partie du monde. En même temps, chaque bouddhiste de par le monde,
et bien sûr chaque bouddhiste tibétain, est un citoyen de ce Tibet virtuel.
Cette utopie est censée, si elle devient réalité, sauver le Pays des Neiges du.
chaos, bien sûr, mais aussi conduire l'humanité dans son ensemble vers
l'harmonie politique et écologique. Et le dalaï-lama de proclamer que, s'il
revient un jour en son pays, ce ne sera pas pour y régner en chef politique,
mais tout au plus en autorité spirituelle que l'on peut consulter lorsque cela
sera jugé nécessaire. Par cette proclamation, se destituant politiquement
d'une souveraineté, qu'au demeurant il ne possède plus concrètement, il
s'institue en Chakravartin, souverain universel d'une république bouddhique
universelle. Ce n'est sans doute pas le moindre des traits de son génie d'avoir
réussi une si subtile conversion. Passage d'une souveraineté politique
disparue concrètement, à une souveraineté spirituelle plus large, s'étendant à
la planète entière.
Le dalaï-lama n'est plus aujourd'hui le chef
politique d'un Etat asiatique - petit en nombre d'habitants et en puissance
économique, nullement en espaces désertiques et montagneux ! - retranché au
milieu de l'Himalaya. Non, il est une personnalité planétaire majeure du troisième
millénaire. Il participe à l'une des forces spirituelles
fondamentales du champ religieux mondial, à côté des mouvances chrétiennes et
musulmanes par exemple. Il contribue - à la fois agissant par son influence et
emporté lui-même dans la tourmente - à la recomposition de la culture des
sociétés industrielles avancées, celles qui ont dépassé un certain niveau de
revenu par habitant et qui vivent dans une opulence stabilisée : l'Europe et
l'Arnérique du Nord surtout, mais aussi l'Australie et une partie de l'Asie.
Ses déclarations spirituelles sont entendues à travers la nouvelle culture occidentale
du bien-être individuel et de l'harmonie globale : l'individuo-globalisme. De
sorte que cette culture occidentale retraduit, reforme sa sagesse. Ce mouvement n'est pas univoque. Sa propre pensée
réoriente parfois elle aussi, très légèrement, ces valeurs individuo-globales
plus en plus dominantes, cet hédonisme quelquefois un peu trop simpliste des
Occidentaux, vers une aspiration moins narcissique à l'Eveil. Ces valeurs occidentales
offrent au dalaï-lama l'opportunité de se faire entendre: on adore entendre
d'une autre façon, selon d'autres couleurs, avec un habillage exotique, ce qui
nous plaît déjà a priori. Mais
ces valeurs constituent, sur un second plan, une difficulté plus profonde à
être tout simplement compris. Car tout ce que Tienzin Gyatso peut dire ou faire
sera aussitôt réinterprété dans cette grille de lecture. Au point que sa
philosophie peut-être la plus profonde sera laissée de côté ou, pire,
réinterprétée dans le langage des nouvelles valeurs de bien-être, d'harmonie,
d'homéopathie, d'autonomie. Une chance ou une malédiction ? Les deux à la
fois. Mais surtout un défi.
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