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La
mort, et après ?!...
par Dominique Trotignon, Directeur de l'UBE
[ce texte
est celui d'une conférence donnée le 31 mai 2008,
en la cathédrale de Rouen, à l'occasion d'une "Disputatio"
boudhisme-christianisme, dans le cadre des "Fêtes Jeanne-d'Arc"]
La mort est un phénomène si
évident, pour nous, qu’il paraît impossible que quiconque puisse le remettre en
cause. « Tous les hommes sont
mortels » ; la formule est connue. Et les civilisations elles-mêmes,
Paul Valéry nous l’a appris, sont elles aussi mortelles... Nul n’échappe à la mort – les
bouddhistes, apparemment, ne disent pas autre chose : une stance du Dhammapada, un recueil d’aphorismes que
tous les bouddhistes connaissent, déclare : « Ni dans l’air, ni dans les
profondeurs de l’océan, ni dans les hauteurs des rochers, nulle part dans le
monde il n’existe aucune place où l’on puisse trouver un abri contre la
mort. »
Chaque jour, les moines bouddhistes
récitent un texte qu’on appelle : « les thèmes de contemplation
quotidienne », un texte bref qui déclare : « De part ma nature, je
suis sujet au déclin, à la maladie et à la mort ; je ne puis
l’éviter ; cela doit être constamment gardé à l’esprit. Tout ce qui m’est
cher et plaisant, changera et disparaîtra ; cela doit être constamment
gardé à l’esprit. »
La mort est un sujet de
méditation, aussi. Dans le canon bouddhiste le plus ancien, un texte célèbre
(le Satipatthana-sutta) présente tous
les objets qu’on peut contempler lors de la méditation. L’un d’eux, qu’on nomme
la « contemplation de l’horrible », consiste à observer les
différentes étapes de décomposition d’un cadavre… Un tel objet de
contemplation, cependant, n’est pas recommandé pour tout le monde ! On trouve aussi, à Ceylan,
des chemins de méditation d’une vingtaine de pas de long, qu’on parcourt en aller et retour réguliers. Au
bout de ce chemin, parfois, on élève une petite construction dans laquelle est
exposé un squelette, debout...
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Affronter la mort, ne pas
l’éviter mais, au contraire, la contempler, l’observer, lui faire face... il
s’agit là d’une pratique quotidienne pour tout bouddhiste.
Cette contemplation n’a rien
de complaisant ni de morbide ; il s’agit de « voir les choses telles
qu’elles sont », et les enseignements du Bouddha le rappellent
constamment : « Tout ce qui est soumis à l’apparition est soumis à la
disparition ». Cette formule revient sans cesse comme un refrain ;
elle est même devenue la formule consacrée qu’emploient tous ceux qui
parviennent à l’Eveil, la bodhi,
l’expression par laquelle on signifie qu’on est soi-même devenu un buddha !
Voir
la mort telle qu’elle est, c’est cela l’Eveil qui fait un buddha !
Dans la mythologie
bouddhique, la mort – mara – est
devenue un personnage à part entière : Mara-la-mort est le dieu-régent de
ce monde, qu’on appelle le samsâra.
Il est aussi le dieu de toutes les passions, du désir et du plaisir comme de
l’orgueil, de la colère et de la haine.
Au mois de mai, les bouddhistes ont pour habitude, le jour de la pleine
lune - c’était le 19 mai dernier - de
célébrer Vesak, la plus grand fête de leur tradition. Vesak célèbre, à la fois,
la naissance, l’Eveil et la disparition du Bouddha. Cet événement de l’Eveil est
particulièrement connu, dans la tradition populaire, sous la forme d’un épisode
dramatique qu’on nomme « le combat avec Mara » : au moment où celui,
qui n’est pas encore tout à fait un buddha,
va parvenir à l’Eveil, lorsqu’il s’installe au pied d’un arbre pour méditer, Mara-la-mort
décide de le combattre.

Mara envoie d’abord ses
armées, animées par la violence de la haine et de la colère. Mais, face à
l’amour inconditionnel du Bouddha, les armes de ces combattants se transforment
en fleurs. Alors, Mara tente de déloger
le Bouddha du pied de l’arbre sous lequel il s’est installé. « Ce lieu, dit-il, n’appartient qu’à
moi, car j’ai plus de mérites et de puissance que toi ». Le futur Bouddha
ne répond pas, mais il touche simplement la terre du bout de ses doigts (c’est
une représentation du Bouddha très fréquente dans l’iconographie) : il
prend la terre à témoin, pour qu’elle se porte garante des mérites qu’il a
lui-même accumulés, plus nombreux que ceux de Mara ; des mérites accumulés
grâce aux dons innombrables qu’il a accomplis. Or, il est de tradition, en
Inde, lorsque l’on fait un don, de verser de l’eau sur la terre et de la
prendre ainsi à témoin. La déesse de la terre surgit alors, elle tord sa chevelure
et toute l’eau accumulée depuis des siècles, à chaque don du Bouddha, submerge
Mara et ses armées. Mara-la mort, pourtant, ne
s’avoue pas vaincu et, dans un troisième assaut, il envoie finalement ses
filles, animées par le désir et la jouissance, afin de le distraire et de le
tenter. Mais, lorsque le Bouddha les regarde, leur beauté se flétrit, elles se
mettent à vieillir et perdent tous leurs charmes... Ainsi le Bouddha vainc-t-il
Mara l’orgueilleux, ses armées haineuses et ses filles désirables !
Mara-la-mort s’illusionnait
sur son pouvoir et le Bouddha échappe à son emprise : par son Eveil, il
est parvenu à se libérer de ce monde, à échapper au samsâra, et à entrer, nous dit-on, dans le domaine de la
« non-mort » (amata)...
La
fête de Vesak célèbre l’Eveil du Bouddha comme sa victoire sur Mara, sa
victoire sur la mort !
Si le bouddhisme insiste
tant sur la mort, sur la vision de la mort, ce n’est pas pour nous désespérer.
C’est, au contraire, pour nous apaiser.
Le Bouddha n’est pas un
triste sire qui déclarerait seulement : « La mort est partout, vous
n’y échapperez pas ! ». Il est celui qui, ayant pleinement vaincu la
mort, nous regarde avec cet indéfinissable sourire – ce sourire d’une sérénité
extrême, qui illumine toutes ses représentations – et qui nous dit : « Toi aussi, tu peux
vaincre la mort, et ta colère, et tes chagrins, et la souffrance… Regarde et
n’aie plus peur ! Ne la fuie pas, ne l’évite pas, ne la refuse pas, ne la
rejette pas… Regarde la mort face à face, pour la connaître et la comprendre :
si tu vois la mort telle qu’elle est, tu lui échapperas comme je lui ai
échappé, définitivement ! Et, comme moi, tu pourras t’exclamer :
‘La connaissance et la
vision des choses telles qu’elles sont se sont produites en moi. Inébranlable
est ma délivrance. C’était ma dernière naissance. Je ne renaîtrai plus’... »
Cette dernière affirmation,
bien sûr, à de quoi nous surprendre… Nous n’avons pas l’habitude, en Occident,
de considérer la mort comme ce qui provoque une naissance ! Il y a là
quelque chose qui nous semble profondément contradictoire car la mort nous
semble, au contraire, ce qui s’oppose à la naissance en mettant fin à la vie.
Autant la naissance nous paraît heureuse, pleine de promesses, autant la mort nous
paraît abominable et désespérante. Mais, dans le contexte
indien où s’est développé le bouddhisme, la mort est considérée autant comme un
événement destructeur que constructeur… La mort n’est pas seulement ce qui met
fin à une vie, elle est aussi ce qui provoque une nouvelle naissance. Et cet
événement de la naissance n’est pas forcément un événement heureux...
Toute mort, par la perte qu’elle
inflige, nous attache. Etrangement, cette séparation
nous accapare et nous lie : au souvenir, au chagrin, au regret, au désir
frustré, qui va – indubitablement – se renouveler... Ce que l’on a perdu n’a pas duré
assez, du moins pas autant qu’on l’aurait souhaité, qu’on l’avait voulu, qu’on
le désirait ! Et s’il n’a pas duré, au moins qu’il
se produise à nouveau, qu’il se reproduise, qu’il renaisse ! Après la mort, la renaissance…
pour connaître à nouveau tout ce qui nous a paru plaisant, aimable, désirable
et dont on se retrouve privé soudainement ! La renaissance est ce que nous
désirons ; le désir lui-même est ce que la mort fait renaître et produit. Certes,
la mort interrompt un processus ; mais elle en provoque le renouveau,
aussi...
Et c’est ce désir qui renaît que
l’on appelle « re-naissance » !
Si la mort est une souffrance, « la »
souffrance par excellence, c’est parce qu’elle brise un lien, parce qu’elle
fait disparaître un être aimé, qu’elle rend caduc mes projets, qu’elle
contrarie l’idée que j’avais du bonheur, du plaisir, de l’amour… parce qu’elle
interrompt ce que je croyais, ce que je voulais durable, permanent.
La mort, en fait, n’est un problème
que si l’on croit que durent les choses, les idées et les êtres...
Si l’Eveil du Bouddha est une
victoire sur la mort, c’est aussi parce qu’il est la destruction d’une
Ignorance, d’une Illusion : « Connaissance et vision se sont produites
en moi », déclare-t-il au moment de l’Eveil.
En fait, nous prenons nos désirs
pour la réalité ! Le
processus de renaissance n’est qu’un mirage, une sorte d’« erreur
d’interprétation » que nous perpétuons nous-mêmes, que nous renouvelons
nous-mêmes, afin de ne pas souffrir de la disparition des choses, des idées et
des êtres. Si le Bouddha, lors de l’Eveil,
met fin à toute renaissance, c’est qu’il a réalisé que la mort ne met fin à
rien d’autre qu’au seul désir que nous avons de voir durer les choses. Rien de
ce qui est, réellement, ne naît ni ne meurt. Seul notre désir a besoin d’un
temps qui dure pour être satisfait ; seul notre désir souffre de voir les
choses disparaître et changer !
Contrairement à ce que vous
entendrez dire trop souvent, le Bouddha ne propose pas de mettre fin au désir
ou de le détruire ; il propose de le connaître et de le comprendre, il
affirme possible de s’en libérer. Si le désir se produit et se
reproduit, c’est autant que la mort l’a contrarié. Mais la mort n’existe pas en
dehors du regard que le désir porte sur les choses, car lui seul
a besoin que les choses perdurent pour s’en repaître à satiété... La vie, cet espace de temps qui
s’étend de la naissance à la mort, cette durée qu’on voudrait voir durer le
plus longtemps possible… la vie n’est qu’un mirage créé par le désir, toujours
contrarié par la réalité, que le désir fait re-naître, indéfiniment, le plus
longtemps possible, sans se rendre compte qu’il produit ainsi, à nouveau, les
conditions même de sa propre insatisfaction, de sa propre souffrance ! Si les choses ne durent pas, le
désir insatiable, toujours insatisfait, fera renaître d’entre les morts ce
qu’il croit pouvoir le satisfaire : telle est l’Illusion à laquelle
l’Eveil met fin !
Comprenons-nous bien : la renaissance est un mirage et une
illusion… et c’est bien parce qu’il s’agit d’un Illusion que l’Eveil peut y
mettre fin !
Ce que le désir fait renaître n’existe pas réellement.
Ce à quoi le désir donne
naissance, ce qui renaît, ce n’est rien d’autre que l’objet du désir, son objet, ce qu’il a lui-même fabriqué,
façonné, créé – et l’acte par lequel il créé ainsi son propre objet de
satisfaction, cet acte s’appelle karma
– ce qui veut dire « création ». Le désir, pour parvenir à sa
satisfaction, est capable de toute création ! C’est le désir, en construisant, qui
donne la vie et qui fait naître – je veux dire qui fait durer, abusivement
– ce qui, en réalité, ne fait qu’apparaître et qu’exister, quelque chose qui ne
fait que surgir un instant avant de disparaître aussitôt. La vie, qui commence à la
naissance et s’achève à la mort, est une durée fabriquée en liant ensemble, par
la pensée, des instants d’existence successifs et singuliers. La vie n’est pas aussi réelle qu’elle nous paraît, et la mort est un
phénomène dont on peut, aussi, mettre en doute la réalité... Pour
le bouddhisme, il n’existe réellement que des compositions éphémères de
phénomènes, physiques et psychiques, auxquelles nous nous identifions, que nous
nous approprions, que nous conceptualisons, et à partir desquelles nous
construisons une très redoutable « idée de ‘moi’ » : ces
éléments « corporels » auxquels je m’identifie, je les appelle « mon corps », ces
« états d’esprit » deviennent « mon esprit »… Tous ces
phénomènes « sont Moi, sont miens, sont mon ‘Soi’ », selon
l’expression consacrée par les textes. Mais
ces éléments – et plus encore les compositions fabriquées à partir d’eux -
n’ont pas plus de durée de vie qu’ils ne connaissent de mort, en réalité, car
ils ne font qu’apparaître et disparaître instantanément ! « La
naissance et la mort »
ne sont que la vision erronée de « l’apparition et la disparition ».
Mais
comment pourrais-je l’accepter, moi dont le désir est de voir durer les choses
pour pouvoir en jouir ? Comment ce « Moi », qui veut connaître
le plaisir et le bonheur, à travers « son » corps, dans
« son » esprit, peut-il accepter de ne pas durer ? Comment peut-il
croire qu’il n’est qu’une série de compositions éphémères et instables,
arbitrairement assemblées pour pouvoir jouir d’un monde stable et solide ?
Comment supporter l’idée que rien ne dure et que tous mes projets puissent,
toujours, être contrariés ? Bien
obligé de faire renaître l’illusion si l’on ne veut pas souffrir de la
réalité !
La « mort » guette à
chaque instant, « comme un meurtrier à l’affût » ; ou plutôt :
la disparition se produit à chaque instant. Aussi est-ce à chaque instant que
nous sommes contraints de reconstruire et de faire re-naître ce qui disparaît
et que nous ne voulons pas voir mourir ; faire renaître ce qui meurt, afin de
rendre possible l’expérience du plaisir et du bonheur... Mais la réalité reste plus forte
que nos désirs et la réalité est que « Tout ce qui est
soumis à l’apparition est soumis à la disparition »
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Pour mettre fin à la souffrance et
à l’insatisfaction – auxquelles chacun répugne… – il convient donc de mettre
fin au processus de l’Illusion toujours renouvelé, il faut comprendre et
connaître – en réalité – que ce qui éprouve aussi le plaisir et la souffrance
: ce « moi », construit à chaque instant envers et contre tout... ce
« moi » n’a de durée – de vie – que si on lui en « prête »
une, que si on lui en invente une ! Le « moi » ne renaît que
parce que nous le voulons, parce que nous le désirons. Et c’est en cela qu’il
n’existe pas réellement... Cesser de perpétuer cette
Illusion interrompt tout processus de reproduction et donc de
« re-naissance » du « moi » : il n’y a plus alors de naissance
ni de mort, plus de « vie » au sens ordinaire... Il reste la Réalité, une succession de
phénomènes, psychiques et physiques, instantanés, auxquels plus
« personne » ne s’identifie et à partir desquels aucune souffrance ne
peut plus être expérimentée.
Y a-t-il une vie après la mort ?
Oui, tant que l’Illusion d’un « moi » durable est reconstruite à chaque
instant. Non, si l’on s’Eveille à la réalité instantanée des phénomènes car,
alors, « vie » et « mort » ne sont plus que des mots, qui
ne se rapportent à rien de réel, sinon dans ce monde fabriqué par le désir, le samsâra –toujours en décalage avec la Réalité « telle
qu’elle est », toujours source d’insatisfaction pour le désir qui veut
renaître, envers et contre tout !
La fête de Vesak – vous ai-je dit
tout à l’heure – célèbre à la fois, la naissance, l’Eveil et la disparition du
Bouddha... Vous aurez peut-être constaté
qu’il n’est pas question, ici, de la « mort » du Bouddha : un buddha ne meurt pas, il disparaît !
Un buddha, d’ailleurs, ne naît pas
non plus : il apparaît !
« Apparition et disparition » ne sont pas « naissance et
mort »
On nous dit – dans les
dictionnaires, dans les livres sur le bouddhisme… - que le Bouddha était un
prince de la tribu des Sâkya et qu’il se nommait Siddharta Gautama. Qu’il a
connu l’Eveil à l’âge de 35 ans et qu’il mourut à l’âge de 80 ans... En réalité, le prince Gautama,
qui est « né » au pied de l’Himalaya, dans le jardin de Lumbini, est
« mort » à l’âge de 35 ans. A l’instant même de cette mort
« définitive » qu’on nomme l’Eveil, la bodhi, apparaît alors un buddha.
Lui-même ne se désignera plus
jamais du nom de Gautama (seuls les non-bouddhistes l’appellent ainsi), car il
n’y a plus rien désormais dans ce monde qui puisse être appelé Gautama.
Lui-même parle de lui en s’appelant le Tathâgata,
« Celui qui vient ainsi ». Et ce buddha,
ce Tathâgata, ne mourra pas – puisqu’il
n’est pas né… – il disparaîtra « définitivement » 45 années plus
tard, dans la bourgade de Kushinagar.

Cette disparition s’appelle le nirvâna, l’extinction, ou pari-nirvâna - l’extinction complète. Entre l’Eveil qui le fait
apparaître et la disparition complète du pari-nirvâna,
un buddha ne cesse d’apparaître et de
disparaître à chaque instant : il existe, mais il ne vit plus de la vie
ordinaire des êtres plongés dans l’Illusion du samsâra... La mort définitive connue lors de
l’Eveil a libéré Gautama de toute renaissance du « moi », de son « moi », de toute
renaissance de ce désir, assoiffé de satisfaction, prêt à tout faire, à
tout fabriquer, pour disposer d’un corps et d’un esprit durables afin de
connaître le plaisir.
Un buddha existe, simplement, dans toute sa singularité, mais sans
plus vouloir « concrétiser » cette singularité en un
« moi » imaginaire, né et risquant toujours de mourir. A chaque instant, un buddha existe, différemment, selon les
circonstances et les conditions, sans plus de liens ni d’attachements avec le
monde du samsâra, sans plus de liens
ni d’attachements que ceux que projettent sur lui les êtres qui l’entourent. Nous,
nous l’avons vu mourir, comme un vieil homme ; mais lui s’est comparé à un
vieux char usé par le temps, qui se disloquait lentement et qui finit par
disparaître... A ce buddha qui va bientôt disparaître, on aurait pu demander :
« Avez-vous peur de la mort ? » Sans doute aurait-il
répondu : « La mort ?...
Et après ! »
La mort, en fait, n’est un problème
que si l’on croit que durent les choses, les idées et les êtres...
Mais nous, nous qui n’avons pas
connu l’Eveil, qui sommes encore plongés dans le samsâra et son réseau d’illusions... Que pouvons-nous faire, face à
la mort ? Comment pouvons-nous, sans souffrance, accepter de mourir et de
voir mourir nos proches ? Lors des funérailles d’un
bouddhiste, dans les pays d’Asie du sud-est, la famille du défunt fait
généralement appel aux moines pour une cérémonie. Les moines, cependant, ne
participent pas aux funérailles proprement dites, à l’enterrement ou à la
crémation… Leur rôle consiste simplement à accompagner les
« survivants » et à leur rappeler l’essentiel de l’enseignement du
Bouddha, en récitant une stance extraite du Canon, quelques phrases prononcées
par le Bouddha :
anicca
vâta sankhârâ uppâda
vaya dhammino uppajjitvâ
nirujjhanti tesam
vûpasamo sukho.
« Tous
les conditionnés sont évanescents : Leur
nature est d’apparaître et de se détruire ; Ayant
surgi, ils disparaissent. Leur
non-réapparition, voilà le véritable bonheur ! »
A l’instant du deuil et de l’affliction, point de
consolation, ni de promesse, ni de projet ; juste le rappel de la
« réalité des choses, telles qu’elles sont » et cet
avertissement : le véritable bonheur n’est pas dans la durée – toujours imaginaire
– mais dans la non-reproduction de ce qui a disparu, naturellement.
Nous qui n’avons pas connu
l’Eveil, qui sommes encore plongés dans le samsâra
et son réseau d’illusions… nous existons sans le savoir, et nous croyons vivre
et mourir… C’est à chaque instant
qu’apparaît et disparaît tout ce à quoi nous nous identifions, tout ce que nous
voulons nous approprier et que nous appelons « mon Moi » ; c’est
à chaque instant que nous naissons et que nous mourons… et que nous renaissons,
par notre volonté, par notre seul désir d’être !
Alors qu’il suffirait d’exister…
Dominique Trotignon
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