Si [le méditant] est attentif à
une position, celle-ci doit tôt ou tard devenir douloureuse. Lorsque la douleur
apparaît, il doit être attentif à la douleur sans tenter de la faire
disparaître. Il en est de même en ce qui concerne l'attention portée à l'esprit qui vagabonde. Si nous nous
concentrons sur la douleur pour supprimer la douleur, le désir s'installe et
remplace l'attention à l'objet. Le facteur mental correct pour la voie moyenne
de l'équilibre mental est absent, car notre conscience est tournée vers un
sentiment de plaisir ou d'aversion. Vouloir que la douleur disparaisse est
encore une marque d'attachement. Et lorsque nous éprouvons un sentiment de
déplaisir parce que la douleur n'a pas encore disparu, nous ressentons de
l'aversion. Si la douleur disparaît comme nous l'avions souhaité, nous voici
encore davantage soumis à l'attachement, et telle n'est pas la bonne pratique :
nous ne percevons pas l'objet « présent » puisque nous nous projetons
dans le futur. Nous nous écartons alors de la voie moyenne.
Nous constatons qu'il n'est pas
facile d'atteindre à l'équilibre de cette voie. C'est pourquoi il est essentiel
de comprendre dès le départ ce dont il s'agit. Nous devons réaliser que la
vision intérieure ne dépend pas seulement de nos efforts ou de l'intensité de
notre concentration, mais aussi de la justesse de la prise de
conscience.
Si nous ne parvenons pas à ce
type de prise de conscience, quels que soient nos efforts de concentration,
nous ne parviendrons pas à la sagesse. (...) Si vous avez la juste perception et
la juste compréhension, vous pouvez méditer en tous lieux sur la « réalité
présente » (ce qui existe indépendamment de nos désirs).
Réaliser
la nature de la souffrance
Pourquoi devons-nous être
attentifs à notre posture ? Pour pouvoir réaliser la nature de la
souffrance. (...) Lorsque nous changeons de
position, si nous n'avons pas conscience du fait que la posture précédente
était pénible, la nouvelle posture peut dissimuler la réalité de la souffrance.
Nous devons donc toujours être sur le qui-vive et utiliser notre sagesse pour
comprendre la raison de ce changement de position. Si nous découvrons cette
raison avant de changer, la nouvelle posture ne dissimulera pas la réalité de
la douleur.
Si nous sommes toujours
conscients de la posture, nous nous apercevons que la douleur n'apparaît
qu'après un certain temps, et que ce n'est qu'à ce moment-là que nous
souhaitons changer de position. Lorsque nous souffrons dans une posture donnée,
nous n'aimons pas cette posture, et lorsque nous n'aimons pas cette posture,
parce qu'elle est inconfortable, tout désir de l'adopter disparaît. Lorsque
le désir de l'adopter disparaît, il se peut que l'aversion vienne prendre la
place du goût que nous éprouvions initialement pour elle. Lorsque l'aversion
envahit l'esprit, le désir s'attache aussitôt à une nouvelle posture, parce
qu'elle paraît confortable.
Nous constatons donc qu'il y a de
l'attachement ou de l'aversion attachés à toutes les positions. Cependant, la
plupart du temps, le méditant ne reconnaît pas cela. Pour être conscient d'une
position, il doit comprendre que, avant d'en changer, il doit savoir à tout
moment la raison pour laquelle il doit procéder à ce changement. Si nous ne
connaissons pas la cause de ce changement, nous ne pouvons pas reconnaître la
douleur en tant que douleur.
Souffrance et impermanence
Envisageons maintenant la question
sous un autre angle. Est-il possible d'adopter une position et de ne jamais en
changer ? Naturellement, la réponse est non. Même si nous ne voulons pas
en changer, nous y sommes obligés. Auparavant, nous disions que nous nous
asseyions parce que nous voulions nous asseoir, ou nous nous tenions debout
parce que nous voulions être debouts. Mais pouvons-nous dire maintenant que
nous voulons changer de position parce que tel est notre souhait ? Nous
pouvons dire maintenant que nous changeons de position à cause de la douleur,
parce que nous sommes mal à l'aise. (...)
Nous devons maintenant comprendre
pleinement les raisons pour lesquelles nous sommes contraints à changer de
position. Est-ce uniquement à cause de la douleur ? Si nous répondons que
nous changeons pour nous sentir plus à l'aise, cette réponse est fausse, car
elle fait appel à une distorsion de l'idée de bonheur. La réponse juste est que
nous bougeons pour éliminer la douleur, et non pour être heureux. Et si nous ne
comprenons pas bien pourquoi nous changeons de position, les états mentaux
négatifs se manifestent immédiatement.
Si les changements de position
sont destinés à éliminer la douleur, cela revient à dire que nous devons sans
cesse remédier à une situation mauvaise. C'est comme si nous devions prendre
des médicaments en permanence. Comme si nous étions en train de soigner une
maladie. Or nous ne considérons pas comme le bonheur le fait de se soigner.
Il est facile de constater la
douleur dans une posture que nous tenons depuis un certain temps, mais cela
devient plus difficile dans la nouvelle posture adoptée. Mais la sagesse nous
permet de le faire. Sans la sagesse, le désir se manifeste sans cesse. C'est
pourquoi nous devons être capables de reconnaître la souffrance dans la
nouvelle posture. Comment ? En réalisant que nous avons changé de posture
à cause de la douleur, nous sommes forcés de comprendre que la douleur est
présente dans toutes les postures. Etre assis devient douloureux, se tenir
debout devient douloureux, et c'est pourquoi nous changeons. Toutes les
postures deviennent douloureuses à un moment donné, et c'est pourquoi nous
changeons. (...) Nous comprenons alors que ce que nous appelons le bonheur finit
toujours pas disparaître. La sagesse est ce qui permet de comprendre que la
douleur est inhérente à toutes les formations de l'esprit et de la matière.
(...)
Assise
et douleur
Une
discussion d'enseignants zen américains
Ce
texte est extrait de la traduction française d'une série d'échanges
entre plusieurs enseignants zen américains qui explore le rapport à la douleur
durant la méditation. La discussion est reprise de la liste de
diffusion de l'American Zen Teachers Association. Elle a été publiée, en
anglais, dans le numéro de l'été 2002 du magazine Prairie Wind.
Le texte intégral peut être consulté
sur le site "Un zen occidental" : http://www.zen-occidental.net/
Barry Magid, enseignant, "Ordinary Mind Zendo" :
J'ai récemment trouvé un petit livre, Zen
Buddhist English Sutras publié en 1948 par la Hawaii Soto Mission
Association. Dans la partie consacrée aux explications concernant le zazen, qui fut
d'abord écrite en japonais par le révérend Kurebayashi, professeur de
bouddhisme Zen à l'université bouddhiste de Komazawa et distribuée par
l'administration de l'école Sôtô (ce n'était donc pas un ouvrage uniquement
destiné à des occidentaux), je suis tombé sur ces lignes : "Dans tous les
livres sur le Zen, on trouve un passage : `Zazen est une pratique aisée
et confortable du Buddha-dharma.' [d'après le Fukanzazengi de Dôgen] On
ne doit pas s'y adonner de telle façon que cela induise une douleur physique.
Si on le fait en force, en supportant la douleur, ce ne peut être une pratique
aisée, mais une sorte d'auto-mortification." Je me demande si quelqu'un
peut me donner une autre référence qui dise si clairement que zazen doit
être libre de toute douleur ? Inutile de dire que ça n'a pas été exactement mon
expérience de pratiquant [dans le Zen américain] et que je n'ai jamais lu de
récit d'un séjour dans un monastère japonais (Rinzai ou Sôtô), où les mots
"aisé et confortable" apparaissent d'une manière saillante.
Seirin Barbara Kohn, supérieure de
l' "Austin Zen Center" :
Une pratique "aisée et confortable" ?
C'est intéressant. En 1948, je sais que les Japonais ne pensaient pas que les
occidentaux puissent faire zazen et les rapports avec l'Occident avaient
une orientation "missionnaire". Je sais que quelques enseignants
japonais pensent que nous autres Occidentaux prenons trop au sérieux le
"ne bougez jamais". Je crois que, malgré la tendance japonaise pour
un enseignement non-individualiste, il y a des enseignants stricts et d'autres
qui le sont moins. J'enseigne évidemment aux gens à bouger si nécessaire, mais
dans le cadre d'un "restez tranquille."
Taigen Dan Leighton, enseignant Zen, chercheur :
Dans le Fukanzazengi ("Recommandations
générales pour le zazen"), l'un de ses tous premiers écrits, Dôgen dit de zazen
qu'il s'agit de "la porte du dharma de la paix et du bonheur",
ce qu'on pourrait également traduire par "tranquillité joyeuse." Je
crois que c'est ce qu'il a voulu dire. Il y a d'autres allusions au zazen
comme étant agréable, ou au moins joyeux, dans son Eihei Kôroku.
Par exemple, dans son tout dernier jôdô, ou enseignement dans la salle
du dharma, peut-être ses dernières instructions à avoir été mises par
écrit, Dôgen dit : "Souriant sur notre coussin, rien ne manque."
Barry Magid :
Bien entendu,
j'ai pensé que cela devait être
repris de Dôgen, mais les instructions de Dôgen n'abordent pas spécifiquement
la question de la douleur physique et l'un des mots de ses instructions qui
semble avoir été mis en avant aux Etats-Unis est bien "immobile".
J'ai été étonné que ce texte de l'école Sôtô dise si précisément qu' "on
ne doit pas s'y adonner de telle façon que cela induise une douleur physique".
Personne ne m'a jamais dit cela, à MOI ! Tant mon éducation - dans la lignée de
Yasutani - a été remplie de l'imagerie martiale et de cette culture de
l'endurance et du volontarisme. C'est un héritage inconscient dont j'essaye
toujours de me débarrasser dans la manière dont je pratique, particulièrement
lors des sesshin. C'est pourquoi j'ai été si intrigué de lire quelque
chose - tout particulièrement quelque chose de japonais! - qui mette l'accent
sur une attitude aussi différente. Il va sans dire que "la porte du dharma
de la joie et de la paix" exige de laisser ce que la vie apporte à cette
porte, la mentalité du Zen samourai, bien que sûrement certains de ces vieux
enseignants diront qu'un Zen sans douleur n'est qu'un Zen light !
Kyoki Roberts, supérieure du "Zen Center of Pittsburgh" :
Ah oui, à chaque fois que je vais dans le
zendô, je me rappelle le "NE BOUGEZ PAS !" Et je ne le faisais
pas. J'étais toute en sueur, puis je me suis levée et j'ai subi ma première
intervention chirurgicale pour opérer un ménisque abîmé.
Shosan Vicki Austin, présidente du "San Francisco Zen Center" :
Je suis d'accord avec Taigen. Je pense qu'il
s'agit [la phrase du livre de 1948] d'une adaptation de l'expression du Fukanzazengi,
"la porte du dharma de la paix joyeuse." Cette expression a
réellement une longue histoire qui remonte aux leçons du yoga. On définit l'"asâna"
comme une "posture facile et confortable." Pendant de nombreuses
années ma pratique a consisté à vivre cela comme un mystère sacré. Après mes
dix premières années de pratique j'ai eu une série de blessures pour avoir
forcé la posture. Les dix années suivantes, je les ai soigné, et ces dix
dernières années j'ai été assez chanceuse pour pouvoir commencer à étudier
certaines des causes et des conditions de ces traumatismes. Je suis devenue
professeur de yoga pour comprendre ces questions, et je donne des ateliers de
yoga pour aider ceux qui veulent les comprendre. C'est une partie fondamentale
de la pratique de zazen... Je ne pense pas que le Bouddha avait le
préjugé que les questions physiques n'ont pas d'importance et que seules les
questions de perceptions et d'émotions le sont. Yogi lui-même, il avait dépassé
le yoga mais il ne l'a pas rejeté. Il n'aurait pas autrement enseigné la voie
moyenne.
Kyogen Carlson, abbé du "Dharma Rain Zen Center" :
Mon maître, Jiyu Kennett, nous disait toujours
que l'on prenait les postures du lotus car elles étaient très confortables. Je me
rappelle que je me disais, "Quel est le sadique qui a inventé cette
explication ?" Elle racontait que le spécialiste du zazen de
Sôjiji, un vieux moine qui lui donnait des directives personnelles, lui disait
que cela ne devait pas provoquer de douleur. Son expérience avec les jeunes
instructeurs dans le zendô était bien différente. En se fondant sur
l'enseignement du vieux moine, elle nous disait de nous asseoir aussi longtemps
que c'était confortable, d'aller un peu dans la douleur puis de changer
tranquillement de position. Après des mois de pratique, la posture devient plus
facile. Cela m'a pris plusieurs mois pour devenir à peu près à l'aise dans la
position birmane, puis encore une autre année et quelque pour que le demi-lotus
devienne facile. Ce qui m'émerveillait vraiment, c'était l'absence d'effort
nécessaire pour rester droit et tranquille. J'étais étonné de découvrir le
grand confort et le calme de cette posture. Il était merveilleux de découvrir
la vérité de cette explication.
Nonin Chowaney, abbé du "Nebraska Zen Center" :
Lorsque j'ai pratiqué au Japon, nous avons fait
l'expérience de la méditation marchée libre. Nos assises du matin et du soir
étaient d'environ deux heures, et nous pouvions marcher comme nous le voulions
à l'extérieur du zendô. Des études indiquent que c'est comme ça que
Dôgen faisait. Je n'ai jamais été très souple et j'ai eu un tas de problèmes
avec mes genoux et mes chevilles à causes d'anciennes blessures sportives. Dès
le début, les longues séances étaient un supplice. Et j'en suis venu à aimer ma
méditation marchée libre et j'ai continué cette pratique ici au Nebraska. Les
longues assises, particulièrement pendant les sesshin, sont beaucoup
moins éprouvantes (et douloureuses) que ce que j'avais vécu auparavant. Je
continuerai de cette manière jusqu'à ce que je meure !
Taitaku Pat Phelan, abbesse du "Chapel Hill Zen Center" :
J'ai constaté qu'être tranquille en s'ouvrant à
la douleur physique, en essayant d'être proche d'elle, en travaillant avec
elle, en finissant par connaître sa nature est un bon modèle pour s'ouvrir à la
douleur émotive, devenir intime avec elle, travailler avec, et finir par
connaître sa nature. De cette manière, s'asseoir avec la douleur m'a été utile,
bien qu'il y ait naturellement des limites. Plutôt que de me brutaliser, de me
violenter, ou de comprimer mon corps, je regarde l'immobilité comme une façon
de toucher mon corps dans le calme et de l'écouter. Parfois cela signifie lui
répondre par un mouvement. Le processus est plus efficace si je me dis de me
calmer et de vivre ce moment plutôt que de me faire violence.
L'année dernière, le Centre Zen de Berkeley a
publié ce dialogue sur l'immobilité :
Un moine a demandé à Sôjun [Mel Weitsman] : "Qu'est-ce que la pratique
difficile ?"
Sôjun a répondu : "Ne pas bouger."
Le moine a demandé : "Qu'est-ce que ce ne pas bouger?"
Sôjun a répondu : "En zazen, cela signifie ne pas bouger. Quand
votre jambe a mal, laissez la jambe pratiquer avec sa douleur. Si l'envie de
vous en débarrasser survient, notez-la mais ne réagissez pas. Néanmoins, si une
douleur aigüe vous donne un signal d'alarme, vous pouvez décider d'ajuster
votre posture. Dans ce cas, mobilisez seulement l'attention. Ajustez
soigneusement votre posture. Ne vous laissez pas aller à vous justifier ou à
vous faire des reproches. C'est cela ne pas bouger. Dans la vie quotidienne,
vivez chaque situation selon ses conditions, fraîchement, avec coeur.
Abstenez-vous de juger, de rejeter, d'exiger, ou de réagir. Par exemple, quand
une forte émotion comme la peur apparaît, ne la détournez pas, ne l'analysez,
ne l'excusez, ne l'exagérez, ne la réprimez, ne la rejettez ni ne vous
identifiez pas avec elle. Ne vous brimez pas vous-même. Au besoin, prenez une
profonde respiration, relâchez votre ventre et votre visage. Mais ne vous
préoccuper pas de vous féliciter ou de vous réconforter. C'est cela ne pas
bouger. De cette manière, l'immobilité du zazen se poursuit dans
l'immobilité de la vie quotidienne. Une rivière coule, une montagne est fixe.
La fixité de la montagne est son écoulement. L'écoulement de la rivière est sa
fixité. Quelle est votre fixité ? Ne bougez pas !
[...]
Lire
la suite de cet échange : http://www.zen-occidental.net/textesmeditation/douleur2.html