L'épisode de l'enseignement du Bouddha à
sa mère, dans le ciel des Tusita ou des Dieux « Trente-Trois », est
l'un des événements particulièrement riches et problématiques de sa biographie
« mythique ». Il a été notamment étudié par Alfred Foucher, dans son
ouvrage « La vie du Bouddha d'après les textes et les monuments de l'Inde »
(Adrien Maisonneuve, Paris, 1993).
Voici comment il résume le récit
traditionnel, tel qu'il était raconté aux pèlerins se rendant à la ville de
Sânkâçya :
« En ce temps-là (c'était, à ce que
certains croient savoir, la seizième année de l'Illumination), le Bouddha
résolut de monter au ciel des Trente-Trois dieux où sa mère Mâyâ était renée
afin de lui enseigner la Bonne-Loi. Il disparut donc mystérieusement de la
terre et n'y redescendit que trois mois plus tard, le jour de la pleine lune
d'octobre, près de la ville de Sânkâçya. Mais si son « Ascension » -
fait donné comme assez banal et à la portée d'autres que lui - passa inaperçue,
il n'en fut pas de même de sa « Descension ». Celle-ci se fit en
grande pompe, par un triple escalier en matières précieuses créé tout exprès
par les dieux, entre Brahma à sa droite et Indra à sa gauche, sur un fond de
ciel tout meublé de divinités chantant ses louanges et faisant pleuvoir des
fleurs. Au bas des degrés l'attendait la foule de ses fidèles avec ses
principaux disciples. De bonne heure le motif se fixa ainsi en une sorte de
triptyque, mais à volets verticalement superposés, représentant en haut la
prédication chez les dieux, au milieu la descente sur la terre, en bas la
reprise de l'enseignement et l'espèce d'examen que le Bouddha fit passer aux
membres de la Communauté en leur posant des questions de plus en plus
difficiles ; à l'avant-dernière seul Sâriputra put encore répondre, et il
n'y eut que Sâkyamuni pour donner la solution de la dernière ». (p. 274)
Alfred Foucher note d'abord que, dans les
huit grands pèlerinages qui rythmaient la « géographie sacrée » du
bouddhisme indien, la ville de Sânkâçya est la seule dans laquelle le Bouddha
n'a jamais pu, matériellement, se rendre au cours de sa vie. Elle est en effet située
très à l'ouest de la vallée du Gange dans laquelle celui-ci enseigna et, à
l'exception de cet épisode, n'est jamais citée parmi les villes qu'il visita au
cours de sa vie de prédication.
Il remarque ensuite que cette région -
qui fut toujours un fief du brahmanisme - possède un paysage tout différent de
celui des sept autres villes « saintes » : pas de rizières dans
une campagne où l'eau affleure la terre mais, au contraire, une très riche
terre à blé qu'il faut irriguer en allant chercher l'eau dans des nappes
phréatiques situées à très grande profondeur.
Enfin, si l'événement
en lui-même n'a rien qui doive vraiment surprendre (le Bouddha, en tant
qu'enseignant, use à maintes reprises de ses pouvoirs pour divulguer la Doctrine
à des personnages et en des lieux très divers), le point central semble se
résumer à la forme architecturale très particulière qui en rend compte. Toutes
les représentations iconographiques accordent une importance considérable à ce
triple escalier, que l'empereur Asoka matérialisera d'ailleurs sur les lieux
(des pèlerins chinois, au VIIe et VIIIe siècles après
J.-C. en verront encore les ruines).
Or, en se rendant sur les lieux, Alfred
Foucher constate :
« Le seul trait un peu saillant du paysage est le
grand nombre de pans inclinés, faits de terre battue, qui d'une part surmontent
les puits et de l'autre s'enfoncent dans le sol alluvial. Le long de ces rampes
artificielles montent ou descendent avec une régularité d'horloges, sous les
cris de leurs conducteurs, de patients attelages de boufs, occupés presque sans
relâche à élever au-dessus de la surface, dans de grandes outres de cuir, l'eau
de la nappe souterraine. [...] L'avouerons-nous ? A force de voir se dresser
de tous côtés le profil de ces rampes inclinées à environ 30° au-dessus de la
plaine, on ne peut se défendre de penser qu'elles sont responsables de la
localisation en ces parages de la « Descension de chez les dieux ».
Le fait indéniable est qu'elles dessinent sur le ciel l'élévation du monument
commémoratif de ce miracle, tel que les témoins oculaires sont d'accord pour
nous le décrire. » [pp.276-7]
Alfred Foucher insiste ici, non pas tant
sur l'aspect merveilleux et incroyable de l'événement du « miracle »,
que sur le fait qu'on en a conservé la mémoire et qu'il a été considéré comme
important, parce qu'un lieu, un paysage, un « objet de vénération »
tangible pouvaient y être associés (quand bien même ce lieu se situe en dehors
de la région où vécut le Bouddha). Autant dire qu'il existe peut-être, dans la
biographie réelle du Bouddha, nombre d'événements qui nous paraîtraient, à
nous, très importants mais dont la Tradition n'a rien retenu parce qu'ils ne
pouvaient pas être matérialisés ou qu'on avait perdu le souvenir du lieu où ils
s'étaient produits.
D'autres aspects de la légende associée à
Sânkâçya viennent confirmer ce point de vue car l'épisode
ne concerne pas que le monde des dieux ; il a eu de l'importance, aussi,
pour le monde des hommes. C'est à l'occasion de cet enseignement que, pour
pallier l'absence inopinée du Bouddha, le roi de la région demanda, dit-on,
qu'on fabrique la première statue du Maître. Un habile artisan eut alors la
possibilité de fixer ses traits au plus près de la réalité, authentifiant ainsi
de visu et pour l'éternité les Trente-deux Marques corporelles du Grand
Homme que reproduiront par la suite tous les sculpteurs et les peintres
bouddhistes.
Une tradition ultérieure en profitera,
d'ailleurs, pour envoyer cet artisan au ciel même des Tusita, occasion pour lui
de portraiturer aussi le futur Bouddha, le bodhisattva Maitreya, qui
assistait à l'enseignement de son prédécesseur et qui séjourne toujours
actuellement dans ce ciel en attendant son heure. Le pèlerin chinois Huan
Tsang, au VIIe siècle, verra cette statue de Maitreya considérée, elle aussi,
comme ayant été fabriquée directement « sur le modèle »...
De plus, de retour chaque nuit dans le
domaine des hommes, le Bouddha est censé avoir répété son enseignement divin à
l'un de ses disciples, le Vénérable Sâriputra, ce qui serait à l'origine de la
troisième « Corbeille » des enseignements : l'Abhidharma ou
« enseignement supérieur ».
On le voit, Sânkâçya méritait de devenir l'un des
lieux de pèlerinage les plus importants du monde bouddhiste ! Ou bien plutôt
était-il heureux qu'un lieu particulier puisse correspondre aussi bien au cadre
d'un tel événement, offrant ainsi une « preuve » tangible et
incontestable de la réalité de tous les faits qu'on y rattache.
Pour en savoir plus :
- "La vie du Bouddha, d'après les textes
et les monuments de l'Inde",
A. Foucher, éd. J. Maisonneuve, Paris, 1993
La
signification de la mort dans le bouddhisme
(extrait d'un article de Philippe Cornu -
le texte entier est disponible
dans la rubrique "Université"
- "Publications" - "Articles en ligne")
Pour
le bouddhisme, la mort ne s'oppose pas à la vie mais se définit comme un
processus inverse de celui de la naissance. Cette conception, caractéristique
d'une vision spirituelle de l'existence, s'ancre profondément dans une réflexion
sur la condition humaine et la possibilité de s'affranchir de la souffrance.
Dans le bouddhisme, en effet, tout effort de compréhension et d'explication
philosophique a une visée sotériologique et débouche sur une pratique
spirituelle libératrice. La mort apparaît à tout un chacun comme une séparation
douloureuse, une rupture d'équilibre voire une injustice, bref comme une
manifestation évidente de la souffrance qui est notre lot. Or, le bouddhisme est
né de l'expérience et de l'enseignement d'un homme éveillé, le Bouddha, dont la
quête était essentiellement motivée par la compréhension du processus de la
souffrance et la possibilité de s'en délivrer définitivement.
La mort occupe
donc une place centrale dans les préoccupations de tout bouddhiste.
[...]
Si
la mort et l'après-mort dépendent de la qualité de nos actes antérieurs, il est
capital d'acquérir de bonnes habitudes et de maîtriser, si possible, notre
esprit et nos actes durant cette vie-ci. Ainsi raisonnent les bouddhistes, qui
considèrent cette existence comme une préparation.
Selon le Bouddha, la cause de
la souffrance est l'ignorance de notre véritable nature. Ne sachant pas qui nous
sommes, nous nous identifions à notre sentiment du "moi", lequel, pour survivre,
manifeste diverses émotions. Ces émotions nous poussent à agir égoïstement et
donc à créer du karma, le germe de notre souffrance à
venir.
Sachant cela, le pratiquant s'efforce de s'abstenir d'actes nuisibles par
la discipline de l'éthique. Il apprend à mieux se connaître en se tournant vers
l'intérieur pour observer et maîtriser son esprit dans la pratique de la
méditation. Enfin, il étudie les enseignements du Bouddha, y réfléchit et les
applique dans sa pratique, développant ainsi la sagesse. Il peut espérer ainsi
mener une bonne vie et donc avoir une bonne mort, garante d'une meilleure
renaissance ou, mieux, de la libération définitive de la souffrance s'il atteint
l'Éveil, qui est dissipation de tous les conditionnements, apaisement de toutes
les émotions perturbatrices et épanouissement de toutes les qualités de notre
être véritable.
Tel est l'enjeu de cette vie, la mort étant le fidèle miroir de
ce qu'aura été notre existence. Le moment de la mort est crucial : en lui se
récapitule la totalité de la vie qui vient d'être vécue. D'où l'importance de
régler litiges, dettes, rancoeurs et conflits avant le dernier instant et
d'aborder en paix et sans regret le grand passage.