Actualités de l'UBE

    Cours à Paris

    samedi 2 avril
    Le Bardo-Thödol (texte tibétain), cours public donné par Philippe Cornu, de 14 h 30 à 17 h 30, au "Forum 104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme de l'UBE (Etude de textes). Renseignements : UBE, 29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77.  
    L'inscription préalable est nécessaire afin que nous puissions vous faire parvenir le texte étudié à l'avance

    « Découvert » vers la fin du XIVe siècle et plus connu sous le nom trompeur de « livre des morts tibétain », le Bardo-Thödol ou « Libération par l'audition durant le bar do » est une oeuvre difficile. Un regard sur les sources antérieures consacrées aux bar do (« états intermédiaires » entre la mort et la renaissance) éclaire ce texte d'un jour nouveau et montre qu'il est le fruit d'une longue évolution des doctrines et des pratiques concernant la vie et la mort. 

    Stages à Aix

    samedi 9 et dimanche 10 avril
    Les consciences (vijñâna) et leur rôle dans le processus de renaissance. Stage animé par Philippe Cornu, Président de l'UBE, dans le cadre des "Week-end d'études" proposés à Aix-en-Provence par l'UBE et le Centre "Le Refuge". Renseignements : Le Refuge, Centre bouddhique d'étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :  04.42.92.45.28  ou  04.42.92.60.39. Courriel : refugebouddhique@wanadoo.fr.

    Dans les enseignements des écoles anciennes, on expose l'agrégat de la conscience (vijñâna) en le subdivisant en six instances : cinq consciences des sens (vue, audition, goût, odorat, toucher) et une conscience mentale. Pour parvenir à mieux expliquer le mécanisme karmique de l'illusion et du processus de renaissance, et comprendre le fonctionnement intégral de l'esprit, l'école mahayaniste Vijñânavâda va poser l'existence de deux consciences supplémentaires, le klistamanas ou mental souillé (7e conscience) et l'âlayavijñâna ou conscience base-de-tout (8e conscience). 

     



Actualité du bouddhisme
(quelques rendez-vous, extraits de l'
agenda)
 

    à signaler !

    du vendredi 3 au dimanche 5 juin : Stage de Yantra Yoga, pour débutants.
    du mercredi 8 au dimanche 12 juin : Stage avancé de Yantra Yoga, stage réservé aux personnes ayant déjà participé à un stage pour débutants et ayant reçu la Transmission du Guru Yoga de la part de Chögyal Namkaï Norbu.
    Ces deux stages sont assurés par Laura Evangelisti, instructrice habilitée par Chögyal Namkhaï Norbu. Lieu et organisation : Communauté Dzogchen  (école : Nyingma, fondée par Namkhai Norbu) et centre Dejam Ling, Le Devès, Valbonne 30570 Saint-André de Majencoules. Tél. 04.67.82.44.90. Renseignements et inscription : Hubert Kotowicz  kotohub@yahoo.com.
    Attention : réduction pour les inscriptions avant le 1er avril.

     

    samedi 19 et dimanche 20 mars
    Voyage en Déouatchène. Au cours de ce stage, lama Seunam Dordjé explique le sens des terres pures, particulièrement celle d'Amitabha. L'enseignement est accompagné de la récitation des souhaits de renaissance en Déouatchène. Avoir pris refuge est indispensable. Texte nécessaire : Voeux et souhaits pour renaître en les champs purs de félicité. Renseignements : Dhagpo Kagyu Ling (école Karma-kagyü), Landrevie, 24290 Saint-Léon-sur-Vézère. Tél. 05.53.50.70.75.

    du samedi 19 au dimanche 27 mars
    Sesshin zen sôtô de Pâques animée par Olivier Wang-Genh à Weiterswiller/Strasbourg. Renseignements : Association Zen Internationale - Temple de la Gendronnière, 41120 Valaire. Tél. 02.54.44.04.86.

    du lundi 21 au vendredi 25 mars
    Retraite de méditation Samatha-Vipassana. Renseignements : Institut Karma Ling, Hameau de St Hugon, 73110 Arvillard. Tél : 04.79.25.78.00 (s'informer sur le site pour les activités des Centres Dharma Ling de Paris, Lyon, Chambéry Genève, Grenoble, Nice, Valence, Toulon).

    jeudi 24 mars
    La religion populaire en Chine
    , conférence de
    Françoise Wang, chercheur au CNRS, à 16 h. Un syncrétisme entre bouddhisme, taoïsme et confucianisme est à l'oeuvre depuis des siècles et ce processus, encore très vivant de nos jours, est à la base de la religion populaire dont le panthéon très riche s'agrandit sans cesse et où les pratiques divinatoires tiennent une large place. Lieu : Maison des Mines 270 rue Saint Jacques, 75005 Paris. Organisation et renseignements : Association Clio, 27 rue du Hameau, 75015 Paris. Tél : 01 53 68 82 82.

    vendredi 25 mars
    Etude du dharma : Les Quatre nobles vérités
    , à 19 h 30 (suite les 1er et 8 avril) Renseignements : Detchen Eusel Ling (école Guéloug) 12 rue Paul Vaillant Couturier 94140 Alfortville. Tél. 01.48.93.64.87. Secrétariat : 08.71.79.26.40.

    du vendredi 25 au dimanche 27 mars
    Sesshin zen sôtô
    dirigée par Sensei Catherine Genno Pagès et Sensei Amy Hollowell.
    Renseignements : Centre Dana, 22 avenue Pasteur 93100 Montreuil. Tél/Fax : 01.49.88.91.65.

    du dimanche 27 mars au dimanche 3 avril
    Retraite de Powa dirigée par Lama Zeupa. Retraite intensive avec explications sur une pratique profonde. Cette pratique est accessible à tous, sous réserve d'une participation complète et résidentielle au stage. Renseignements : Institut Yeunten Ling (école Karma-kagyu), Château du Fond l'Evêque Promenade St Jean l'Agneau, 4 - 4500 Huy, Belgique. Tél. (00.32) (0)85-271.188.

    du vendredi 15 au lundi 18 avril
    Retraite de méditation dans la tradition Theravâda
    , sous la direction spirituelle du Vénérable Dhammika, en Bourgogne (près de Mâcon). Renseignements : Association Bouddhique Theravâda "Vivekârâma", c/o Michel-Henri Dufour, 22 rue de la Grange Aubel 71000 Sancé. Tél. 03.85.20.14.42.

     


 

La femme et le féminin dans le bouddhisme
 

    A l'occasion de la "Journée Internationale de la Femme", qui a lieu le 8 mars dernier, nous vous proposons quelques éléments de réflexion sur le statut de la femme et du féminin dans le bouddhisme. Nous reproduisons ci-dessous un extrait d'un article rédigé par Dominique Trotignon dans le cadre d'un ouvrage collectif sur "La Femme", de la collection "Ce qu'en disent les religions", paru en 2002 aux éditions de l'Atelier.
     


     

    En quelques traits, [une première approche rapide du bouddhisme] met en évidence trois caractéristiques du « féminin » : la maternité, particulièrement manifestée par le don nourricier (lait maternel ou don aux renonçants) ; la sensualité, désirable mais ô combien trompeuse ; l’égalité théorique au regard de la vie spirituelle.

    Durant toute l’histoire du bouddhisme, ces trois thèmes s’enchevêtreront de manière complexe. Certains retiendront les traits les plus avantageux : égalité de traitement entre les sexes du point de vue spirituel ; création, « révolutionnaire » à l’époque, d’un ordre monastique féminin [les bhikkhunî] ; mise en exergue de traits proprement féminins - l’amour maternel, surtout - comme caractéristiques des Bouddhas...

    D’autres, en revanche, insisteront sur les règles supplémentaires imposées aux bhikkhunî ; sur l’abandon par le Bouddha de sa jeune épouse ; sur l’importance donnée, dans l’enseignement, au caractère éphémère de la beauté féminine et au désir destructeur qu’il provoque, réduisant la femme à un simple objet sexuel profondément dangereux...
     

      statue népalaise en bronze (musée Guimet) représentant le symbole maternel
      par excellence du bouddhisme : la reine Maya,
      mère du Bouddha Shakyamuni

    La distinction des sexes n’est qu’une convention…

    Au commencement des choses, pourtant, rien ne laissait présager qu’une telle ambivalence eut dû finalement se manifester.
    Il n’existe que peu de textes, dans le canon bouddhique ancien, qui traitent de la question des origines. Pas de Création, au sens où on l’entend dans les religions monothéistes. Selon la cosmologie bouddhique, les univers se succèdent indéfiniment au sein d’un cycle de croissance et de dégénérescence successives. Il n’y a pas de commencement, à proprement parler, et le Bouddha précise : « On ne peut connaître l’origine de ce cycle incessant de naissances et de morts, de tout ce monceau de souffrance... ». Mais on peut s’en libérer, et cela seul importe.
    Un texte pourtant, l’Aggañña-sutta, propose un récit qui explique comment (mais non pourquoi...) les choses apparaissent. La distinction des sexes, mâle et femelle, y est abordée.

    Lorsqu’un univers se déploie, les êtres sensibles renaissent tout d’abord dans des « domaines divins » ; puis, après un long temps, l’univers se rétracte. « A cette époque-là, des êtres naissent dans ce monde. Créés par leur propre pensée, nourris de joie, ils irradient leur propre lumière. Ce monde est alors constitué uniquement d’une vaste couche d’eau, dans l’obscurité totale : la lune et le soleil ne se manifestent pas ; les femelles et les mâles ne se manifestent pas non plus : les êtres sont considérés simplement comme des êtres. »
    Suit alors diverses dégénérescences successives... Une matière savoureuse apparaît d’abord à la surface de l’eau, « comme l’écume qui se forme à la surface du lait bouilli. Un être la goûte et la trouve agréable. Le désir entre en lui. D’autres êtres font de même et la trouvent eux aussi agréable. Et le désir entre en eux. Alors, les êtres se nourrissent et, ayant agi ainsi, leur corps perd sa propre lumière irradiante ; la lune et le soleil apparaissent, puis la nuit et le jour, les mois, les saisons et les années. Vient un temps où les êtres qui se nourrissent voient leur corps devenir rudes ; certains ont une complexion belle, d’autres laide. Les êtres beaux sont fiers d’eux-mêmes et, lorsqu’ils ont cet orgueil, la matière savoureuse disparaît et ils s’exclament « Quelle saveur ! Quelle saveur ! », tout en la regrettant. »
    D’autres nourritures apparaissent puis disparaissent à leur tour : champignons succulents, puis lianes tendres... le riz, enfin, dont les êtres se nourrissent, matin et soir, sans avoir besoin de le cultiver. « Et leur corps devient davantage rude... Chez la femme apparaît le sexe féminin, et chez l’homme apparaît le sexe masculin. La femme et l’homme se regardent mutuellement, longuement et, chez eux, se produit le désir sensuel. Ainsi, une passion brûlante entre dans leur corps et certains pratiquent l’accouplement. D’autres, qui les voient, leur lancent du sable, des cendres ou encore de la bouse en disant : « Disparais, être impur ! Comment un être peut-il être capable de faire pareille chose à un autre être !! »
    Ainsi les choses qui étaient considérées jadis, d’une manière conventionnelle, comme éléments du désordre des choses, sont considérées aujourd’hui, de manière conventionnelle, comme compatibles avec l’ordre des choses. »

    Il n’existe donc au départ aucune « hiérarchisation des sexes » : la distinction sexuelle d’êtres d’abord indifférenciés se produit comme un phénomène parmi d’autres, résultat d’une évolution qui procède par différenciation dualiste, selon un processus qui fait penser à celui de la division cellulaire ! Tel est « l’Ordre des choses », qui voit apparaître des phénomènes quand certaines conditions sont réunies, généralement liées à l’expression de désirs, et qui, irrémédiablement, entraîne chez les êtres l’apparition de nouveaux désirs, eux aussi marqués par la dualité : avidité ou répulsion, orgueil ou mépris, attraction ou rejet... Ainsi, petit à petit, se met en place un système complexe de « conventions », qui évolue au fil du temps.
    Les textes anciens donneront d’autres exemples de ce point de vue. Ainsi d’un dialogue célèbre entre une bhikkhunî, Soma, s’exerçant à la méditation qui la mènera jusqu’à l’extinction du désir et au nirvâna, voyant apparaître devant elle Mâra, dieu du Désir et de la Mort, qui déclare :

« Ce domaine que les sages ont conquis [le nirvâna] est difficile à atteindre. Une simple femme ne peut le gagner ! ». A quoi celle-ci rétorque :
« Quel mal y a-t-il à être une femme quand l’esprit est concentré et la perception claire ? Si je m’étais demandé : « Suis-je une femme ou un homme ? » alors j’aurais parlé ta langue, Mâra. Mais le désir du plaisir est entièrement détruit, la grande obscurité est écartée et, Mort, tu es anéantie, toi aussi ! »

    La distinction des sexes n’est donc qu’une simple convention, fruit du désir et de l’Illusion dans laquelle sont plongés les êtres, caractéristique proprement « in-signifiante », à laquelle on ne saurait plus accorder d’importance une fois parvenu à l’Eveil, à la « vision correcte des choses telles qu’elles sont ». Une stance, attribuée au Bouddha lui-même, est tout aussi affirmative :

    « Seul importe le Véhicule. Qu’on soit homme ou femme, Quiconque prend le Véhicule atteint le nirvâna ». [Samyutta Nikaya, I, 5, 6]

    L’enseignement du Bouddha s’adresse en effet à tous les êtres, comme le précise l’un de ses titres honorifiques : « Instructeur des êtres divins et humains », sans distinction de sexe ! C’est aussi qu’à travers le cycle des naissances et des morts, le samsâra, les êtres ont connu tous les états d’existence possibles, mais aussi tous les sexes... comme le rappelle la mère nourricière du Bouddha, Prajâpati, dans le chant qu’elle proclame une fois parvenue à l’Eveil :

    « J’ai été mère, fils, père, grand-mère... Ne sachant rien de la vérité, j’ai poursuivi mon chemin [dans le samsâra]. Mais j’ai vu le Bienheureux ! Ceci est mon dernier corps. Je ne reviendrai pas à nouveau, de naissance en naissance ».
     

    Ne vaut-il pas mieux être un homme ?

    Le bouddhisme n’en reconnaîtra pas moins, assez vite, qu’une naissance masculine présente plus d’avantages qu’une naissance féminine. Certains iront jusqu’à penser que le fait d’être née femme est le résultat de mauvaises actions antérieures... Mais une telle prise de position, quoique avérée, ne peut équitablement se fonder sur l’enseignement du Bouddha. Celui-ci affirme, à maintes reprises, que nul ne peut savoir (sauf un Bouddha omniscient) pour quelle raison tel être renaît sous une forme plutôt qu’une autre. Les résultats effectifs des actes (karma) sont l’un des quatre sujets « inconnaissables », au même titre que l’origine du samsâra...
    Reste que la littérature bouddhique n’échappera pas aux « conventions ». On peut ainsi distinguer la littérature « officielle » des enseignements (sûtra), qui affirme l’égalité des sexes, et la littérature « populaire » qui se montrera plus encline à privilégier le statut masculin. Les « Vies antérieures du Bouddha » (Jâtaka) en sont un bon exemple. Dans aucun des 547 textes que recense ce recueil, le futur Bouddha (bodhisattva) n’apparaît sous forme féminine, qu’il soit humain, animal ou dieu...
    Aux alentours de l’ère chrétienne - au moment où se développe le nouveau courant du Grand Véhicule (Mahâyâna) - la question sera clairement posée : une femme peut-elle devenir un « Bouddha parfaitement et complètement accompli » (samyaksam-buddha), comme l’était Siddhârta Gautama ? Le sentiment majoritaire aura tendance à répondre non !
    Sous l’influence du Mahâyâna se développe alors l’idée d’une hiérarchie entre plusieurs types d’Eveil et de Bouddha, liée au temps passé par les êtres à développer différentes capacités spirituelles. Un Eveil comme celui des arhat, jugé « inférieur », peut être obtenu aussi bien par les hommes que par les femmes ; en revanche, l’Eveil « suprême » (qui permet d’enseigner la Voie de la Libération à partir de son expérience personnelle) n’est plus accessible qu’aux seuls hommes...
     

    Mâle ou femelle : deux « potentialités », de sagesse et de compassion

    Mais le Mahâyâna développe aussi l’idée d’une indifférenciation sexuelle fondamentale du Bouddha lui-même. Les textes anciens l’avaient présenté comme un « Grand Homme » (mahâpurusa), sexuellement déterminé. Parmi les « trente-deux marques » physiques qu’il porte sur son corps - signes que déchiffra un devin à la naissance du prince Siddhârta - figurait « un sexe caché dans un fourreau comme celui d’un étalon », marque d’une évidente virilité ! Le Mahâyâna, lui, le présentera davantage comme un être potentiellement masculin et féminin. Les premières représentations anthropomorphiques du Bouddha (qui datent, elles aussi, des environs de l’ère chrétienne) montreront d’ailleurs des Bouddhas le plus souvent vêtus d’une fine étoffe appliquée au corps, démontrant, « en creux », l’absence de tout attribut sexuel masculin.
    Parvenu à l’Eveil, le Bouddha se situe au-delà de toute convention dualiste, en corps comme en esprit. Ni masculin ni féminin, il peut se manifester sous l’une ou l’autre forme, de la même manière que sont présentes en lui, à la fois, les deux plus hautes vertus bouddhiques : la sagesse transcendante (prajnâ), qui permet d’accéder à la Libération, et la Grande Compassion qui se manifeste dans les « moyens habiles » qu’ils utilisent, en tant que Bouddha « suprême », pour enseigner.
    L’activité, vertu masculine, est désormais indissociable de la vertu de sagesse (prajnâ-parâmitâ) que le Mahâyâna, dans son iconographie, présentera sous des traits féminins et appellera la « mère de tous les Bouddhas ». La distinction sexuelle se transmue en distinction virtuelle ! Tout être – dès lors qu’il est un Eveillé (buddha) – peut manifester aussi bien la féminine sagesse dont il jouit, que la masculine activité qu’il entreprend au profit des êtres englués dans les conventions nées du désir.

    Les évolutions plus tardives du Mahâyâna, dans ses développements tantriques (à partir du VIe siècle), infléchiront encore ce phénomène. Ce que le Mahâyâna présentait en théorie, le tantrisme le traduira matériellement et en pratique : les Bouddhas, hommes, sont désormais « unis » à une parèdre féminine, dans une relation sexuelle que la sculpture et la peinture reproduiront maintes fois. L’indifférenciation originelle, potentiellement sexuée, se manifeste alors sous la forme d’une union du masculin et du féminin, qui se traduit aussi dans la pratique (dans un contexte ésotérique, réservé à une élite restreinte) par des techniques de yoga sexuel.
    Au sein même du corps de chaque être vivant, masculin et féminin sont dits présents ; non pas dans le corps grossier issu de la procréation, mais dans le « corps subtil » qui irradie d’énergies pures le corps « conventionnel ». Ce corps « subtil » est l’expression de la « nature de Bouddha » présente en tout être, que le pratiquant doit manifester. L’indifférenciation n’est donc plus réservée aux seuls Bouddhas accomplis, elle est une caractéristique fondamentale de tout être, que le yoga tantrique permet d’expérimenter.

      Dans cette illustration tibétaine,
      le Bouddha Samanthabadra est représenté en union mystique avec sa "parèdre".

    Le tantrisme sera le seul courant du bouddhisme à considérer que la potentialité féminine des êtres pourra « prendre corps » de façon individuée, y compris dans un corps de « Bouddha parfaitement accompli ». Le meilleur exemple en est celui de Târâ.
    D’abord comprise comme une manifestation féminine d’un « futur Bouddha » - le bodhisattva Avalokitesvara, parangon de la compassion de tous les Bouddhas - elle sera finalement présentée elle-même comme un très réel Bouddha-femme !
    Selon la légende, alors qu’elle n’était qu’une princesse « ordinaire », des bhikkhu lui auraient conseillé de souhaiter une renaissance masculine pour pouvoir parfaire ses qualités et parvenir ainsi à l’Eveil suprême. Mais la princesse répond :

    « Ici, il n’est point d’homme ni de femme, pas de soi, pas de personne, pas de conscience. L’étiquetage « masculin » et « féminin » n’a pas d’essence, mais trompe le monde à l’esprit gauchi ».

    Puis elle formule ce voeu :

    « Nombreux sont ceux qui aspirent à l’Eveil dans un corps d’homme, mais aucun n’oeuvre au bien des êtres animés dans un corps féminin. Aussi, jusqu’à ce que le samsâra soit vide, j’accomplirai le bien des êtres dans un corps de femme ». [extrait de « Les Cent-huit noms »]
     

    La mise en valeur de la maternité

    La sagesse n’est pas la seule vertu bouddhique à avoir été associée à la féminité. L’amour empathique (maîtri), lui aussi, sera très tôt paré des vertus maternelles, comme le démontre un texte célèbre du canon ancien :

« Ainsi qu’une mère, au péril de sa vie, surveille et protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limites doit-on chérir toute chose vivante, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante et infinie ». [Metta-sutta]

    De fait, la maternité sera toujours valorisée dans le bouddhisme, quand bien même bhikkhu et bhikkhunî font voeu de chasteté ! Au roi Pasedani, qui se plaignait que sa femme ait donné naissance à une fille, le Bouddha réplique :

    « Une fille, ô Seigneur des hommes, peut se révéler une meilleure progéniture qu’un enfant mâle ! Car elle peut atteindre aux plus hauts degrés de sagesse et de vertu. Bonne épouse, elle révèrera la mère de son époux et elle-même pourra porter un enfant mâle, promis à de grandes actions et apte à régner sur de grands royaumes. Oui, le fils d’une aussi noble femme peut devenir un guide pour son pays ».
     

    L’amour inconditionnel pour les êtres se double ici de la capacité insigne de mettre au monde un être humain, seul état d’existence qui permet d’atteindre l’Eveil. La femme-mère devient ainsi le réceptacle d’un Bouddha en puissance, le média indispensable pour parvenir à la Délivrance, offrant à un être errant dans le samsâra le bénéfice d’un corps humain. Les mères, notamment à Ceylan, auront d’ailleurs droit au titre honorifique de « Bouddha du foyer », tandis que le Bouddha est appelé « mère de tous les êtres vivants », parce qu’il fait « naître à la vie spirituelle » tout être perdu dans le samsâra.  

    Le bodhisattva Guanyin,
    statuette chinoise en porcelaine du XVIIIe siècle
    Le plus populaire des bodhisattva, Avalokitesvara (plus connu en Chine sous le nom de Guanyin) symbolise la compassion de tous les Bouddhas. A partir du XIe siècle, sous l’influence du bouddhisme tantrique, il sera présenté en Chine sous des traits féminins. Cette représentation « féminisée » est aujourd’hui très populaire dans tout l’Extrême-Orient. Probablement influencés par les missionnaires chrétiens, actifs dès le XVIe siècle, les sculpteurs et les peintres chinois n’hésiteront pas à représenter Guanyin portant un nourrisson dans son giron, dans une attitude qui rappelle les « Vierges à l’enfant » de nos églises !

     


     

    "Ce qu'en disent les religions", collection des éditions de l'Atelier
    dirigée par Philippe Gaudin, Evelyne Martini et Jacques Scheuer, est réalisée en partenariat avec l'Université Bouddhique Européenne, l'Institut d'Etudes Hébraiques de l'Université de Nancy II, les Instituts de sciences et théologies des religions de Marseille, Paris et Toulouse, et le groupe de Recherche "Société, droit et religion en Europe", CNRS-Université Robert Schuman de Strasbourg.

    Numéros thématiques déjà parus
    (le nom donné est celui de l'auteur qui a  traité du bouddhisme)

    Le Corps (2001 - Véronique Crombé) ; La Prière (2001 - Véronique Crombé) ; La Mort (2001 - Véronique Crombé) ; La Violence (2002 - Fabrice Midal) ; La Femme (2002 - Dominique Trotignon) ; L'Education (2003 - Véronique Crombé) ; La Création (2004 - Dominique Trotignon) ; L'injustice (2005 - David Loy)