Actualités de l'UBE
Mise à jour du
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- Rubrique
"Actualités"
mise à jour
de l'agenda : mois de mai, juin et juillet 2005
Colloque
: "Bouddhisme
et philosophie"
vendredi 13 et samedi
14 mai Colloque organisé,
sous la responsabilité de Françoise Bonardel, Nathalie Depraz, et
Fabrice Midal, par le
Collège International de Philosophie en collaboration avec l’Université
Bouddhique Européenne et avec le soutien de la Maison Heinrich Heine.
Accès libre et gratuit, sans inscription préalable,
de 9 h 30 à 17 h 30, dans la "Grande
Salle", Maison
Heinrich Heine, Fondation de l’Allemagne,
27 C bd Jourdan 75014 Paris (RER : Cité Universitaire)
La philosophie est-elle une
spécificité occidentale, née localement en Grèce, ou est-elle est
universelle ? Existe-t-il une philosophie orientale en tant que telle et,
plus particulièrement, une philosophie bouddhiste ? Ou bien est-ce un abus
de langage conduisant à de graves méprises ? L’absence de présentation en
Occident des écoles philosophiques orientales, tant à l’université que dans les
publications, trahit-elle un eurocentrisme qui n’a jamais su se remettre véritablement
en cause ? Le bouddhisme est-il un de ces « dehors de la
philosophie » qui met son discours en question ? Mais comment
l’aborder sans être au clair avec notre propre rapport à la pensée
occidentale ? L’étude du bouddhisme en
Occident se trouve ainsi aujourd’hui dans une situation paradoxale, car son
approche théorique, marquée par les concepts de la métaphysique occidentale, le
réduit généralement à un simple décalque de philosophies occidentales souvent
mal connues et exploitées en dépit de toute rigueur intellectuelle. On peut
donc bien parler d’un dialogue nécessaire avec l’Orient, mais les modalités
d’un tel échange, faute d’être explicitées, restent un voeu pieux qui n’engagent
à rien. Ces journées se donnent ainsi pour tâche d’entamer un tel dialogue en
instruisant le dossier à l’aide de spécialistes issus tout autant des approches
orientales que de la philosophie occidentale (métaphysique, phénoménologie). =>
en
savoir plus
Cours à
Paris
samedi 28 mai
Transmission vivante : la relation de maître à disciple
(séance 2),
cours public donné par
Jérôme Ducor et François Calmès, de 14 h 30 à 17 h 30,
au "Forum
104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme
de l'UBE (Niveau
2). Renseignements : UBE,
29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77.
Bien qu'elle soit plus ou moins formalisée
selon les écoles, la relation maître-disciple reste un
pilier de la voie bouddhique. Fondée sur une lignée qui
se veut ininterrompue depuis le Bouddha, cette transmission vivante, de
personne à personne, se fonde sur des liens quasi familiaux entre
disciple et enseignant-instructeur, considéré comme un
père, une mère ou un grand-père... Le respect,
voire la dévotion, que le disciple doit montrer vis-à-vis
de son maître nécessitent une ouverture d'esprit et de
coeur parfois inconditionnelle. Cela n'empêche pas le maître
de faire preuve de rigueur, voire d'une certaine brutalité, pour
lutter contre un attachement toujours possible qui nuirait à
la progression spirituelle du disciple. Le but d'une telle relation
reste avant tout l'expérience individuelle, déjà
vécue par le maître, que doit connaître à
son tour le disciple. Ces deux séances permettront aux quatre
intervenants d'aborder ces thèmes, qu'ils développeront
en fonction de leurs connaissances théoriques comme aussi de
leur expérience personnelle, chacun dans la tradition à
laquelle il se rattache : séance 1 - Philippe Cornu, tradition tibétaine
; Michel-Henri Dufour, tradition thaïlandaise du Theravâda
; séance 2 - Jérôme Ducor, tradition japonaise des écoles
de la Terre Pure ; François Calmès, tradition
tibétaine.
Stages
à Aix
samedi 21
et dimanche 22 mai Moines
et laïcs : la voie des préceptes (sîla).
Stage animé par
Dominique Trotignon, Directeur de l'UBE, dans le cadre des "Week-end
d'études" proposés à Aix-en-Provence par
l'UBE et le Centre "Le Refuge". Renseignements : Le Refuge,
Centre bouddhique d'étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de Fabrègues
13510 Eguilles. Tél/Fax :
04.42.92.45.28 ou 04.42.92.60.39. Courriel : refugebouddhique@wanadoo.fr.
Dans l'optique des écoles anciennes, la voie bouddhique est
essentiellement celle de la discipline ou des « préceptes » (sîla).
On distingue formellement cinq préceptes généraux à destination des laïcs (upâsaka)
et plus de 220 pour les « moines » (bhikkhu). Ce stage
permettra de voir en quoi la discipline est indissociable de la sagesse (pañña),
ce qu'elle représente exactement et en quoi la différence du nombre des
préceptes est dû bien plus à une différence de statut social qu'à une
différence d'engagement ou de pratique.
Actualité
du bouddhisme (quelques
rendez-vous, extraits de l'agenda)
samedi 7 mai Journée de
zazen à Mons.
Renseignement : Dojo Shikantaza
(école Zen sôtô ; affilié à Maha-Muni ;
Ryôtan Tokuda) 4 place du Béguinage 7000 Mons. Contact : Michel Deprèay,
Tél. : 00 32 (0)65 84 08 25Tél. (00.32) (0)65-840-825, Belgique.
du lundi 9 mai au jeudi 12 mai Sesshin zen sôtô animée par
Raphaël Triet au Pays basque. Renseignements : Association Zen
Internationale - Temple de la Gendronnière, 41120 Valaire. Tél.
02.54.44.04.86
jeudi 12 mai Sagesse pratique pour le
monde contemporain : le chemin vers la paix intérieure et le
contentement,
conférence
publique de Sogyal Rinpoché à Paris, à 20h, Salle
de la Mutualité, 24, rue Saint-Victor,
75005 Paris.
Renseignements : Centre
Rigpa Paris (école : Nyingma, centre fondé par Sogyal Rinpoché), 6 bis
rue Vergniaud, 92300 Levallois-Perret. Tél. 01.46.39.01.02.
vendredi 13 mai Découverte du bouddhisme : le refuge et les
trois joyaux, avec Denis
Fouché et Gisèle Gandon. Suite : vendredi 20 et samedi 21 mai, vendredi 3 juin
Renseignements : Centre Kalachakra
(école : Guéloug), 5 passage Delessert 75010 Paris. Tél. 01.40.05.02.22
du vendredi 13 au lundi 16 mai Sesshin zen sôtô, avec Maître Tokuda. Lieu :
centre Assise (près de Paris). Renseignements : Maha-Muni,
(adresse postale uniquement : 52 rue Pernety 75014 Paris). Tél. :
01.45.42.73.00.
samedi 14 et dimanche 15 mai Journées portes ouvertes au
centre Vajradhara Ling (école Shangpa-kagyü), Château d'Osmont 61120
Aubry-le-Panthou. Tél. 02.33.39.00.44
du samedi 14 au lundi 16 mai
- Méditation Vipassana
guidée par Stephen et Martine Batchelor. Lieu : Le Forum 104, 104 rue
de Vaugirard, 75006 Paris. Tél : 01.45.44.01.87. Organisation et renseignements
: Dharma
Network - Terre d'Eveil. Tél. 01.43.28.09.11 (ou courriel).
- Lodjong et initiation Tara Jaune, à Anières en Suisse,
canton de Genève. Renseignements : Kagyü Shenpen Kunkyab (école Karma-kagyü), 17 avenue Dumas,
CP 155 - 1206 Genève. Tél. (00-41) (0)22-789.00.06.
- Pratique de Tara
Blanche par Lama Teunsang. Sa pratique protège de la peur, écarte les obstacles
pour soi et pour autrui et permet de réaliser ultimement la bouddhéité. Renseignements
: Karma Migyur Ling
(école Karma-kagyü), Montchardon, 38160 Izeron. Tél. 04.76.38.33.13.
Bouddhisme
et christianisme : un double regard "critique"
!
A l’heure où l’élection du nouveau pape Benoît XVI
braque les projecteurs médiatiques sur les positions « radicales » de
l’ancien cardinal Ratzinger, il nous a semblé bon de faire connaître la
position que les bouddhistes ont pu avoir vis-à-vis du christianisme. Certes,
le discours a sans aucun doute changé : on ne trouvera guère, aujourd’hui,
de bouddhistes « anti-chrétien » mais, à l’heure du
« politiquement [et spirituellement...] correct », une petite cure de
culture bouddhique séculaire ne nous a pas semblé inutile... Nous vous proposons ci-dessous de larges extraits
d’une étude très développée et documentée d’Alain Forest, docteur ès
lettres et sciences humaines, ingénieur au CNRS et professeur à Paris VII, sur
« le total échec » (selon le titre de son ouvrage) des missions
chrétiennes françaises au royaume de Siam (actuelle Thaïlande), aux XVIIe et
XVIIIe siècles. Alain Forest
précise notamment les « incompatibilités » doctrinales et culturelles
qui ont rendu le discours chrétien totalement incompréhensible et inacceptable
pour les bouddhistes siamois. Une lecture à compléter par le
texte d'une conférence, accessible sur Internet, donnée
en 1984 par André Bareau et intitulée : "Regard
des bouddhistes sur Jésus".

Si
le Christ a été crucifié [ici selon le
"retable d'Issenheim" de maître Grünewald,
Musée de Colmar], c'est, selon les bouddhistes, qu'il
subit ainsi les résultats d'actions antérieures
fort négatives... à l'image de Devadatta,
le "méchant cousin" du Bouddha, sous les pieds
duquel la terre s'entrouvre afin qu'il soit projeté
directement au plus profond du plus terrible des enfers Avici
!

Les
missionnaires français au Tonkin et au Siam Analyse
comparée d'un relatif succès et d'un total échec Alain
Forest (extraits du Livre III,
éditions de l'Harmattan, 1998)
Discours chrétien et discours bouddhique s’opposent
en bloc, « bloc contre bloc », portés qu’ils sont par une égale
évidence - donc irréfutables, sinon par des insensés - de la validité et de la
primauté de leur message de délivrance par rapport aux autres religions, ainsi
que par une égale conviction que l’ordre idéal de la société ne peut être
garanti que par l’adhésion à leur religion respective. Il est inutile de préciser que, de ce fait, les
nombreuses analogies qui pourraient se percevoir entre représentations
chrétiennes et bouddhiques jouent uniformément comme des repoussoirs [...]. Du
côté des missionnaires chrétiens, les analogies sont des exemples de « l’imposture
» bouddhique ; du côté des élites bouddhistes, elles sont des preuves de la « confusion
» que le christianisme cherche à introduire.
Un bel exemple d’analogie négative est fournie par l’assimilation
entre Dêvadatta et Jésus-Christ. Parmi les « obscurités » que le talapoin [terme employé par les
missionnaires pour désigner les bhikkhu
bouddhistes] de Tenasserim raconte à Lambert, Deydier et de Bourges [trois des
missionnaires français oeuvrant en Thaïlande à cette époque], il en est une qui
leur paraît manifestement plus fantaisiste que les autres, quand le moine
prétend « que le dieu des chrétiens et le sien était frères, que le sien était
l’aîné et plus puissant que son cadet : ce qui parut [...] dans un différend qu’ils
eurent ensemble, lequel les ayant obligés d’en venir aux armes entre eux, ce
cadet avait été vaincu, pris et mis à mort en punition de sa révolte. Voilà la
rêverie que nous conta ce docteur, qui fait assez voir combien ces peuples sont
éloignés de la connaissance du vrai Dieu ». En fait de rêverie, l’idée d’une parenté entre
Bouddha, le frère aîné, et Jésus-Christ, le frère cadet, n’est guère plus
absurde qu’une des théories postulées à l’époque et selon laquelle le
bouddhisme était une déviation, « l’imposture », de la Révélation restaurée aux
temps directement post-diluviens. Mais surtout, ce que nos missionnaires ne
peuvent voir et que fait pourtant apparaître la « rêverie » du moine : c’est
que les moines du Siam ont déjà procédé à une transposition antichrétienne de
certains épisodes marquants des différentes vies du Bouddha, notamment de l’hostilité
dont l’a poursuivi au travers de multiples existences son cousin Dêvadatta - le
frère cadet dans le récit du moine. Ce dernier apparaît dans les vies
antérieures du Bouddha, les jâtaka, comme un jaloux qui ourdit à
plusieurs reprises des complots contre son illustre cousin. Membre de la
communauté des disciples du Bouddha lors de la dernière existence de celui-ci,
ce Dêvadatta semble alors avoir été, selon les premières écritures bouddhiques,
un extrémiste exigeant de la vie monacale, opposé au laxisme, à la voie moyenne
du Maître, et allant jusqu’à tenter de l’assassiner. Il fut toutefois puni : la
terre s’étant ouverte sous lui, il fut précipité dans les enfers ; là, il est
condamné à demeurer transpercé sur quelque dispositif qui ressemblerait à une
croix. Le récit du moine atteste donc que, dès avant 1662,
Jésus-Christ a été assimilé et présenté par les bouddhistes comme étant
Dêvadatta, c’est-à-dire le dissident, l’hérétique et à ce titre, comme tout
hérétique dans les religions de salut, l’ennemi le plus implacable du Bouddha
et du bouddhisme, car susceptible d’introduire la confusion et le schisme.
Après quelques années de présence au Siam, les missionnaires réaliseront mieux
la signification et la portée de l’analogie entre Jésus et Dêvadatta, ce qui
nous vaut de longs développements sur ce dernier personnage dans certaines
relations écrites dans le mouvement des ambassades franco-siamoises. Selon le
«
recueil des persécutions », relation écrite au début des années 1690, des
chansons étaient chantées en public, lors et peu après les événements de 1688,
« en particulier contre Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié qu’ils croient
être le Thenetat [Dêvadatta] rapporté dans leurs livres comme ennemi de leur
dieu [le Bouddha], accusant les chrétiens d’avoir attenté la destruction de la
religion du pays [...] On qualifiait le chrétien [...] de ce nom, coquin,
de Thenetat, leur reprochant à chaque bout de champ la désertion de la religion
du pays avec ce proverbe du pays : "Vous avez quitté les mamelles d’une
mère pour prendre celles d’une tigresse" ».[...]
Au chapitre des conceptions inconciliables, nous
retrouvons celles relatives à la divinité. [...] En effet, prévalent au Siam des convictions fort
ancrées concernant la religion et les dieux. Il y a, d’une part, cette idée -
éclatant dans le « toutes les religions sont bonnes » - que religion et
société sont harmonieusement accordées l’une à l’autre, avec un souverain qui
porte la responsabilité de la préservation de cette harmonie. L’on pense, d’autre
part, que même la puissance des génies ou, plus exactement, des « réseaux
de génies » - des individus, des communautés villageoises, du souverain -
doit demeurer circonscrite à l’espace social de ceux qui les
révèrent et qui « s’en servent » en même temps qu’ils les contrôlent
: les génies et les réseaux de génies peuvent même avoir pour fonction de
protéger des excès éventuels des génies et magies des voisins... Au regard de
ces représentations s’affirme une semblable réticence à accepter la
représentation d’un Dieu ou d’un génie tout-puissant, qui transcenderait tous
les espaces et ordres sociaux, qui serait excessif dans son activisme et dans
son intolérance, incontrôlable par les humains au service de qui il est censé
se placer et, finalement, qui est le reflet de l’aventurisme de ces marchands,
de ces navigateurs et de ces guerriers occidentaux abordant aux côtes de Siam. Mais l’unanimité et la force de l’adhésion de la
société siamoise au bouddhisme theravâda, contribuent à ce que ces conceptions
générales, asiatiques, s’enrichissent de connotations particulières qui
achèvent de rendre le Dieu des chrétiens ou des musulmans plus étrange et tout
à fait étranger .
En premier lieu, non seulement l’on est persuadé que
les dieux, les génies, les puissances sont eux-mêmes des conjonctions soumises,
comme les autres êtres, au douloureux cycle des morts et des renaissances mais,
sous un vague apparent, les relations avec ces divinités et autres entités sont
en réalité, dans le cadre du bouddhisme theravâda, fortement formalisées.
Notamment, ce bouddhisme propose aux fidèles une vision relativement claire
des dieux et entités « majeurs » qu’il reconnaît, qu’il « homologue »
en quelque sorte : Brahma, Indra, les 4 divinités gardiennes des Orients ou
encore la déesse de la Terre, Phra Thorni, ou la « Mère du Riz », toutes
divinités que les missionnaires, en voulant faire du Bouddha un dieu suprême,
croient être des « anges ». Indra en particulier, serviteur et protecteur du
Bouddha lors de la dernière et édifiante existence de celui-ci, devient le
protecteur du bouddhisme et des bouddhistes, veillant à ce que le cours de l’existence
et que la renaissance de chacun se déroulent bien en fonction des mérites et
fautes qu’il aura accumulés, atténuant ainsi l’impersonnalité et l’implacabilité
du principe rétributeur - le kamma - pour adoucir éventuellement le sort
des fidèles ou pour leur assurer le nécessaire espoir d’un recours dans le
malheur. Autre serviteur du Bouddha, Brahma, dieu qui se situe dans des cieux
supérieurs et qui semble être plus ou moins conçu comme tout-puissant et
créateur de ce monde actuel, se tient toutefois dans une remarquable
discrétion, dans une complète immobilité, opposant ainsi au Dieu chrétien et à
ses prétentions l’image de ce qu’est en Asie la supériorité divine ainsi qu’une
absence de dramatisation de l’acte créateur. Quant à Phra Thorni, elle se doit
également d’être vénérée dans la mesure où, en tordant sa chevelure imprégnée d’eau,
elle a provoqué l’inondation qui a mis en fuite la formidable armée lancée
contre le Bouddha par le très puissant Dieu de l’univers « mondain »,
Mâra, furieux de ce que le Maître, en ayant découvert les conditions de l’extinction
de l’être, ait entamé la destruction de son empire - cette assimilation du Dieu
suprême des existences au Seigneur du Mal incite encore à réfléchir sur la
perception que les bouddhistes peuvent se faire du Dieu chrétien. Car le
bouddhisme n’est toutefois pas inerte vis-à-vis des dieux qui semblent être des
obstacles à son message : par exemple, hors les divinités homologuées,
bouddhisées, d’autres grands dieux du panthéon indien - notamment Çiva, etc.,
divinité majeure dans l’ancien empire khmer aux conceptions duquel le royaume
siamois d’Ayutthaya a beaucoup emprunté -, ont été rejetés, ignorés et sont peu
à peu tombés au rang de génies locaux, dont le pouvoir ne s’exerce que sur des
espaces circonscrits. Le bouddhisme ne demeure pas non plus indifférent à
ses relations avec les multiples génies dont les fidèles peuplent leur
existence. Comme les dieux précités, ces génies se bouddhisent et, devenant à
leur tour des auxiliaires du Bouddha, s’intègrent dans la cohorte des êtres qui
protègent - ou qui punissent - les fidèles bouddhiques, et dont ceux-ci
peuvent attendre qu’ils concourent aux conditions de leur bonheur à court
terme, en faisant venir les pluies, en procurant de bonnes récoltes, en
chassant les épidémies, etc. En d’autres termes, les cultes rendus aux génies
ne sont bouddhiquement et, donc, socialement normalisés et bénéfiques que si l’individu
ou le groupe qui les honorent et les sollicitent reconnaissent la primauté du
message bouddhique, en procédant aux rites, surtout les dons aux moines, qui
manifestent cette reconnaissance.
En second lieu, la persuasion que les dieux sont
soumis au samsâra, le douloureux cycle des morts et des renaissances,
contribue, bien sûr, à rendre plus inimaginable encore l’urgente nécessité d’une
relation exclusive de chacun et de tous les hommes, dès cette vie, dès à
présent, à une seule et même divinité créatrice et salvatrice. D’autant que,
selon des propos prêtés au roi Phra Narai, « si Dieu est vraiment le Créateur
de toutes choses et des corps et des âmes des hommes, il se serait plu à
inspirer à tous le même sentiment pour la religion qu’ils devaient suivre [...
et aurait] fait en sorte que toutes les nations vivent et meurent dans la même
loi [religieuse]. Et ne doit-on pas penser [puisqu’il n’en va pas ainsi] que
Dieu prend un grand plaisir à être honoré en différents cultes et cérémonies, à
être glorifié par un nombre prodigieux de créatures qui chacune le prie selon
sa propre voie ». Selon [le missionnaire] Gervaise, les Siamois « ne
voyant pas la raison pour laquelle Dieu qui est le père commun de tous les
hommes ait voulu se faire connaître à quelques nations particulières
préférablement aux autres, ils se sont faussement imaginé qu’il doit être l’auteur
de toutes les religions, puisqu’il en est l’objet, et que sa Providence a
largement inspiré la différence des cultes, comme il a fait la diversité des
langues ». Au moins, dans la logique bouddhique, pense-t-on que
tous les hommes, même s’ils adhèrent dans cette existence-ci à d’autres
religions ou aux dieux particuliers de leur nation, demeurent, sur le très long
terme du cycle de leurs renaissances, susceptibles d’adhérer au message du
Bouddha et d’avancer ainsi sur la voie de l’Illumination. « [Les talapoins]
croient toutes religions bonnes et disent que ce sont différents chemins pour
arriver à la béatitude, que les unes y conduisent plus tôt et les autres plus
tard ». Avec l’ancienneté du Bouddha sur Jésus, cette possibilité
offerte à tous les êtres, quelle que soit leur présente foi religieuse, d’accéder
à la vérité bouddhique dans quelque renaissance ultérieure constitue une autre
preuve de la supériorité du bouddhisme. La diversité religieuse ajoute ainsi à
la gloire et à la puissance du Bouddha qui la permet, à la différence d’un Dieu
chrétien, jaloux, mesquin, petit, aspirant secrètement à un ordre religieux
unique, contraire de celui, diversifié, qu’il a pourtant laissé se développer. La méfiance que peut susciter la représentation
sectaire du Dieu chrétien se trouve parallèlement illustrée et entretenue par
les pratiques des missionnaires, quand ceux-ci refusent toute manifestation qui
pourrait, pensent-ils, valoir approbation du « culte des idoles » - ou induire
une dommageable confusion à cet égard. En 1748, par exemple, les autorités
siamoises ne comprennent manifestement pas que les chrétiens, accueillis et
protégés par le souverain, refusent de participer à une solennelle procession
bouddhique décidée par le roi, étant pourtant entendu qu’il n’y aurait« aucune
figure de leurs dieux ni autre marque de la religion, mais seulement une fleur
de nénuphar, qui est comme les armes du roi de Siam [et] qu’on pourrait diriger
les prières au Dieu des chrétiens ».
Les dieux et les génies ont une fonction : protéger
et concourir au bonheur des hommes dans le courant ordinaire des existences de
ces derniers. Les dieux de ceux qui reconnaissent la loi du Bouddha sont quant
à eux particulièrement qualifiés pour protéger efficacement ces bouddhistes.
Mais cela n’empêche pas qu’une existence de dieu puisse être, en fin de
compte, inférieure à une existence humaine. Comme l’a montré le Bouddha, qui
fut divinité au paradis d’Indra dans son avant dernière existence mais qui dut
renaître une dernière fois comme homme pour atteindre à l’Illumination et
entrer dans le nibbâna, l’existence humaine est le seul « lieu »
de la délivrance. C’est
le cours d’une existence humaine, et non le passage par un ciel, qui est la
dernière étape vers l’Illumination et vers le nibbâna. Si l’on évalue l’échelle des existences en termes d’avancée
vers la délivrance, le statut humain est donc supérieur au statut de dieu. Et
ainsi est-il normal que le message le plus élaboré et le plus efficace de
délivrance soit le fait d’un être humain, modèle, exemple et maître pour les
autres humains et pour les autres existences. À l’objection [du missionnaire
Monseigneur] Laneau, selon laquelle le Bouddha ne saurait être efficace pour
sauver les hommes parce qu’il n’est pas dieu tout-puissant et parce qu’éteint
en nirvâna il ne saurait continuer à procurer des bienfaits aux hommes,
répond la forte idée que la délivrance est avant tout l’affaire des hommes, et
de chaque homme. L’Illumination n’est aucunement un don divin : elle est le très
concret résultat d’un exigeant effort individuel, mené au travers d’innombrables
existences, vers la sainteté et la connaissance. Ceux
qui s’engagent dans une telle voie et qui s’y maintiennent sont naturellement
guidés, confortés et éclairés par l’exemple et par le message de celui qui fut
illuminé lors d’une dernière existence humaine, le Bouddha. Du même coup, se
perçoit l’inanité d’une autre objection de Laneau, selon laquelle les Écritures
bouddhiques ne sauraient être véritables et efficaces car n’émanant pas du vrai
Dieu.
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