Actualités de l'UBE

     Mise à jour du site

    • Rubrique "Actualités"
      mise à jour de l'agenda : mois de mai, juin et juillet 2005 

     

    Colloque : "Bouddhisme et philosophie"

    vendredi 13 et samedi 14 mai
    Colloque organisé, sous la responsabilité de Françoise Bonardel, Nathalie Depraz, et Fabrice Midal, par le Collège International de Philosophie en collaboration avec l’Université Bouddhique Européenne et avec le soutien de la Maison Heinrich Heine.
    Accès libre et gratuit, sans inscription préalable, d
    e 9 h 30 à 17 h 30, dans la "Grande Salle", Maison Heinrich Heine, Fondation de l’Allemagne, 27 C bd Jourdan 75014 Paris (RER : Cité Universitaire)

    La philosophie est-elle une spécificité occidentale, née localement en Grèce, ou est-elle est universelle ? Existe-t-il une philosophie orientale en tant que telle et, plus particulièrement, une philosophie bouddhiste ? Ou bien est-ce un abus de langage conduisant à de graves méprises ? L’absence de présentation en Occident des écoles philosophiques orientales, tant à l’université que dans les publications, trahit-elle un eurocentrisme qui n’a jamais su se remettre véritablement en cause ? Le bouddhisme est-il un de ces « dehors de la philosophie » qui met son discours en question ? Mais comment l’aborder sans être au clair avec notre propre rapport à la pensée occidentale ?
    L’étude du bouddhisme en Occident se trouve ainsi aujourd’hui dans une situation paradoxale, car son approche théorique, marquée par les concepts de la métaphysique occidentale, le réduit généralement à un simple décalque de philosophies occidentales souvent mal connues et exploitées en dépit de toute rigueur intellectuelle. On peut donc bien parler d’un dialogue nécessaire avec l’Orient, mais les modalités d’un tel échange, faute d’être explicitées, restent un voeu pieux qui n’engagent à rien.
    Ces journées se donnent ainsi pour tâche d’entamer un tel dialogue en instruisant le dossier à l’aide de spécialistes issus tout autant des approches orientales que de la philosophie occidentale (métaphysique, phénoménologie).
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    Cours à Paris

    samedi 28 mai
    Transmission vivante : la relation de maître à disciple (séance 2), cours public donné par Jérôme Ducor et François Calmès, de 14 h 30 à 17 h 30, au "Forum 104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme de l'UBE (Niveau 2). Renseignements : UBE, 29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77.  

    Bien qu'elle soit plus ou moins formalisée selon les écoles, la relation maître-disciple reste un pilier de la voie bouddhique. Fondée sur une lignée qui se veut ininterrompue depuis le Bouddha, cette transmission vivante, de personne à personne, se fonde sur des liens quasi familiaux entre disciple et enseignant-instructeur, considéré comme un père, une mère ou un grand-père... Le respect, voire la dévotion, que le disciple doit montrer vis-à-vis de son maître nécessitent une ouverture d'esprit et de coeur parfois inconditionnelle. Cela n'empêche pas le maître de faire preuve de rigueur, voire d'une certaine brutalité, pour lutter contre un attachement toujours possible qui nuirait à la progression spirituelle du disciple. Le but d'une telle relation reste avant tout l'expérience individuelle, déjà vécue par le maître, que doit connaître à son tour le disciple.
    Ces deux séances permettront aux quatre intervenants d'aborder ces thèmes, qu'ils développeront en fonction de leurs connaissances théoriques comme aussi de leur expérience personnelle, chacun dans la tradition à laquelle il se rattache : séance 1 - Philippe Cornu, tradition tibétaine ; Michel-Henri Dufour, tradition thaïlandaise du Theravâda ; séance 2 - Jérôme Ducor, tradition japonaise des écoles de la Terre Pure ; François Calmès, tradition tibétaine.
     

    Stages à Aix

    samedi 21 et dimanche 22 mai
    Moines et laïcs : la voie des préceptes (sîla). Stage animé par Dominique Trotignon, Directeur de l'UBE, dans le cadre des "Week-end d'études" proposés à Aix-en-Provence par l'UBE et le Centre "Le Refuge". Renseignements : Le Refuge, Centre bouddhique d'étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :  04.42.92.45.28  ou  04.42.92.60.39. Courriel : refugebouddhique@wanadoo.fr.

    Dans l'optique des écoles anciennes, la voie bouddhique est essentiellement celle de la discipline ou des « préceptes » (sîla). On distingue formellement cinq préceptes généraux à destination des laïcs (upâsaka) et plus de 220 pour les « moines » (bhikkhu). Ce stage permettra de voir en quoi la discipline est indissociable de la sagesse (pañña), ce qu'elle représente exactement et en quoi la différence du nombre des préceptes est dû bien plus à une différence de statut social qu'à une différence d'engagement ou de pratique.

     



Actualité du bouddhisme
(quelques rendez-vous, extraits de l'
agenda)
 

    samedi 7 mai
    Journée de zazen à Mons. Renseignement : Dojo Shikantaza (école Zen sôtô ; affilié à Maha-Muni ; Ryôtan Tokuda) 4 place du Béguinage 7000 Mons. Contact : Michel Deprèay, Tél. : 00 32 (0)65 84 08 25Tél. (00.32) (0)65-840-825, Belgique.

    du lundi 9 mai au jeudi 12 mai
    Sesshin zen sôtô
    animée par Raphaël Triet au Pays basque. Renseignements : Association Zen Internationale - Temple de la Gendronnière, 41120 Valaire. Tél. 02.54.44.04.86

     jeudi 12 mai
    Sagesse pratique pour le monde contemporain : le chemin vers la paix intérieure et le contentement, conférence publique de Sogyal Rinpoché à Paris, à 20h, Salle de la Mutualité, 24, rue Saint-Victor, 75005 Paris. Renseignements : Centre Rigpa Paris (école : Nyingma, centre fondé par Sogyal Rinpoché), 6 bis rue Vergniaud, 92300 Levallois-Perret. Tél. 01.46.39.01.02.

    vendredi 13 mai
    Découverte du bouddhisme : le refuge et les trois joyaux
    , avec Denis Fouché et Gisèle Gandon. Suite : vendredi 20 et samedi 21 mai, vendredi 3 juin Renseignements : Centre Kalachakra (école : Guéloug), 5 passage Delessert 75010 Paris. Tél. 01.40.05.02.22

    du vendredi 13 au lundi 16 mai
    Sesshin zen sôtô
    , avec Maître Tokuda. Lieu : centre Assise (près de Paris). Renseignements : Maha-Muni, (adresse postale uniquement : 52 rue Pernety 75014 Paris). Tél. : 01.45.42.73.00.

    samedi 14 et dimanche 15 mai
    Journées portes ouvertes au centre Vajradhara Ling (école Shangpa-kagyü), Château d'Osmont 61120 Aubry-le-Panthou. Tél. 02.33.39.00.44 

    du samedi 14 au lundi 16 mai

    • Méditation Vipassana guidée par Stephen et Martine Batchelor. Lieu : Le Forum 104, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris. Tél : 01.45.44.01.87. Organisation et renseignements : Dharma Network - Terre d'Eveil. Tél. 01.43.28.09.11 (ou courriel).
       
    • Lodjong et initiation Tara Jaune, à Anières en Suisse, canton de Genève. Renseignements : Kagyü Shenpen Kunkyab (école Karma-kagyü), 17 avenue Dumas, CP 155 - 1206 Genève. Tél. (00-41) (0)22-789.00.06.
       
    • Pratique de Tara Blanche par Lama Teunsang. Sa pratique protège de la peur, écarte les obstacles pour soi et pour autrui et permet de réaliser ultimement la bouddhéité. Renseignements : Karma Migyur Ling (école Karma-kagyü), Montchardon, 38160 Izeron. Tél. 04.76.38.33.13.

 


 

    Bouddhisme et christianisme :
    un double regard "critique" !

     

    A l’heure où l’élection du nouveau pape Benoît XVI braque les projecteurs médiatiques sur les positions « radicales » de l’ancien cardinal Ratzinger, il nous a semblé bon de faire connaître la position que les bouddhistes ont pu avoir vis-à-vis du christianisme. Certes, le discours a sans aucun doute changé : on ne trouvera guère, aujourd’hui, de bouddhistes « anti-chrétien » mais, à l’heure du « politiquement [et spirituellement...] correct », une petite cure de culture bouddhique séculaire ne nous a pas semblé inutile...
    Nous vous proposons ci-dessous de larges extraits d’une étude très développée et documentée d’Alain Forest, docteur ès lettres et sciences humaines, ingénieur au CNRS et professeur à Paris VII, sur « le total échec » (selon le titre de son ouvrage) des missions chrétiennes françaises au royaume de Siam (actuelle Thaïlande), aux XVIIe et XVIIIe siècles. Alain Forest précise notamment les « incompatibilités » doctrinales et culturelles qui ont rendu le discours chrétien totalement incompréhensible et inacceptable pour les bouddhistes siamois.
    Une lecture à compléter par le texte d'une conférence, accessible sur Internet, donnée en 1984 par André Bareau et intitulée : "Regard des bouddhistes sur Jésus".

     

    Si le Christ a été crucifié [ici selon le "retable d'Issenheim" de maître Grünewald, Musée de Colmar],
    c'est, selon les bouddhistes, qu'il subit ainsi les résultats d'actions antérieures fort négatives...
    à l'image de Devadatta, le "méchant cousin" du Bouddha, sous les pieds duquel la terre s'entrouvre
    afin qu'il soit projeté directement au plus profond du plus terrible des enfers Avici !

     

    Les missionnaires français au Tonkin et au Siam
    Analyse comparée d'un relatif succès et d'un total échec
    Alain Forest
    (extraits du Livre III, éditions de l'Harmattan, 1998)

     

    Discours chrétien et discours bouddhique s’opposent en bloc, « bloc contre bloc », portés qu’ils sont par une égale évidence - donc irréfutables, sinon par des insensés - de la validité et de la primauté de leur message de délivrance par rapport aux autres religions, ainsi que par une égale conviction que l’ordre idéal de la société ne peut être garanti que par l’adhésion à leur religion respective.
    Il est inutile de préciser que, de ce fait, les nombreuses analogies qui pourraient se percevoir entre représentations chrétiennes et bouddhiques jouent uniformément comme des repoussoirs [...]. Du côté des missionnaires chrétiens, les analogies sont des exemples de « l’imposture » bouddhique ; du côté des élites bouddhistes, elles sont des preuves de la « confusion » que le christianisme cherche à introduire.

    Un bel exemple d’analogie négative est fournie par l’assimilation entre Dêvadatta et Jésus-Christ. Parmi les « obscurités » que le talapoin [terme employé par les missionnaires pour désigner les bhikkhu bouddhistes] de Tenasserim raconte à Lambert, Deydier et de Bourges [trois des missionnaires français oeuvrant en Thaïlande à cette époque], il en est une qui leur paraît manifestement plus fantaisiste que les autres, quand le moine prétend « que le dieu des chrétiens et le sien était frères, que le sien était l’aîné et plus puissant que son cadet : ce qui parut [...] dans un différend qu’ils eurent ensemble, lequel les ayant obligés d’en venir aux armes entre eux, ce cadet avait été vaincu, pris et mis à mort en punition de sa révolte. Voilà la rêverie que nous conta ce docteur, qui fait assez voir combien ces peuples sont éloignés de la connaissance du vrai Dieu ».
    En fait de rêverie, l’idée d’une parenté entre Bouddha, le frère aîné, et Jésus-Christ, le frère cadet, n’est guère plus absurde qu’une des théories postulées à l’époque et selon laquelle le bouddhisme était une déviation, « l’imposture », de la Révélation restaurée aux temps directement post-diluviens. Mais surtout, ce que nos missionnaires ne peuvent voir et que fait pourtant apparaître la « rêverie » du moine : c’est que les moines du Siam ont déjà procédé à une transposition anti­chrétienne de certains épisodes marquants des différentes vies du Bouddha, notamment de l’hostilité dont l’a poursuivi au travers de multiples existences son cousin Dêvadatta - le frère cadet dans le récit du moine. Ce dernier apparaît dans les vies antérieures du Bouddha, les jâtaka, comme un jaloux qui ourdit à plusieurs reprises des complots contre son illustre cousin. Membre de la communauté des disciples du Bouddha lors de la dernière existence de celui-ci, ce Dêvadatta semble alors avoir été, selon les premières écritures bouddhiques, un extrémiste exigeant de la vie monacale, opposé au laxisme, à la voie moyenne du Maître, et allant jusqu’à tenter de l’assassiner. Il fut toutefois puni : la terre s’étant ouverte sous lui, il fut précipité dans les enfers ; là, il est condamné à demeurer transpercé sur quelque dispositif qui ressemblerait à une croix.
    Le récit du moine atteste donc que, dès avant 1662, Jésus-Christ a été assimilé et présenté par les bouddhistes comme étant Dêvadatta, c’est-à-dire le dissident, l’hérétique et à ce titre, comme tout hérétique dans les religions de salut, l’ennemi le plus implacable du Bouddha et du bouddhisme, car susceptible d’introduire la confusion et le schisme. Après quelques années de présence au Siam, les missionnaires réaliseront mieux la signification et la portée de l’analogie entre Jésus et Dêvadatta, ce qui nous vaut de longs développements sur ce dernier personnage dans certaines relations écrites dans le mouvement des ambassades franco-siamoises. Selon le « recueil des persécutions », relation écrite au début des années 1690, des chansons étaient chantées en public, lors et peu après les événements de 1688, « en particulier contre Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié qu’ils croient être le Thenetat [Dêvadatta] rapporté dans leurs livres comme ennemi de leur dieu [le Bouddha], accusant les chrétiens d’avoir attenté la destruction de la religion du pays [...] On qualifiait le chrétien [...] de ce nom, coquin, de Thenetat, leur reprochant à chaque bout de champ la désertion de la religion du pays avec ce proverbe du pays : "Vous avez quitté les mamelles d’une mère pour prendre celles d’une tigresse" ».[...]

    Au chapitre des conceptions inconciliables, nous retrouvons celles relatives à la divinité. [...]
    En effet, prévalent au Siam des convictions fort ancrées concernant la religion et les dieux. Il y a, d’une part, cette idée - éclatant dans le « toutes les religions sont bonnes » - que religion et société sont harmonieusement accordées l’une à l’autre, avec un souverain qui porte la responsabilité de la préservation de cette harmonie. L’on pense, d’autre part, que même la puissance des génies ou, plus exactement, des « réseaux de génies » - des individus, des communautés villageoises, du souverain - doit demeurer circonscrite à l’espace social de ceux qui les révèrent et qui « s’en servent » en même temps qu’ils les contrôlent : les génies et les réseaux de génies peuvent même avoir pour fonction de protéger des excès éventuels des génies et magies des voisins... Au regard de ces représentations s’affirme une semblable réticence à accepter la représentation d’un Dieu ou d’un génie tout-puissant, qui transcenderait tous les espaces et ordres sociaux, qui serait excessif dans son activisme et dans son intolérance, incontrôlable par les humains au service de qui il est censé se placer et, finalement, qui est le reflet de l’aventurisme de ces marchands, de ces navigateurs et de ces guerriers occidentaux abordant aux côtes de Siam.
    Mais l’unanimité et la force de l’adhésion de la société siamoise au bouddhisme theravâda, contribuent à ce que ces conceptions générales, asiatiques, s’enrichissent de connotations particulières qui achèvent de rendre le Dieu des chrétiens ou des musulmans plus étrange et tout à fait étranger .

    En premier lieu, non seulement l’on est persuadé que les dieux, les génies, les puissances sont eux-mêmes des conjonctions soumises, comme les autres êtres, au douloureux cycle des morts et des renaissances mais, sous un vague apparent, les relations avec ces divinités et autres entités sont en réalité, dans le cadre du bouddhisme theravâda, fortement formalisées. Notamment, ce bouddhisme propose aux fidèles une vision relativement claire des dieux et entités « majeurs » qu’il reconnaît, qu’il « homologue » en quelque sorte : Brahma, Indra, les 4 divinités gardiennes des Orients ou encore la déesse de la Terre, Phra Thorni, ou la « Mère du Riz », toutes divinités que les missionnaires, en voulant faire du Bouddha un dieu suprême, croient être des « anges ».
    Indra en particulier, serviteur et protecteur du Bouddha lors de la dernière et édifiante existence de celui-ci, devient le protecteur du bouddhisme et des bouddhistes, veillant à ce que le cours de l’existence et que la renaissance de chacun se déroulent bien en fonction des mérites et fautes qu’il aura accumulés, atténuant ainsi l’impersonnalité et l’implacabilité du principe rétributeur - le kamma - pour adoucir éventuellement le sort des fidèles ou pour leur assurer le nécessaire espoir d’un recours dans le malheur. Autre serviteur du Bouddha, Brahma, dieu qui se situe dans des cieux supérieurs et qui semble être plus ou moins conçu comme tout-puissant et créateur de ce monde actuel, se tient toutefois dans une remarquable discrétion, dans une complète immobilité, opposant ainsi au Dieu chrétien et à ses prétentions l’image de ce qu’est en Asie la supériorité divine ainsi qu’une absence de dramatisation de l’acte créateur. Quant à Phra Thorni, elle se doit également d’être vénérée dans la mesure où, en tordant sa chevelure imprégnée d’eau, elle a provoqué l’inondation qui a mis en fuite la formidable armée lancée contre le Bouddha par le très puissant Dieu de l’univers « mondain », Mâra, furieux de ce que le Maître, en ayant découvert les conditions de l’extinction de l’être, ait entamé la destruction de son empire - cette assimilation du Dieu suprême des existences au Seigneur du Mal incite encore à réfléchir sur la perception que les bouddhistes peuvent se faire du Dieu chrétien.
    Car le bouddhisme n’est toutefois pas inerte vis-à-vis des dieux qui semblent être des obstacles à son message : par exemple, hors les divinités homologuées, bouddhisées, d’autres grands dieux du panthéon indien - notamment Çiva, etc., divinité majeure dans l’ancien empire khmer aux conceptions duquel le royaume siamois d’Ayutthaya a beaucoup emprunté -, ont été rejetés, ignorés et sont peu à peu tombés au rang de génies locaux, dont le pouvoir ne s’exerce que sur des espaces circonscrits.
    Le bouddhisme ne demeure pas non plus indifférent à ses relations avec les multiples génies dont les fidèles peuplent leur existence. Comme les dieux pré­cités, ces génies se bouddhisent et, devenant à leur tour des auxiliaires du Bouddha, s’intègrent dans la cohorte des êtres qui protègent - ou qui punissent - les fidèles bouddhiques, et dont ceux-ci peuvent attendre qu’ils concourent aux conditions de leur bonheur à court terme, en faisant venir les pluies, en procurant de bonnes récoltes, en chassant les épidémies, etc. En d’autres termes, les cultes rendus aux génies ne sont bouddhiquement et, donc, socialement normalisés et bénéfiques que si l’individu ou le groupe qui les honorent et les sollicitent reconnaissent la primauté du message bouddhique, en procédant aux rites, surtout les dons aux moines, qui manifestent cette reconnaissance.

    En second lieu, la persuasion que les dieux sont soumis au samsâra, le douloureux cycle des morts et des renaissances, contribue, bien sûr, à rendre plus inimaginable encore l’urgente nécessité d’une relation exclusive de chacun et de tous les hommes, dès cette vie, dès à présent, à une seule et même divinité créatrice et salvatrice. D’autant que, selon des propos prêtés au roi Phra Narai, « si Dieu est vraiment le Créateur de toutes choses et des corps et des âmes des hommes, il se serait plu à inspirer à tous le même sentiment pour la religion qu’ils devaient suivre [... et aurait] fait en sorte que toutes les nations vivent et meurent dans la même loi [religieuse]. Et ne doit-on pas penser [puisqu’il n’en va pas ainsi] que Dieu prend un grand plaisir à être honoré en différents cultes et cérémonies, à être glorifié par un nombre prodigieux de créatures qui chacune le prie selon sa propre voie ». Selon [le missionnaire] Gervaise, les Siamois « ne voyant pas la raison pour laquelle Dieu qui est le père commun de tous les hommes ait voulu se faire connaître à quelques nations particulières préférablement aux autres, ils se sont faussement imaginé qu’il doit être l’auteur de toutes les religions, puisqu’il en est l’objet, et que sa Providence a largement inspiré la différence des cultes, comme il a fait la diversité des langues ».
    Au moins, dans la logique bouddhique, pense-t-on que tous les hommes, même s’ils adhèrent dans cette existence-ci à d’autres religions ou aux dieux particuliers de leur nation, demeurent, sur le très long terme du cycle de leurs renaissances, susceptibles d’adhérer au message du Bouddha et d’avancer ainsi sur la voie de l’Illumination. « [Les talapoins] croient toutes religions bonnes et disent que ce sont différents chemins pour arriver à la béatitude, que les unes y conduisent plus tôt et les autres plus tard ».
    Avec l’ancienneté du Bouddha sur Jésus, cette possibilité offerte à tous les êtres, quelle que soit leur présente foi religieuse, d’accéder à la vérité bouddhique dans quelque renaissance ultérieure constitue une autre preuve de la supériorité du bouddhisme. La diversité religieuse ajoute ainsi à la gloire et à la puissance du Bouddha qui la permet, à la différence d’un Dieu chrétien, jaloux, mesquin, petit, aspirant secrètement à un ordre religieux unique, contraire de celui, diversifié, qu’il a pourtant laissé se développer.
    La méfiance que peut susciter la représentation sectaire du Dieu chrétien se trouve parallèlement illustrée et entretenue par les pratiques des missionnaires, quand ceux-ci refusent toute manifestation qui pourrait, pensent-ils, valoir approbation du « culte des idoles » - ou induire une dommageable confusion à cet égard. En 1748, par exemple, les autorités siamoises ne comprennent manifestement pas que les chrétiens, accueillis et protégés par le souverain, refusent de participer à une solennelle procession bouddhique décidée par le roi, étant pourtant entendu qu’il n’y aurait« aucune figure de leurs dieux ni autre marque de la religion, mais seulement une fleur de nénuphar, qui est comme les armes du roi de Siam [et] qu’on pourrait diriger les prières au Dieu des chrétiens ».

    Les dieux et les génies ont une fonction : protéger et concourir au bonheur des hommes dans le courant ordinaire des existences de ces derniers. Les dieux de ceux qui reconnaissent la loi du Bouddha sont quant à eux particulièrement qualifiés pour protéger efficacement ces bouddhistes. Mais cela n’empêche pas qu’une existence de dieu puisse être, en fin de compte, inférieure à une existence humaine. Comme l’a montré le Bouddha, qui fut divinité au paradis d’Indra dans son avant­ dernière existence mais qui dut renaître une dernière fois comme homme pour atteindre à l’Illumination et entrer dans le nibbâna, l’existence humaine est le seul « lieu » de la délivrance. C’est le cours d’une existence humaine, et non le passage par un ciel, qui est la dernière étape vers l’Illumination et vers le nibbâna.
    Si l’on évalue l’échelle des existences en termes d’avancée vers la délivrance, le statut humain est donc supérieur au statut de dieu. Et ainsi est-il normal que le message le plus élaboré et le plus efficace de délivrance soit le fait d’un être humain, modèle, exemple et maître pour les autres humains et pour les autres existences. À l’objection [du missionnaire Monseigneur] Laneau, selon laquelle le Bouddha ne saurait être efficace pour sauver les hommes parce qu’il n’est pas dieu tout-puissant et parce qu’éteint en nirvâna il ne saurait continuer à procurer des bienfaits aux hommes, répond la forte idée que la délivrance est avant tout l’affaire des hommes, et de chaque homme. L’Illumination n’est aucunement un don divin : elle est le très concret résultat d’un exigeant effort individuel, mené au travers d’innombrables existences, vers la sainteté et la connaissance. Ceux qui s’engagent dans une telle voie et qui s’y maintiennent sont naturellement guidés, confortés et éclairés par l’exemple et par le message de celui qui fut illuminé lors d’une dernière existence humaine, le Bouddha. Du même coup, se perçoit l’inanité d’une autre objection de Laneau, selon laquelle les Écritures bouddhiques ne sauraient être véritables et efficaces car n’émanant pas du vrai Dieu.