"Micro-Hebdo"
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octobre
La
dévotion au Bouddha
LA DEVOTION La dévotion dans le bouddhisme a été un sujet controversé pour les érudits occidentaux. S’il était depuis longtemps reconnu que certaines traditions bouddhistes comprennent de forts éléments de dévotion, on les interprétait généralement comme une évolution historique assez tardive, souvent en réponse aux besoins des laïcs. Selon cette analyse, la tradition primitive était en majeure partie dénuée de culte dévotionnel et de rites. Le Bouddha était un homme, non un dieu, et sa première communauté monastique ne voyait en lui rien de plus qu’un maître vénéré. Dans cette perspective, même la pratique traditionnelle de « prendre Refuge » dans le Bouddha parti dans le nirvâna semble problématique, car il a disparu du cycle des renaissances et ne peut ainsi donner de Refuge à ses adeptes. Quel sens, alors, ont donc les offrandes faites au Bouddha ? Quelle valeur pourrait avoir cet acte dans une religion où dépendre de ses propres efforts et réaliser soi-même la vérité sont si importants ? S’il n’est guère possible de savoir exactement ce que les disciples des premiers temps pensaient du Bouddha, les témoignages des textes et de l’archéologie apprennent cependant que la dévotion fait depuis longtemps partie du bouddhisme. La vénération des reliques et des images sacrées a joué un rôle essentiel, même dans les traditions soulignant avec insistance que le Bouddha Gautama fut un être humain qui, après sa mort, n’est plus en contact avec ses adeptes pour les aider. Dans le Mahâyâna, où peut exister une interaction continuelle avec un nombre presque infini de bouddhas et de bodhisattvas coexistant, la dévotion est encore plus prégnante. Des bouddhas comme Amitâbha ont le pouvoir d’intervenir directement dans la vie de leurs adeptes fervents pour les libérer à leur mort des malheurs du samsâra. Dans ce dernier cas, la confiance totale de l’adepte en le pouvoir de libération du bouddha remplit la même fonction que tient, dans les traditions bouddhistes mettant l’accent sur la volonté personnelle, l’effort pour surmonter l’attachement et l’illusion d’un soi. Les stratégies diffèrent, mais le but est le même : transcender l’amour-propre égotiste. La dévotion bouddhiste comporte un idéal essentiel :
engendrer et rassembler du mérite en développant les états d’esprit appropriés
et par des actes positifs, comme ceux indiqués pour les jours d’uposatha. Des
traditions considèrent que le Bouddha parti en parinirvâna ne peut ni recevoir
d’offrandes ni intervenir dans la vie de ses adeptes. Mais elles cultivent
aussi un sentiment d’obligation et de gratitude pour ce que le Bouddha fit pour
ceuxci dans le passé. En réfléchissant à tout le bien accompli par le Bouddha
et à l’excellence de ses actes, le disciple dirige son esprit vers un juste
sentiment de dépendance envers celui qui, à travers d’innombrables vies d’abnégation,
a atteint la perfection et permis aux autres de suivre ses pas dans la Voie du
Milieu.
LES RELIQUES Le Milindapañha
(« Questions de Ménandre ») relate une série de questions posées
au moine Nâgasena par Ménandre (en pâli, Milinda), roi grec qui régna sur le
nord-ouest de l’Inde au IIe siècle av. J.-C. Un jour, le roi demande au moine
de définir le « grand magasin » du Bouddha, cette métaphore commerciale évoquant
le patronage matériel des marchands dont jouissait le Sangha depuis ses débuts.
Nâgasena répond au roi que le « grand magasin » du Bouddha consiste en trois
choses : sa communauté monastique, ses enseignements et des « sanctuaires
pour ses reliques ». Cela montre bien que la présence du Bouddha, après son
ultime départ dans le parinirvâna à sa mort, était perpétuée par des reliques,
en général des fragments d’os incinérés. Ces reliques étaient toujours gardées
dans des monastères, enchâssées dans des monuments appelés stûpas. Le grand
stûpa de Sânchî, qui contient des reliques du Bouddha, s’élevait au milieu d’un
vaste ensemble monastique. Une disposition similaire se retrouve à Sri Lanka où
parvinrent finalement certaines reliques, dont la plus célèbre est la dent du
Bouddha à Kandy. En Chine, dans les années 1980, une phalange du Bouddha fut
découverte dans une crypte oubliée du temple de Famen (Famensi), dans la
province du Shanxi. Renommé comme un des quatre lieux en Chine abritant des
reliques du Bouddha, le temple de Famen jouissait du patronage direct de l’empereur,
surtout au IXe siècle. Cette relique fut placée dans une série de réceptacles
et, selon une inscription chinoise, enchâssée dans un «stûpa d’Ashoka» en
marbre blanc. La mention d’Ashoka établissait pour le monastère et ses reliques
un lien avec le grand monarque indien qui oeuvra tant pour répandre les idéaux
bouddhistes.
Relique
de la phalange du Bouddha, du monastère de Famensi, Avant le Ier siècle, les reliques représentèrent un
élément capital dans la propagation du bouddhisme, aidant à établir de nouveaux
foyers religieux importants. Quand des images du Bouddha commencèrent à
apparaître, elles furent spécifiquement décrites comme « reliques d’indication
ou de référence » et la statue principale du Bouddha dans un monastère était
généralement placée dans une salle de temple, ou gandhakuti ( « pièce parfumée
» ). Ce terme désignait jadis la pièce où le Bouddha demeurait au Jetavana,
mais s’appliquait aussi à tout endroit où il résidait et où, plus tard, fut
installée son image. LES STATUES : RELIQUES "DE REFERENCE" Les premières sculptures bouddhiques en Inde datent du IIe siècle av. J.-C., au moins deux siècles après l’époque du Bouddha. Sans exception, cet art servait à décorer des monuments dans les monastères, en particulier les balustrades de pierre qui entourent et protègent les stûpas édifiés pour contenir des reliques sacrées. Un trait notoire de la sculpture primitive est l’absence évidente du Bouddha sous forme humaine. Cette caractéristique a récemment fait l’objet de recherches érudites. Bien que Siddhârtha, avant l’Illumination, soit librement représenté, le Bouddha lui-même est généralement absent ou évoqué par des symboles, comme l’empreinte de ses pieds ou l’arbre sous lequel il s’assit pour méditer. Cette coutume a été expliquée comme un témoignage de respect envers la réalisation spirituelle du Bouddha. Parce qu’il avait atteint le nirvâna et échappé aux limitations à la fois d’un corps humain et du monde matériel, montrer le Bouddha en pierre ou en toute autre substance du monde serait contradictoire et avilissant. L’absence d’images du Bouddha est confirmée par des textes anciens comme le Milindapañha (« Questions de Ménandre »), qui ne mentionne aucune image sculptée ou autre représentation, mais laisse clairement entendre que le Bouddha doit être trouvé et vu dans les sanctuaires qui contiennent ses reliques corporelles. Des textes et des inscriptions renforcent l’importance des reliques du Bouddha ; ils énoncent qu’elles possèdent une « présence vivante » qui leur permet d’émettre de merveilleux rayons et de revêtir ou projeter l’apparence physique du Bouddha lui-même. Ces sortes de visions spirituelles, perçues dans des endroits liés à la vie du Bouddha ou des sites où furent ensuite déposées ses reliques, favorisèrent peut-être plus tard la création d’images commémoratives du Bouddha. L’emplacement le plus courant de ces images, dans les quelques exemples où leur contexte ancien est conservé, se trouve sur le devant des stûpas. Placer des statues dans des niches de stûpas demeure la coutume au Népal, à Sri Lanka et dans l’Asie du Sud-Est. Quand et pourquoi des images du Bouddha commencèrent-elles à apparaître ? L’Ashokâvâdana («Exploits d’Ashoka»), narration située à l’époque de l’empereur Ashoka, mais sans doute rédigée au Ier ou IIe siècle apr. J.-C., nous le laisse entrevoir. Le moine Upagupta, figure clé dans l’histoire, rencontre Mâra, le dieu qui avait tenté de distraire le Bouddha durant sa méditation finale à Bodh Gayâ. Comme le Bouddha avant lui, Upagupta est capable de vaincre les obstacles que Mâra place en travers de son chemin. Pourtant, Mâra n’est pas détruit - mis à part le fait que sa destruction serait un acte violent et donc inacceptable pour des bouddhistes, il est toujours présent puisqu’il incarne le désir et donc la mort, la renaissance, ainsi que tout le monde matériel. Upagupta, comprenant que Mâra était présent au temps du Bouddha, a ainsi l’occasion de voir le Maître vivant. Il lui demande alors de faire appel à sa mémoire et de transformer par magie son apparence en celle du Bouddha. Quand Mâra s’exécute, Upagupta est rempli d’une telle joie qu’il se met à vénérer la forme apparue devant lui. Réprimandé par Mâra pour sa conduite inconvenante, il répond qu’il ne vénère pas la substance même de Mâra, mais l’idéal sous-jacent à l’image. Upagupta trace un parallèle avec ce que font les disciples en vénérant des images de terre cuite, « sachant qu’ils vénèrent la divinité et non l’argile ». Cette histoire est importante, car elle exprime la teneur des débats fréquents
au Ier siècle apr. J.-C. sur l’acceptabilité et la validité des images du
Bouddha. À l’époque, les stûpas abritant des reliques corporelles du Bouddha étaient
renommés. Ces reliques étaient, bien sûr, de nature matérielle, mais elles
contenaient une « présence vivante » et avaient la capacité d’agir sur le monde
parce que le Bouddha avait décidé durant sa vie qu’il devrait en être ainsi.
Tout comme la communauté monastique et le Dharma, les reliques continuèrent à être
efficientes après la mort du Bouddha. Cependant, les représentations
artistiques du Bouddha, quelle qu’en soit la matière, n’ont pas de lien
personnel avec lui et font partie du monde matériel, qui est directement opposé
au nirvâna. Pour que des images du Bouddha fussent des objets dignes de vénération,
elles devaient être comprises comme des symboles plutôt que comme des idoles.
Quoi qu’aient pu, en pratique, en penser les disciples, les statues étaient définies
par le terme spécifique uddesika dhâtu, «reliques d’indication ou de référence». Ce lien entre reliques et images était essentiel et n’a jamais été perdu.
Dans tout le monde bouddhiste, les statues sont consacrées en y enfermant
divers objets sacrés, parfois insérés dans une cavité à l’arrière ou, pour des
statues en métal, dans leur base fermée ensuite par une plaque de métal. Ces dépôts
pouvaient comprendre une relique de nature variée, un diagramme cosmique
(mandala), des rouleaux en tissu de textes bouddhistes et, dans le monde tibétain,
de petites tiges de bois considérées comme un « arbre de vie » animant le
moulage. En Inde, l’enseignement des Origines Interdépendantes était souvent
gravé auprès des figures sculptées dans la pierre. Dans le
bouddhisme du Mâhâyâna, copier, réciter et vénérer les textes contenant la
sagesse du Bouddha était fortement préconisé, car le Bouddha était et reste
accessible essentiellement à travers ses paroles. Le verset de l’enseignement
sur les Origines Interdépendantes étant un condensé de ces paroles, il représentait
l’essence du Dharmakâya ( « Corps de Dharma » ou « Corps de vérité ») du
Bouddha. La présence de ce texte pouvait ainsi être considérée comme une partie
authentique du corps du Bouddha, une « relique » apte à transformer un simple
bloc de pierre en un objet digne de vénération. Plaque
votive d'argile conservée au temple de la Mahâ-bodhi
de Bodh-Gâya.
Pour en savoir plus à lire :
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