
"Micro-Hebdo"
de l'UBE - n° 81 1er avril 2006
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le 2 mai 2006
Actualités de l'UBE
Mise à jour mensuelle
du
site
Rubrique Actualités mise à jour de l'agenda : mois de
avril, mai et juin 2006
Publications
"Les Cahiers
bouddhiques" n° 3 est disponible Ce numéro
reprend les interventions des participants au colloque "Bouddhisme
et philosophie", organisé les 13 et 14 mai dernier
par le Collège International de Philosophie, avec l'Université
Bouddhique Européenne et le soutien de la Maison Henrich
Heine à la Cité Internationale Universitaire de
Paris. => renseignements
et bulletin de commande
Stage
à Aix-en-Provence
samedi 29 et dimanche 30
avril
2006 La coproduction conditionnée selon
le bouddhisme mahâyâna en Inde et au Tibet, stage animé par Stéphane
Arguillère, dans le cadre des "Week-end
d'études" proposés à Aix-en-Provence par
l'UBE et le Centre "Le Refuge". Renseignements : Le Refuge,
Centre bouddhique d'étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de Fabrègues
13510 Eguilles. Tél/Fax :
04.42.92.45.28 ou 04.42.92.60.39.
Dans le Mahâyâna indien, la
co-production conditionnée est élaborée en deux sens opposés. L'école
Vijñânavâda ("rien que conscience") insiste sur l'auto-production de l'esprit ;
le dispositif des douze maillons est ramené à l'agencement de huit consciences
et de quatre conditions. Mais pour l'école Madhyamaka ("Voie du Milieu"), elle
n'est plus tant production réelle que relativité des apparences ; la
construction rationnelle laisse place à la destruction de toute prise
conceptuelle. Quoique apparemment opposées, ces deux approches ont été réunies
dans un même système par les écoles indiennes tardives, puis au
Tibet.
Cours à
Paris
samedi 8
avril Le
« Bhikkhu-vagga », chap. 25 du Dhammapada (texte pâli),
cours public donné paMichel-Henri Dufour, au "Forum
104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme
de l'UBE (Textes). Renseignements : UBE,
29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77. Dans
ce chapitre de 22 versets, le Bouddha expose les qualités que
le véritable bhikkhu (renonçant) doit posséder
et jette les bases de la discipline permettant de parvenir à
la libération de la souffrance, qui a pour colonne vertébrale
le contrôle des sens. C’est également dans ce chapitre
que se trouve la phrase célèbre : « Nous sommes
à nous-même notre propre refuge. »
samedi 29
avril L’empereur tibétain Tri Songdetsen,
cours public donné par Matthew T. Kapstein, au "Forum
104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme
de l'UBE (Niveau
2). Renseignements : UBE,
29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77. Tri
Songdetsen (742-797) est considéré comme le plus important
des empereurs tibétains. Il mena son pays à son apogée
politique et fut aussi l’artisan de l’implantation du bouddhisme, qu’il
adopta comme religion officielle. C’est lui qui invita Sântaraksita
puis Padmasambhava – dont on dit qu’il fut le disciple - à fonder
le premier monastère de Samyé. Ce monastère fut
aussi, sous son règne, le théâtre d’un célèbre
« débat » qui se solda par l’éviction des
moines chan chinois au profit des bouddhistes indiens, scellant ainsi
l’avenir religieux du Pays des Neiges.
Actualité
du bouddhisme (quelques
rendez-vous, extraits de l'agenda)
du samedi 8 au vendredi 14 avril Hérault Sesshin zen, animée par Bruce Harris à Montpellier
(Le
Revel). Renseignements : Centre
des Trois rivières (So-un Zendo, lignée Zen Sambo Kyodan), Cambous, 34725
St-André de Sangonis (Hérault, près de Montpellier). Contact Bruce Harris. Tél.
04.67.88.03.92 ou 06.19.40.66.00.
du lundi 10 au lundi 17 avril Gironde Enseignement donné chaque jour par Thich Nhat Hanh
en français. Renseignements : Village des Pruniers - Hameau nouveau, (école : Ordre de
l'Inter-être, Sangha de Thich Nhat Hanh) 13
Martineau 33580 Dieulivol. Tél. 05.56.61.66.88.
mercredi 12 avril Paris Le Yungdrung Bon :
la plus ancienne des écoles du bouddhisme tibetain, conférence de Khenpo Tenpa Yungdrung, à 19
h 30. Le Forum 104, 104 rue de
Vaugirard, 75006 Paris. Organisation et
renseignements : Yungdrung-Bön Association, (école Yungdrung-Bön) 19 rue Jean Jacques Rousseau 75001 Paris. Tél. 01.43.21.03.66.
du samedi 15 au dimanche 30 avril Profondeville (Belgique) Stage
Vipassana, enseignement sur l’Abhidhamma et étude du Mahasatipatthana sous la
direction du Vénérable Sayadaw U Ottara Nyana. Renseignements : Dhamma Group, c/o Marie-Cécile Forget, 2 rue de la
Duchesse, 1040 Bruxelles. Tél. (00.32) (0)474.59.00.21.
du vendredi 21 au dimanche 23 avril +
mardi 25 avril (enseignement) Bouches-du-Rhône Retraite
de méditation et enseignement dans la tradition du Theravâda, par Ajahn Visuddhi
(tradition des "moines de forêt" de Thaïlande). Renseignements :
Le Refuge, Centre bouddhique d’étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de
Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :
04.42.92.45.28 ou 04.42.92.60.39 (ou courriel)
du samedi 22 au dimanche 30 avril Haute-Vienne Méditation et action. Ce stage portera sur « L’Art d’être
humain » et « La Naissance du Guerrier », selon la voie de
Chögyam Trungpa. Il sera animé par Fabrice Midal en français. Des séances de
méditations individuelle, des échanges et ateliers alterneront. Ouvert à tous,
débutants bienvenus. Renseignements : Centre Dechen Chöling - Centre de
méditation Bouddhiste-Shambhala (lignée de Chögyam Trungpa), Mas Marvent
87700 Saint-Yrieix-sous-Aixe. Tél. 05.55.03.55.52.
les mardis du 25 avril au 6 juin Paris Un Bouddha ou des Bouddhas ? Cours dispensé par Paul Magnin, sinologue, chercheur au CNRS,
spécialiste du bouddhisme chinois. Horaire : mardi de 14 h
30 à 16 h 30. Dans le
Bouddhisme, le Dharma demeurant essentiel et central, la notion même de
Bouddha, tant dans sa nature que dans sa fonction, a évolué au cours de
l'histoire du bouddhisme, et le nombre de Bouddhas s'en est trouvé accru.
Qu'est-ce qui différencie alors Sakyamuni, Amitabha, Vairocana, Bhaisajyaguru
ou Padmasambhava, pour ne citer que ces quelques noms ?
Renseignements : Centre
Sèvres (Facultés Jésuites de Paris), 35 bis rue de Sèvres 75006 Paris. Tél. 01.44.39.75.00.
du jeudi 27 au dimanche 30 avril Lille Sesshin dans la ville, animée par Patrick Malle, organisée
par le Dojo de Lille. Renseignements : Dojo
Zen de Lille (affilié à l'AZI), 69, rue Coustou (Métro Marbrerie) 59000 Lille.
Tél : 03.20.33.90.02.
du vendredi
28 avril au lundi 1er mai Saône-et-Loire Retraite
de méditation dans la tradition Theravâda, sous
la direction spirituelle du Vénérable Dhammika, en Bourgogne
(près de Cluny). Renseignements :
Association Bouddhique Theravâda "Vivekârâma",
c/o Michel-Henri Dufour, 22 rue
de la Grange Aubel 71000 Sancé. Tél. 03.85.20.14.42
samedi 29 et dimanche 30 avril Hérault La dépression : souffrances mentales et
guérison. 2e Forum International sur le bouddhisme et la
médecine avec la participation de
(liste non exhaustive) : Lene Handberg, psychothérapeute (Danemark),
Yangdron Kalzang, médecin tibétain (USA), Willem Kuyken, Psychiatre (Angleterre),
Pierre Philippot, chercheur (Belgique), Sogyal inpoché, enseignant bouddhiste
tibétain et auteur (France), David Servan-Schreiber, psychiatre et auteur
(France), Tulku Thondup, enseignant bouddhiste tibétain et auteur (Angleterre). De 9 h 30 à 18 h. Lieu : Le Corum, Esplanade
Charles de Gaulle 34000 Montpellier, Tarifs :
Week-end : 100 € - Journée : 55 €. Information
: Tél : 04.67.88.46.00, ou Contacter Cathy Blanc au 04.67.44.65.92. Organisation :
Centre Rigpa Paris (école : Nyingma, centre fondé par Sogyal
Rinpoché), 6 bis rue Vergniaud, 92300 Levallois-Perret. Tél. 01.46.39.01.02.
Quel
bouddhisme pour l'Occident ? à
propos de deux ouvrages récents de Fabrice Midal
Fabrice
Midal - qui s'est déjà fait connaître des
lecteurs francophones, notamment, par plusieurs ouvrages sur
Chögyam Trungpa et le bouddhisme tibétain - vient
de publier deux ouvrages consacrés au dialogue du
bouddhisme et de l'Occident. L'un est une oeuvre importante
- par son ampleur et les questions qu'il soulève - dont
nous vous proposons ci-dessous un extrait. "Quel
bouddhisme pour l'Occident ?"
(éditions du Seuil, coll. "La couleur des idées")
est un essai à la fois personnel et didactique, le témoignage
d'un individu profondément engagé dans la voie
bouddhique mais tout aussi engagé dans son temps et la
civilisation occidentale, qui souhaite nous faire partager ses
inquiétudes - qu'il souhaite fécondes ! - quand
à l'implantation réelle du bouddhisme en Occident. Le
second relève d'un exercice différent mais non
moins fécondant... "Jésus
Bouddha. Quelle rencontre possible ?"
(éditions Bayard, coll. "Dialogue et Vérité"),
est co-signé avec Dennis Gira, théologien chrétien,
spécialiste du bouddhisme, lui aussi bien connu du lectorat
francophone. Cet ouvrage n'est autre qu'un échange de
lettres entre les deux auteurs, initié par Fabrice Midal
après sa lecture du livre de Dennis Gira, "Le Lotus
ou la Croix", dans lequel ce dernier expliquait pourquoi,
malgré son excellente intimité avec le bouddhisme,
il était et demeurait chrétien. L'échange,
intime, relève d'un véritable dialogue, c'est-à-dire
d'un partage d'expérience spirituelle où chacun,
loin de renoncer à sa spécificité sous
prétexte "d'entente cordiale", se met à
nu et s'expose à l'autre autant qu'il demande à
l'autre de s'exposer avec la même conviction et la même
foi.
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De ces deux ouvrages émane la même exigence
: que le bouddhisme ne se retrouve pas "dilué"
dans les valeurs occidentales - souvent mal connues ou mal comprises
elles-mêmes - sous prétexte d'une "occidentalisation"
qui lui serait nécessaire. S'il est effectivement indispensable
de "traduire" le bouddhisme en Occident, c'est-à-dire
de le rendre accessible et compréhensible dans notre
civilisation, que cela ne se fasse pas au mépris du
message essentiel du bouddhisme lui-même, qui nous invite
à "quitter la rive de la
sécurité illusoire à laquelle nous essayons, sans répit et sans succès, de nous
accrocher" pour nous confronter à un "autre", inouï
et inattendu - à ce qui échappe à notre
perception et à notre compréhension ordinaires.
Ou, comme il le dit lui-même, ne pas "se contenter
de ramener l'inconnu au connu" et, ainsi, le vider de sa
substance - ou pire : se priver de l'efficacité troublante
de se trouver dérangé, "déplacé". On
aura noté que, dans les deux cas, le titre se présente
sous forme de question... Cela n'est pas innocent. Si Fabrice
Midal ne donne pas toujours de réponse à ses questions,
ce n'est pas faute de le pouvoir, mais bien parce qu'il souhaite
que chacun s'engage, avec lui, dans un questionnement sans doute
plus important en lui-même que les réponses qu'il
pourrait induire ! Non pour "se faire une opinion"
- ce qui serait somme toute assez peu "bouddhiste"
! - mais bien pour cheminer sur la Voie qui vise à mettre
au jour les conditionnements qui sont les nôtres et les
filtres qu'ils imposent à notre vue des choses. Mieux
connaître ce qui fait l'Occident est, d'ailleurs, un point
essentiel... Tant que nous ne saurons pas, avec quelque rigueur,
ce qui nous "fait" occidentaux, comment pourrons-nous
croire comprendre réellement le message du Bouddha et,
mieux, en vivre nous aussi l'expérience salvatrice ? Ce
sont là quelques-unes des questions posées par Fabrice
Midal... Il y en a d'autres, que nous vous invitons à
découvrir par vous-mêmes !
"
Quel
bouddhisme pour l'Occident ? " un
extrait
Divisé
en trois parties, ce livre évoque d'abord les tentatives
récurrentes de définition du bouddhisme selon
les catégories occidentales : religion ? philosophie
? science ? agnosticisme athée ?... Dans sa troisième
partie, Fabrice Midal évoque "le bouddhisme comme
voie et expérience". C'est l'introduction de sa
deuxième partie que nous avons choisi de reproduire ici,
dans laquelle l'auteur évoque plus précisément
les points de rencontre du bouddhisme avec l'Occident... et
les enjeux d'un tel dialogue.
Toute herméneutique est menacée par un danger :
se contenter de ramener l’inconnu au connu. En effet, nous pensons communément que le travail d’interprétation
d’une tradition ou d’un texte consiste à trouver chez soi la clé ou la norme de
ce qui est ailleurs. Nombre de traductions des écrits orientaux en témoignent.
Elles sont rédigées dans ce dessein, sans aucunement remettre en question les
usages les plus convenus, révélant combien la connaissance des langues ne
suffit nullement à nous permettre de nous délivrer de nos ornières. En voulant
rendre immédiatement compréhensible un corpus étranger, nous le ramenons à l’habituel
et nous effaçons ce qui, en lui, est inconnu et exigerait, au contraire, le
plus d’égards. Le langage qui sert à présenter le bouddhisme, à le vivre, prend
le statut d’un simple instrument, trahissant ainsi une entente très pauvre de
ce qu’est la parole et une ignorance de l’histoire occidentale qui l’a
façonnée. Et même lorsque, très rarement, un effort est fait pour trouver une
belle langue, pour entendre le génie propre de notre langue, pour la respecter,
cet accomplissement ne suffit nullement à remplir cette mission. L’exigence
requise pour entendre une parole autre est bien plus grande. Comme l’écrit
François Fédier de manière décisive : « Au lieu de l’entreprise qui s’entremet
pour le sens en le possédant au départ, la méditation [à laquelle le traducteur
devrait tendre] part à la recherche d’autre chose ; elle tente, sans
aucune certitude, d’accompagner - c’est-à-dire de prendre le rythme de - ce qui
se dit étrangement. »
Que nous soyons ou non des traducteurs professionnels, que nous connaissions ou
non une langue orientale telle le sanskrit, le pali, le chinois, le tibétain ou le
japonais, nous sommes tous, en rapport à la nécessité de la traduction,
confrontés à l’exigence de devoir sauvegarder un écart entre le sens commun,
immédiat, en lequel nous sommes plongés, et ce que le bouddhisme recèle de
proprement inouï, autrement dit nous sommes appelés à entendre une parole
inattendue. Comme le souligne Heidegger : « L’opinion courante voudrait que
"traduire", ce soit la translation d’une langue en une autre, d’une
langue étrangère à notre langue maternelle ou encore inversement. Nous
méconnaissons toutefois que nous ne cessons de traduire aussi et déjà notre
propre langue, la langue maternelle, jusqu’à sa parole propre. » Cette exigence herméneutique, cette exigence de
ménager l’espace d’une parole propre, se trouve aussi au coeur de la voie
bouddhique. Celle-ci ne nous invite-t-elle pas à nous ouvrir aux phénomènes
tels qu’ils sont et à être prêts, pour ce faire, à quitter la rive de la
sécurité illusoire à laquelle nous essayons, sans répit et sans succès, de nous
accrocher ? Elle est ainsi, au sens le plus élevé, un exercice de compréhension,
où notre être tout entier est traduit au sein d’une vérité transfigurée.
Les efforts que le Tibet et la Chine durent mettre en
oeuvre pour comprendre et intégrer le bouddhisme offrent de nombreux points d’appui
pour entendre l’ampleur de la tâche qui nous échoit aujourd’hui. Les
traducteurs comme Marpa (1012-1097) n’étaient pas des linguistes mais d’abord
des maîtres-traducteurs (lotsava).
Ils participaient à un effort collectif destiné à constituer un
canon bouddhique. Dans cette perspective, la traduction était pour eux une
pratique spirituelle à part entière. Chacun se confrontait à ce qui, pour lui,
faisait question. Le bouddhisme interrogé à partir de cette exigence
cesse aussitôt d’être un simple objet, comme ce stylo posé sur la table que je
peux examiner ou utiliser. Il n’est pas plus un ensemble d’informations à
maîtriser ; il devient un mode de questionnement qui concerne ce que je suis, à
la mesure même de ma manière de le questionner. Le sens ne peut, en effet, se
dévoiler qu’à la mesure de notre propre. dénuement pour le laisser venir au
jour. Le maître du Chan, Lin- Tsi, qui ne le savait que trop bien, ne cessait
de mettre en garde ceux qu’ils rencontraient: « Vous ne pensez qu’à vous
tourner vers l’extérieur et à chercher auprès d’autrui des marchepieds
: vous
vous trompez! Vous ne pensez qu’à chercher le Bouddha : le Bouddha est un nom.
Et celui-là même qui court chercher, le connaissez-vous seulement ? » S’engager envers ce qui nous concerne, en cherchant à
y répondre de tout notre coeur, impose d’aller au-delà de la distinction entre
un « sujet » qui comprend et un « objet » extérieur à lui. Se ménage ainsi une
compréhension plus authentique préservant l’espace du rapport véritable qui
peut exister entre celui qui questionne et ce qui est questionné. Cet espace
est le terrain propice à toute herméneutique bouddhique : ne pas préjuger de ce
qui vient à se manifester, ne pas en faire un objet extérieur d’étude, mais le
laisser être en sa dimension opératoire à même de nous émouvoir et de nous
faire penser.
Pour être fidèle à cette exigence, quelques chemins
se dessinent qui vont constituer les différents chapitres de cette seconde
partie. Ils sont autant d’interrogations sur l’étrangeté de la parole
bouddhique en notre temps, étrangeté qu’il importe d’apprendre à laisser
résonner. Emprunter de tels chemins préserve d’un discours « objectif » sur le
bouddhisme, énoncé dans un no man’s land où, par définition, personne n’habite
- et qui malheureusement domine aujourd’hui. Le bouddhisme ne peut s’acculturer,
prendre un visage qui nous regarde, sans une méditation profonde sur ce qui est
en débat dans la société où il pénètre, sans répondre à l’appel qui réside dans
le coeur et l’esprit de ceux qui cherchent à le comprendre et à le vivre.
Comme le soulignait, en son temps, Nietzsche : « Celui qui cherche à comprendre,
calculer, analyser au moment où, longuement ébranlé, il devrait fixer l’incompréhensible
comme l’expression du sublime, celui-là peut bien être qualifié de sensé, mais
seulement de la façon dont l’entend Schiller lorsqu’il parle du bon sens de l’homme
sensé, qui ne voit pas certaines choses que voit l’enfant, qui n’entend pas
certaines choses qu’entend l’enfant. Or ces choses-là sont justement les plus
importantes: s’il ne les comprend pas, c’est que son bon sens est plus puéril
que celui de l’enfant et plus niais que la niaiserie même - malgré toutes les
ridules de ruse qui sillonnent son visage parcheminé, malgré la virtuosité avec
laquelle ses doigts savent démêler l’écheveau le plus embrouillé. » Prétendre
déterminer un bouddhisme à l’aide de nos outils scientifiques, par un travail
de pure érudition, indépendamment de tout ancrage dans une terre donnée, en un
peuple qualifié, sans égard pour l’entente qu’il suscite en nous, est une
fiction malheureuse, « plus niaise que la niaiserie ». La tâche qui est nôtre doit prendre une tout autre
allure. Elle doit nous conduire à confronter le bouddhisme à un certain nombre
de problèmes décisifs qu’il n’avait pas, en tout cas de cette manière-là, jusqu’ici
rencontrés. Ce faisant, le bouddhisme questionnant nombre des éléments qui
constituent, de manière souvent implicite, notre époque la révèle. Et lui-même
cesse d’être un corps étranger, fascinant ou menaçant: il touche à notre propre
existence. Se joue ici la possibilité d’un authentique dialogue,
permettant à chacun de mieux se mettre au jour. N’est-ce pas ce qui se passe
lorsque nous faisons une véritable rencontre ? La discussion conduit chacun, à
travers l’écoute, à devenir davantage soi-même, et à se dire d’une manière
parfois surprenante à ses propres yeux.
1. La rencontre entre le bouddhisme et la psychologie
est l’un de ces axes de dialogue. Le souci bouddhiste de décrire l’esprit
humain en analysant ce qui le fait souffrir n’ouvre-t-il pas un terrain de
rencontre entre le bouddhisme et nos approches thérapeutiques ? Le langage marqué par la psychologie que le
bouddhisme emploie désormais de plus en plus largement ne le laisse-t-il pas
supposer ? Ne tentent-ils pas tous deux, indépendamment de tout engagement
dogmatique, de considérer l’expérience humaine telle qu’elle est afin d’aider
chacun à surmonter blocages et peurs.
2. L’art constitue le deuxième axe de notre
réflexion. N’est-il pas la condition nécessaire à l’existence d’une tradition
spirituelle ? Que serait le christianisme sans les cathédrales, la musique de
Bach ou encore la peinture du Caravage ? Quelles manifestations le bouddhisme
va-t-il choisir d’adopter ? Il n’y aura un bouddhisme d’Occident que lorsqu’un
art vivant le rendra présent. Doit-il reproduire les formes canoniques
développées dans les divers pays d’Asie et qui proviennent d’une longue
tradition ? Doit-il se confronter à la révolution moderne qui change tout
rapport à un canon stylistique ? Mais existe-t-il en Orient un « art », ou bien ce que
l’on nomme ainsi s’établit-il au sein d’un tout autre horizon de sens - horizon
dont la compréhension pourrait nous permettre une entente renouvelée de la
parole et de l’image ? Une telle réflexion implique de penser le sens de l’art
et de la dimension poétique d’une manière autre qui ne dépende pas d’une
réalité suprasensible, qu’il soit Dieu, le souverain bien ou la loi morale.
3. L’ignorance dans laquelle l’art est tenu par la
grande majorité des bouddhistes provient, pour une large part, de la domination
actuelle d’une culture de masse qui devient notre seul horizon de sens. Nous
sommes englués en elle. Cette « culture » ne vise-t-elle pas à une uniformité
quasi totalitaire qui rend impossible une entente du bouddhisme, comme en
réalité de toute parole authentique ? Le bouddhisme n’est-il pas immédiatement
réduit, par elle, à une marchandise aisément consommable, un ensemble de
représentations creuses ? Faute de prendre en compte cet extrême défi lancé à
toutes les traditions spirituelles, en choisissant, comme nous le faisons avec
tant d’ignorance, de croire que le contexte offert par notre culture de masse n’est pas différent de celui existant dans les diverses sociétés traditionnelles
d’Asie, le bouddhisme ne risque-t-il pas d’être privé de ses ressources
propres ?
4. Dans le prolongement de cette réflexion sur la
nécessité pour le bouddhisme de cultiver une lucidité accrue envers la réalité
de notre société, il importe d’examiner sa responsabilité sociale, son rapport
à l’espérance démocratique et à la laïcité, c’est-à-dire au cadre rendant
possible, dans nos pays, la vie en commun. Ce questionnement est le grand
absent de la réflexion actuelle. Les instances sociales ne se préoccupent nullement
du bouddhisme et le bouddhisme s’est, pour l’heure, peu engagé dans ce champ. Le bouddhisme peut-il s’acclimater en Occident sans
un tel engagement ? De celui-ci dépend la possibilité pour les
bouddhistes vivant en Occident de réussir à interroger leur nouvelle tradition
en fonction des questions liées à leur condition de citoyen et en évitant un
cloisonnement qui restreint leur engagement spirituel à la sphère personnelle
sans incidence et sans responsabilité ? Un tel débat peut-il, en retour, nous aider
à faire de ces deux exigences - la démocratie et la laïcité - autre chose que
des valeurs qu’on brandit comme des slogans ?
5. Le dialogue interreligieux conclut cette deuxième
partie. Quelles relations le bouddhisme entretient-il avec les diverses traditions
religieuses ? Comment se situe-t-il par rapport à elles ? Peut-il rencontrer les religions révélées en
maintenant sa différence et sans tomber dans la naïveté consternante du discours
pour lequel toutes les religions disent la même chose ?
*
Cette deuxième partie se veut une méditation sur le
sens du dialogue - qui n’est pas la confusion de deux natures distinctes
visant à une sorte de fusion, mais la dimension au sein de laquelle, dans la
rencontre même, chacun peut apparaître plus pleinement lui-même. Se confronter
à la psychologie, à l’art, au statut de la parole à l’époque de la « culture de
masse », à l’exigence démocratique et laïque et aux autres religions, conduit
le bouddhisme à un travail soutenu pour se penser. Le bouddhisme n’existe
pas comme une réalité suprasensible, indépendante du contexte où il se trouve
et des demandes qui lui sont adressées. Il doit se confronter aux défis qui le
conduisent à réinterroger son héritage, ses textes, ses pratiques. Certes ce n’est
pas une tâche facile ! Mais le dialogue avec notre temps n’est pas, comme
certains veulent le croire, une option possible ; c’est une absolue nécessité.
Il implique le dialogue du bouddhisme avec nous-mêmes, nos angoisses et nos
aspirations. Le sens d’un tel débat n’est cependant nullement prédéterminé
; il
contient un élément d’aventure qui le rend magnifiquement ouvert. Pour cette
raison, ces quelques pages ne visent nullement à donner une série de réponses
définitives mais à rendre ces questionnements plus vifs et nécessaires.
Pour
en savoir plus...
Autres ouvrages de Fabrice Midal :
- La Pratique de l'éveil de Tilopa à Trungpa, Le
Seuil, 1997, Points Sagesses, n° 119
- Mythes et Dieux tibétains, Le
Seuil, 2000, Points Sagesses, n° 152
- Lumière au Pays des Neiges, Éditions du Relié, 2001 ; Pocket, 2003
- Chrétien aujourd'hui, avec Mgr Michel Dubost, Éditions Pygmalion, 2001
- Trungpa. Une biographie, Le
Seuil, 2002
- Chögyam Trungpa pour chaque moment de la vie, Le
Seuil, 2004
- L'Esprit de
la chevalerie, des atouts pour l'homme moderne, Presses de la Renaissance, 2005
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