
"Micro-Hebdo"
de l'UBE - n° 83 1er juin 2006
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le 1er juillet 2006
Actualités de l'UBE
Mise à jour mensuelle
du
site
Rubrique Actualités mise à jour de l'agenda : mois de
juin, juillet et août 2006
Cours à
Paris
samedi 10
juin Textes archaïques présentant
la co-production conditionnéee (textes pâli),
cours public donné par Dominique Trotignon, au "Forum
104", 104 rue de Vaugirard 75006 Paris, dans le cadre du programme
de l'UBE (Etude
de Textes). Renseignements : UBE,
29 boulevard Edgar-Quinet 75014 Paris. Tél. 0.820.20.50.77. Parmi
les nombreux sutta présentant la co-production conditionnée,
deux sont considérés comme les plus anciens : le Dvayatânupassana
et le Kalahâ-vivâdâ, tous deux issus du Sutta-Nipata.
Leur étude détaillée apporte un éclairage
nouveau sur l’évolution de cette notion centrale des enseignements
bouddhiques.
Actualité
du bouddhisme (quelques
rendez-vous, extraits de l'agenda)
à signaler : samedi 24 et dimanche 25 juin Paris Fête du Bouddhisme à Paris, organisée par l'Union Bouddhiste de France. Lieu :
Grande Pagode du Bois de Vincennes, 40 route de la Ceinture du Lac Daumesnil
75012 Paris.
mardi 6 juin Luxembourg (Luxembourg) De l’entrainement de l’esprit à
la plasticité du cerveau - les conditions intérieures d’un bonheur
authentique, conference de Matthieu Ricard, au Centre Culturel Prince Henri,
Walferdange, Luxembourg. Organisation : Les Amis du Tibet, B.P.
2628, 1026 Luxembourg.
mercredi 7 juin Paris Les grands Bouddhas de Rangoun,
conférence par Anne Chew, chercheur, à 18h30. Les grandes pagodes de Rangoun
abritent une extraordinaire collection de statues géantes du Bouddha Gautama
qui témoignent de la splendeur de la statuaire religieuse. Renseignements
: Maison de
l'Indochine, 76 rue Bonaparte (place Saint-Sulpice) 75006 Paris. Tél.
01.40.51.95.29.
mercredi
14 juin Bruxelles
(Belgique) Bouddhisme et engagement social.
Renseignements : Institut Nalanda (école Karma-kagyü, affilié à
l’Institut
Yeunten Ling), 48-50 rue de l'Orme, 1030 Bruxelles (Belgique) Tél.
(00.32) (0)26-753.805.
du mercredi 14 au dimanche 18 juin Loir-et-Cher Semaine santé au Temple de la Gendronnière. Massages zen avec Jiko Simone Wolf, Yoga avec Jean-Luc Caron,
massages shiatsu avec Luc Jacques, réflexologie avec Magali Holzhauer. Renseignements :
Association Zen Internationale – Temple
de la Gendronnière, 41120 Valaire. Tél. 02.54.44.04.86.
samedi 17 et dimanche 18 juin Paris L’école zen
sôtô : atelier animé par Eric Rommeluère. Lieu : 14 rue Philibert Lucot
75013 Paris.. Renseignements : Un Zen Occidental, 55 rue de l'Abbé Carton 75014 Paris
(siège social). Tél. 01 40 44 53
94 ou par courriel.
du vendredi
23 au dimanche 25 juin Bouches-du-Rhône Méditation
et enseignement dans la tradition du Theravâda, par Ajahn Sucitto
Bhikkhu
(tradition des "moines de forêt" de Thaïlande). Renseignements :
Le Refuge, Centre bouddhique d’étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de
Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :
04.42.92.45.28 ou 04.42.92.60.39 (ou courriel).
dimanche 25 juin Saône et Loire Ouverture du 12e festival
« Himalaya en Bourgogne ». Exposition « Décorer un temple ». Renseignements : Dashang
Kagyu Ling (école Shangpa-kagyü), Temple des mille Bouddhas, 71320 La Boulaye. Tél.
03.85.79.62.53.
Dialogue sur les
bouddhismes tibétain et chinois
une
rencontre entre le Dalaï-Lama et le maître chan Sheng-yen
|
Les
éditions du Seuil ont réédité
récemment au format "poche" (dans
la collection "Points sagesses") un intéressant
petit ouvrage de dialogue entre deux éminents
représentants des bouddhismes tibétain
et chinois. L'ouvrage, précédemment
publié par les éditions J.-Cl. Lattès,
sous le titre "Au coeur de l'éveil",
reprend les termes d'une conversation publique qui
s'est déroulée à New York,
le 3 mai 1989, entre Sa Sainteté le Dalaï-Lama
et le maître du chan chinois Sheng-yen. Dans
cet échange public, qui s'est déroulé
devant 2.500 personnes, le Dalaï-Lama et le
vénérable Sheng-yen évoquent
d'abord les caractéristiques principales
de leur voie respective puis, après un échange
entre eux, répondent à quelques questions
des participants. La qualité des deux interlocuteurs
nous offre un échange d'une grande densité
qui met bien en valeur les points communs et les
différences entre les voies tibétaine
et chinoise.
Assez
naturellement, ils en viendront à évoquer
la célèbre "controverse de Samyé"
(appellée aussi "concile de Lhassa")
qui, au VIIIe siècle, peu de temps après
l'implantation du bouddhisme au Tibet, mettra face
à face un maître indien et un maître
chinois, opposant les méthodes dites "gradualiste"
et "subitiste". Un débat, vieux
de treize siècles, qui reste d'actualité,
semble-t-il...!
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|
Dans
son exposé du bouddhisme tibétain, le Dalaï-lama
respecte la présentation traditionnelle progressive des
pratiques et des enseignements, telle qu'elle est symbolisée
notamment par la succession des trois "véhicules"
(hinayâna, mahâyâna et tantrayâna) et
des trois pratiques (conduite, méditation, sagesse).
Le vénérable Sheng-yen, de son côté,
insiste sur les développements propres au bouddhisme
chinois et replace l'école Chan dans la continuité
des écoles proprement chinoises Tientai et Huayan. Pour
le Dalaï-Lama, "le bouddhisme tibétain n'a
été sujet ni à des altérations ni
à des additions de la part des lamas tibétains"
par rapport au bouddhisme indien ; pour le vénérable
Sheng-yen, le bouddhisme chinois qui "privilégie
la globalité, l'immédiateté, la simplicité"
évite "les procédés mentaux complexes
et tarabiscotés" du bouddhisme indien !
Nous
vous proposons ci-dessous un extrait de l'échange qui
suit ces deux exposés formels, échange au cours
duquel le Dalaï-Lama et le vénérable Sheng-yen
évoquent plus précisément ce qui semblait
éloigner si radicalement leur deux traditions...
|
Si
le Dalaï-Lama est une personnalité bien
connue du public occidental, tel n'est pas encore
le cas du maître Sheng-yen. Né
en 1931 près de Shanghai, maître Sheng-yen
devint moine à l'âge de 13 ans et séjourna
dans plusieurs monastères de tradition Chan
(en japonais : zen). Il s'installe à Taïwan
en 1949, lors de la prise de pouvoir des communistes
en Chine continentale. Après avoir servi
durant plusieurs années dans l'armée
nationaliste chinoise, il réintègre
la voie monastique en 1959 ; de 1961 à 1968
il effectue une retraite solitaire en ermitage.
En 1975, il reçoit la double "transmission"
(autorisation d'enseigner) de deux maîtres
des deux traditions de l'école Chan, Caodong
et Linji (en japonais : sôtô et rinzaï).
Hautement apprécié pour ses qualités
spirituelles et sa grande érudition, il est
nommé abbé du monastère Nung
Ch'an en 1979 et partagera désormais son
temps entre les Etats-Unis et Taïwan. Il fonde
ainsi, d'abord à New York puis à Taïwan,
des Instituts de culture et d'études bouddhiques
"Chung-Hwa",
puis la Fondation "Dharma Drum Mountain"
qui accueille, depuis les années 2000, à
la fois une université et un monastère
bouddhistes.
|
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Plus tôt dans la journée, au
cours de notre entretien privé, j’ai été très impressionné et heureux d’apprendre
que le Vénérable Sheng-yen avait passé six ans en retraite solitaire. En
écoutant votre présentation des enseignements du bouddhisme chan, j’ai eu
immédiatement le sentiment très profond que j’entendais des propos de sagesse
émanant de quelqu’un de très expérimenté, d’un grand pratiquant. Pour l’ensemble
d’entre nous la connaissance du dharma est très importante, mais peut-être est-il
encore plus important de la mettre en pratique. En écoutant votre explication du
bouddhisme chan, j’ai noté quelques questions que je voudrais vous poser. D’abord,
dans quel siècle a vécu Maître Huineng ?
Vénérable Sheng-yen Il a vécu au VIIIe siècle de
notre ère.
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Je vous le demande parce qu’il
existe un lien historique entre le Chan et l’origine et le développement du
bouddhisme tibétain. Nous savons que Lama Tsongkhapa [fondateur de l'école
Gelugpa] a été l’un des critiques
les plus virulents des enseignements subitistes du Chan au Tibet, et qu’il y
eut un grand débat autour du Chan et des enseignements transmis depuis le
bouddhisme indien. Cependant, dans le temple de
Samyê, pendant l’époque de formation du bouddhisme tibétain, sous le règne du
roi Trisong-Deutsen, plusieurs ailes du bâtiment étaient dévolues à
différentes pratiques. Une section était consacrée aux pratiquants du vajrayana
- les tantrikas. Une
autre section était dédiée aux lozawas et aux pandits - les traducteurs
et les lettrés. La troisième section était nommée salle du dhyana, le lieu de
la méditation. C’est là qu’est censé avoir résidé un maître chinois nommé
Hoshang. C’est au VIIIe siècle, lorsque Samyê fut construit, que les maîtres
indiens Santarakshita et Kamalashila étaient actifs au Tibet et prirent part
au développement du bouddhisme tibétain. À mon avis, si Santarakshita a
bâti une aile séparée dans le temple de Samyê pour la résidence des maîtres
chinois du Chan, c’est qu’il a fait bon accueil à cette tradition et l’a
considérée comme un élément important du bouddhisme au Tibet. Cependant, il
semble qu’à l’époque de son successeur, Kamalashila, certains pratiquants du
Chan au Tibet aient favorisé une version légèrement différente de la doctrine
originelle. Ils insistaient énormément sur le rejet de toute forme de pensée,
pas seulement dans le contexte d’une pratique spécifique, mais presque comme
une position philosophique. C’est ce qu’a attaqué Kamalashila. Aussi me semblet-il
que deux versions différentes du Chan ont pénétré au Tibet.
Vénérable Sheng-yen Je suis très reconnaissant à Sa
Sainteté de soulever le cas du maître chinois Hoshang. D’après l’histoire, il
semble que les moines chinois du temps de Kamalashila n’étaient pas qualifiés
pour représenter le Chan. Dans les grottes de Dun Huang, où de nombreux textes
bouddhistes ont été exhumés, les chercheurs ont découvert des textes anciens
relatant une histoire similaire au sujet du premier moine chinois, qui eut une
grande influence sur le bouddhisme tibétain, en particulier sur la pratique de
la méditation. Aussi, peut-être, après tout, le premier maître chinois à être
venu au Tibet n’était-il pas si mauvais que ça !
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Dans la tradition tibétaine, le
premier maître chinois fut bienvenu ; on suppose que c’est le second maître qui
a été vaincu en débat.
Vénérable Sheng-yen Alors peut-être n’y aura-t-il pas
de problème avec moi, mais avec mon successeur qui va perdre à son tour !
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Oui ! Du point de vue
tibétain, le premier Hoshang est bienvenu. C’est aux disciples du second
Hoshang que nous devons dire « au revoir ! » Si les maîtres chinois
que nous recevons maintenant sont les disciples du premier maître chinois au
Tibet, nous les accueillerons avec joie. Si ce sont des disciples du second
maître chinois, nous devrons leur dire « bon voyage ». Personnellement, je ne crois pas
qu’il existe une contradiction réelle entre les approches de la voie graduelle
et de la voie soudaine. Ce n’est pas dire pour autant que la voie soudaine soit
appropriée à chacun. Il peut
y avoir des circonstances exceptionnelles dans lesquelles certains individus
sont susceptibles de tirer un meilleur profit d’une approche spontanée,
simultanée et instantanée, mais, en général, l’approche graduelle est
probablement plus appropriée.
Vénérable Sheng-yen Je suis d’accord avec ce que
vient de dire Sa Sainteté au sujet de l’éveil instantané et de la pratique
graduelle. Je dois toutefois préciser que l’approche instantanée n’est pas
réservée aux gens très éduqués, aux gros calibres intellectuels. En fait, l’approche
instantanée peut parfois être utile à des gens dépourvus d’éducation. Le
sixième Patriarche Huineng en fournit un exemple. Bien qu’il fût illettré, il
manifesta une profonde compréhension du dharma. Une histoire similaire est
arrivée à l’époque du Bouddha. Suddhipanthaka, l’un des disciples du Bouddha,
était un individu très peu cérébral, qui ne comprenait aucun des enseignements.
Il atteignit pourtant la
condition d’éveil en suivant une méthode que lui indiqua le Bouddha : en
balayant le sol et en nettoyant les sandales !
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Je voudrais maintenant clarifier
un point. Dans le bouddhisme, nous trouvons beaucoup d’insistance sur la
sagesse, l’intelligence, la vision pénétrante. Parfois on a l’impression que l’on
parle de gens très cérébraux, au cortex extraordinairement complexe, mais telle
n’est pas nécessairement la signification de la sagesse ni celle de la vision
pénétrante dans le contexte bouddhiste. Dans les Écritures bouddhistes, il y a
des descriptions de l’intelligence devenue folle, lorsque les gens coupent les
cheveux en quatre sans avoir aucune vision, seulement de brillantes idées à
foison. La sagesse n’inclut pas nécessairement l’intelligence, elle a plutôt à
voir avec la vision pénétrante et la connaissance. Deuxièmement, je voudrais
souligner qu’il existe des gens que nous pourrions trouver pas très malins ou
peu intelligents, mais qui n’en ont pas moins la disposition juste et le talent
adéquat. Il en allait ainsi de
ce moine extrêmement stupide, tout juste bon à balayer le sol et à nettoyer les
sandales, Suddhipanthaka, qui en exerçant cet office augmenta son niveau de
sagesse et de connaissance. Vous avez parlé du bouddhisme
chan et de certains des enseignements clés de la tradition chan. Dans les
textes tibétains, nous trouvons des références à la méthode chan, en
particulier à propos de l’approche soudaine ou instantanée. Par exemple, je me
souviens d’un texte dans la tradition Kagyupa qui décrit très explicitement la
pratique du mahamudra comme une voie soudaine, disant que ceux qui
comprennent le mahamudra comme une voie graduelle sont complètement dans l’erreur
!
Il existe en effet une approche
soudaine de la réalisation, qui est spontanée et ne se limite pas à la
structure de la pratique graduelle. Nous trouvons également des
expressions telles que « simultanéité de la connaissance et de la
libération » dans les écrits de la tradition Shakyapa, et particulièrement
dans la pratique du dzogchen de la tradition Nyingmapa. Dans la tradition
Gelugpa, même Lama Tsongkhapa accepte la notion de simultanéité et de
libération instantanée. Il souligne
cependant que ce qui semble être une réalisation instantanée se révèle être en
fait la combinaison de nombreux facteurs entrant soudainement en jeu, et
provoquant ce moment de libération. […] Dans la tradition tibétaine, les
maîtres n’utilisent pas de bâton, à la différence des maîtres chinois de votre
école, mais dans l’enseignement dzogchen, il existe une approche similaire où
le pratiquant crie la syllabe « peh ! » avec une grande force. Il est
dit que lorsque cette syllabe est proférée, toute la chaîne du processus mental
est coupée instantanément, et que le pratiquant fait l’expérience soudaine,
spontanée. Cette expérience est décrite comme un état de sidération, non
conceptuel, libre de pensées.
Vénérable Sheng-yen Le pratiquant demeure-t-il dans
cet état de sidération ? N’est-ce qu’une expérience momentanée, ou
est-elle prolongée ?
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Je répondrai par une stance de
Sakya Pandita, disant que, dans les intervalles entre les différents processus
mentaux, le rayonnement intérieur, ou la claire lumière, prend place
continuellement. La stance suggère que, lorsque l’on crie « peh » et
que l’on fait soudainement l’expérience de cet état spontané de sidération et
de non-conceptualisation, ce dont on a l’expérience est la claire lumière, que
l’on appelle aussi vacuité. Cependant une telle expérience n’est que
momentanée. Il est dit
aussi que ceux qui ont une grande accumulation de mérites peuvent faire l’expérience
de la vacuité lorsque toutes les conditions sont mûres. Dans l’enseignement
dzogchen, si votre sidération s’accompagne de bénédictions et d’inspirations de
votre guru, et si vous avez stocké un maximum de mérites, vous serez capable de
parfaire cette expérience en rigpa, l’authentique parfait éveil. Lorsque
nous faisons l’expérience de cette claire lumière, le monde entier se fond dans
la nature de la vacuité, ou l’ultime réalité.
Vénérable Sheng-yen Combien de temps l’individu
peut-il maintenir cet état de claire lumière et percevoir la nature de la
vacuité ? Cette expérience s’efface-t-elle graduellement ? La personne
peut-elle être sujette à d’autres illusions de l’esprit ? Comment cette
expérience affecte-t-elle l’état de rêve ?
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama En utilisant à nouveau la
terminologie dzogchen, lorsque nous disons que la nature de l’esprit est claire
lumière, nous parlons effectivement d’une qualité essentielle de la conscience,
qui est continuellement sans interruption. Par analogie, tant qu’il y aura de l’eau,
la claire nature de l’eau demeurera. Bien sûr, parfois l’eau est
boueuse, et nous ne pouvons voir sa clarté essentielle. Si l’on agite l’eau,
elle devient plus trouble. Pour en percevoir la claire nature, il faut la
laisser reposer. Dès que l’on arrête de l’agiter et qu’on la laisse reposer,
elle retrouve sa claire nature. Ce n’est donc qu’en laissant reposer cette eau
boueuse que l’on verra la clarté de l’eau. La clarté de l’eau n’existe pas
ailleurs que dans l’eau boueuse. De même, que l’on entretienne une
pensée vertueuse ou non-vertueuse, on est encore dans l’état d’esprit imprégné
de la nature de claire lumière. Du point de vue de la pratique, aussi bien les
pensées vertueuses que non-vertueuses sont des obstacles à l’expérience de la
claire lumière. Nous plaçons donc l’accent sur l’effort de laisser reposer sa
propre conscience, de stopper les processus de pensée vertueuse aussi bien que
non-vertueuse. Seulement alors ferons-nous l’expérience de la claire lumière.
Nous pouvons observer de nombreuses ressemblances – ou parallèles - entre ces
enseignements et ceux de l’approche soudaine, simultanée, du bouddhisme chan. [...]
Vous avez décrit une forme de
méditation chan où le pratiquant est encouragé à rechercher ce « Je » qui
expérimente les émotions négatives, à travers des questions telles que « Qui
suis-je ? » « Qui crée cette expérience ? » etc. Cette approche
est très similaire à l’approche madhyamika du diamant-coupeur, qui voit les
choses dans la perspective des causes et des effets. Nous trouvons également
des approches similaires dans les écrits de Chandrakirti (600-650) sur l’analyse
en sept points de la personnalité ou du soi. Dans la tradition Kagyupa, le
grand yogi Milarepa (1040-1123) utilisa des approches similaires en demandant
sans cesse à ses étudiants de scruter leur for intérieur : « Où êtes-vous ? » Je voudrais également souligner
que l’un des enseignements centraux de l’école de la Voie du Milieu consiste à
questionner sans cesse l’existence des choses derrière leur apparence. Ici, il
semble important de comprendre ce que signifie réellement la vacuité. Par
exemple, nous pouvons dire si, devant nos yeux, un insecte existe ou non. Après
un examen attentif, nous pouvons parvenir à la conclusion qu’il n’y a pas d’insecte
dans notre champ de vision. Mais cette absence n’est pas la vacuité. Alors,
trouver et ne pas trouver semblent parfois coïncider. La vacuité est quelque
chose que l’on découvre après avoir soumis quelque chose qui existe à un examen
attentif, en essayant de trouver ce qu’est réellement sa nature ultime.
Vénérable Sheng-yen Certaines personnes pensent que
lorsqu’elles se demandent « Qui suis-je ? » et qu’elles découvrent
une absence d’esprit, ou lorsqu’elles demeurent dans un état de vide, elles ont
atteint l’éveil. C’est une grave erreur ! Cet état est parfois nommé dans
le Chan « vacuité idiote ». Un maître chan qualifié doit confirmer l’expérience
de l’étudiant. En outre, l’étudiant doit observer sa vie quotidienne pour voir
si elle comporte encore beaucoup d’émotions perturbatrices et d’attachements
contraignants. Si une personne a un aperçu
authentique de la vacuité, cela est nommé « éveil superficiel », ou
« voir sa nature propre ». Si l’individu peut maintenir cette
expérience continuellement et indéfiniment, on l’appelle éveil profond. En
revanche, si l’expérience de l’individu ne s’accorde pas avec la nature de la
vacuité dans l’enseignement de la
Voie du Milieu, nous ne la reconnaissons pas comme un éveil
authentique. La réalisation du non-soi est
réellement le résultat de la pratique de non-recherche, parce qu’au fur et à
mesure qu’une personne avance dans la pratique, elle cesse de rechercher l’éveil individuel et se concentre sur
l’aide à autrui. Lorsque vous avez cessé d’être concerné par votre propre
réalisation, et que vous vous impliquez profondément dans l’effort d’aider les
autres à se libérer de leur souffrance, alors il y a une possibilité d’éveil.
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama […] Maître Sheng-yen, vous avez
mentionné qu’un individu peut demeurer sans interruption dans l’expérience de
la vacuité. Une telle expérience de la réalisation ne peut prendre place qu’à
un stade très élevé de développement, parce que cela implique une maîtrise de
la stabilisation méditative et des réalisations subséquentes. Dans beaucoup
des étapes, avant que l’on ne devienne complètement éveillé, la stabilisation
méditative et les réalisations subséquentes se suivent en alternance. Il est dit que, au stade de l’éveil
complet, la stabilisation méditative et les réalisations subséquentes
deviennent simultanées. De ce point de vue, quiconque est capable de maintenir
l’expérience directe de la vacuité dans la stabilisation méditative sans jamais
vaciller est pleinement éveillé.
Vénérable Sheng-yen L’éveil intégral n’est pas la
même chose que l’état d’éveil. L’état d’éveil intégral ne met pas fin aux
illusions. C’est plutôt un état où n’existe plus le moindre doute à l’égard du
dharma. Les gens pleinement éveillés peuvent encore avoir des illusions, mais
ils ne les manifesteront ni verbalement ni physiquement. Ils ne sont pas
libres de toute illusion, mais ils connaissent clairement la voie de la
pratique qu’ils doivent suivre. Le Chan ne met pas l’accent sur la pratique progressive
du dhyana. J’ai personnellement pratiqué la stabilisation méditative
progressive ou dhyana ; cependant, l’expérience personnelle consistant à
voir sa propre nature, ou vacuité, est plus importante. Comme la sensation de l’eau,
c’est quelque chose qu’il faut expérimenter soi-même. Il en va ainsi avec l’expérience de la vacuité. Vous devez en
faire personnellement l’expérience ou vous ne la connaîtrez jamais. Il n’est pas suffisant d’en avoir
entendu parler. L’éveil intégral, cependant, diffère de la vision de la nature
propre, l’expérience initiale de la vacuité, en ce que l’on peut retourner à l’état
d’esprit ordinaire après avoir vu sa propre nature, et ne pas saisir pleinement
comment les illusions opèrent et se manifestent. Une personne intégralement
éveillée, dont l’esprit est extrêmement clair, est pleinement consciente des
manoeuvres des illusions, à tout instant. Bien plus, du point de vue chan,
l’état d’éveil intégral n’est pas quelque chose que l’on maintient dans la
stabilisation méditative. Comme c’est la première fois que nous avons un tel
dialogue, et qu’il est nécessairement bref, il ne nous sera peut-être pas facile
d’entrer très clairement dans les détails. Cela peut prendre au moins deux ou
trois jours pour clarifier certaines de ces questions.
Sa Sainteté
le Dalaï-Lama Comme l’affirment les Écritures,
pour les pratiquants qui ont directement fait l’expérience de la vacuité, la
vérité en est inexprimable, au-delà du langage, au-delà des mots. Sans cette
expérience directe, la vacuité se limite à une compréhension intellectuelle,
elle se résume à un concept.
- "Au
coeur de l'éveil". Dialogue sur les bouddhismes
tibétain et chinois, SS le Dalaï-Lama
et le Vénérable maître chan Sheng-yen,
éditions du Seuil, coll. "Points Sagesses"
n° 214, Paris, Lattès, 2005.
- "Confiance dans l’esprit"
(Guide pour la
pratique du Ch’an), Vénérable Sheng-yen,
éditions Dharma, Saint-Michel-en-l'Herm,1997.
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