
"Micro-Hebdo"
de l'UBE - n° 84 1er juillet 2006
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le 1er août 2006
Actualités de l'UBE
Mise à jour mensuelle
du
site
Rubrique Actualités mise à jour de l'agenda : mois de
juillet, août et septembre 2006
Cours à
Paris
Le programme
de l'année 2006-07
sera mis en ligne lors de la mise
à jour du 1er août prochain.
Les
inscriptions débuteront le 11
septembre 2006 et les cours reprendront le 16 octobre,
pour la prochaine session du Cours en Ligne, et le 21 octobre,
pour les cours en salle à Paris.
Actualité
du bouddhisme (quelques
rendez-vous, extraits de l'agenda)
du jeudi 6 au dimanche 9 juillet Grenoble Colloque "Pratiques spirituelles bouddhistes et
chrétiennes en hospitalité". A partir de regards croisés, découvrir à
la fois l'unité et la diversité des différentes pratiques spirituelles dans les
traditions bouddhistes et chrétiennes, appréhender leurs fondements et leurs
finalités, aider à un ajustement de ces pratiques à partir d'éclairages
psychanalytiques et spirituels. Organisation et renseignements : Centre
Théologique de Meylan, 15 chemin de la
Carronnerie 38246 Meylan cedex.
du lundi 10 au jeudi 13 Juillet Eure Retraite de Tchenrézi. Trois
sessions quotidiennes de 2 heures. Renseignements : Ngor Ewam
Phende Ling (école : Sayka), 3 rue du Bout-de-la-Ville 27180 Les
Ventes. Tél. 02.32.67.80.63. ou 02.32.67.85.27.
du
lundi 10 au dimanche 16 juillet Ardèche Retraite d’été.
Enseignements : « S’établir dans l’instant présent, unique et
merveilleux», avec Jokei Ni. Renseignements : La Demeure sans Limites,
Riou La Selle 07320 Saint-Agrève. Tél. 04.75.30.13.62.
du mardi 11 juillet au mardi 8 août Gironde Retraite
au Village des Pruniers afin de bénéficier des énergies positives de la
pratique de la Pleine Conscience avec le Maître zen Thich Nhât Hanh. Renseignements
: Village des Pruniers - Hameau nouveau, (école : Ordre de
l'Inter-être, Sangha de Thich Nhat Hanh) 13
Martineau 33580 Dieulivol. Tél. 05.56.61.66.88.
du dimanche 16 au vendredi
21 juillet Ille-et-Vilaine
(Rennes) Enseignements
du XIVe Dalaï Lama. Conférence "Paix
intérieure et paix universelle". Enseignement pendant 4 jours 1/2 sur
l'Esprit d'Eveil, à partir du "traité de la Voie Médiane de
Nagarjuna". Transmission de l'initiation de Padmasambhava, suivant la
tradition des termas de Gourou Chöwang. Organisation par les congrégations
Dachang Vajradhara Ling, Pel Droukpay Tcheutsok (Plouray) et du Centre d'Etudes
de Chanteloube, réunis dans le cadre de l'association "Océan de sagesse
Rennes 2006". Informations et inscriptions sur le site web www.DalaiLama-Rennes2006.fr ou par courrier à : Océan de Sagesse Rennes
2006, Bel Avenir, 56770 Plouray.
du samedi 22 juillet au samedi 5 août Drôme Dharma
Yatra : 6e marche annuelle
à travers les superbes paysages du Sud-Ouest, en compagnie du Sangha. Renseignements : Dharma Network Tapovan,
Le Maine, 24640 Cubjac. Tél. 06.30.65.08.78.
du
dimanche 23 au dimanche 30 juillet Canton de Vaud (Suisse) Sesshin d’été organisée par le
Centre Zen Soto de Genève, dirigée par Kosen Nishiyama Roshi. Renseignements : Centre Zen de Genève (école
: Zen sôtô), 15 quai du Cheval blanc 1227 Les Acacias - Genève. Tél. (00.41) 79-449.48.19
(ou courriel).
du dimanche 23 juillet au vendredi 11 août Maine et Loire Retraite
d'été sous la
direction de Lopön Yongzin Namdak Rinpoché et de Khenpo Tenpa Yungdrung
Rinpoché. Renseignements : Shenten
Dargyé Ling, (école Yungdrung-Bön)
Le Modtais, 49160 Blou. Tél. 02.41.59.49.56
/ 06.16.04.16.82.
du lundi 31 juillet au samedi 12 août Puy de Dôme Méditation et Sagesse, stage avec
Lama Lhundroup et autres enseignants, au centre Guepel Ling. Renseignements : Dhagpo Kundreul Ling
(école : Karma-Kagyu). Centre Guepel Ling (Croizet) 63390 Espinasse. Tél. 04.73.85.84.00.
"Le chemin
le plus court"
témoignage
d'un pratiquant de vipassanâ
La
méditation dite "vipassanâ"
est considérée, dans le bouddhisme ancien et l'école
Theravâda, comme "la voie unique" et le "chemin
le plus court" pour parvenir à l'Eveil et à
la Libération. Si cette méditation existe aussi
dans les écoles du Mahâyâna (sous le nom
sanskrit de vipashyanâ),
elle n'y occupe pas la position centrale qui est la sienne dans
le Theravâda et présente aussi quelques différences
dans sa pratique (voir Micro-Hebdo
n° 68). Son "efficacité" vis-à-vis
de l'Eveil l'a fait souvent préféré à
la méditation de "calme mental" (samâdhi
ou samatha),
dont les bouddhistes de toutes écoles n'ont cessé
de préciser les risques, car les états de conscience
raffinés et plaisants que celle-ci permet d'atteindre
peuvent constituer des "impasses spirituelles" et,
finalement, détourner de la voie de l'Eveil... Alors
que le "calme mental" nécessite un environnement
monastique ou particulièrement protégé,
la pratique de vipassanâ
- qui vise à développer la vision juste de tout
phénomène, tel qu'il est, au moment où
il est - peut s'effectuer en tous lieux et en toutes circonstances.
Son apprentissage, cependant, mérite d'être effectué
dans les meilleures conditions possibles et nombre de laïcs
- tant en Asie, traditionnellement, qu'aujourd'hui aussi en
Occident - s'y exercent de manière intensive dans un
contexte monastique avant de poursuivre leur pratique dans la
vie quotidienne "mondaine".
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Il
existe aujourd'hui d'assez nombreux ouvrages, écrits
par des Occidentaux, évoquant l'apprentissage
de cette pratique enseignée en Thaïlande,
Birmanie ou en Occident, dans des centres ou des
monastères spécialement aménagés
pour des laïcs, notamment européens
ou américains. Il est plus rare, en revanche,
de disposer de témoignages de son enseignement
dans son contexte traditionnel asiatique, notamment
au Laos. C'est pourquoi le témoignage
d'Amphay Doré se révèle particulièrement
intéressant... Né en 1940, à Luang Prabang, au
Laos, d’un père français et d’une mère lao,
Amphay Doré a accompli ses études secondaires à Vientiane et en France.
Diplômé de psychologie et d’ethnologie (Sorbonne, Ecole des Hautes
Etudes Pratiques), il devient en 1987 Docteur ès lettres et sciences
humaines. Consultant pour l’UNESCO, il est chercheur au CNRS depuis
1965. Fondateur du Cercle de Culture et de Recherches Laotiennes,
Amphay Doré est spécialiste en histoire et anthropologie des peuples
Tai et Lao et il a notamment publié "La Caravane des éléphants" (Actes Sud, 2003)
et "Le Partage du Mékong" (Encre, 1980).
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Il
est traditionnel, en Asie du sud-est, qu'un jeune homme "prenne
la robe monastique" pour une courte durée (généralement
deux ou trois mois), soit à "l'âge de raison",
vers 7 ans, soit au début de l'âge adulte, vers
20 ans, avant de se marier ou d'entrer sur le marché
du travail... Une autre occasion est fournie par le décès
d'un proche ; la "prise de robe" est alors considérée
comme une occasion "d'accumuler des mérites"
qui sont ensuite "transmis" au défunt. C'est
aussi, plus familiairement, une occasion de rendre hommage à
un parent qui a voué sa vie à votre éducation,
en donnant de son temps à son tour pour lui venir en
aide, religieusement, tout en s'aidant soi-même, spirituellement
; un temps de deuil, socialisé, dont on peut espérer
un bénéfice spirituel pour tous. Le décès
de son frère, en 1964, puis de son père, en 1968,
furent ainsi les circonstances, pour Amphay Doré, de
devenir moine à deux reprises, pour quelques mois, en
1966 et 1970. Mais, si c'est avant tout en ethnologue qu'il
vécut cette première expérience, c'est
en pratiquant bouddhiste qu'il vécut surtout la deuxième
; un "itinéraire spirituel lao" qu'il a voulu
partager, dans un livre-témoignage, dont nous vous proposons
ci-dessous un large extrait. Après avoir évoqué
en ethnologue, dans les premiers chapitres, la spiritualité
bouddhiste lao, Amphay Doré raconte sa vie et son expérience
de la pratique de la méditation dans deux monastères
de la tradition des "moines de forêt". Son dernier
chapitre (chap. VII) est intégralement consacré
à sa pratique de vipassanâ,
sous la direction spirituelle du Vénérable Mout.
"Le chemin
le plus court" tiré
de "L'école de la forêt", chapitre VII
Aussitôt réveillé, je portai mon attention sur ma main
droite, car c’était le premier élément que j’allai bouger pour me lever. Je la
ramenai lentement sur mon ventre, en décomposant mon mouvement. Je fis de même
avec la main gauche, qui venait recouvrir la main droite. Je m’asseyai ensuite
et « avec la lenteur du malade », je m’extirpai de ma moustiquaire. Je
commençai ma journée par les figures de la « prosternation », puis j’allai
marcher près de ma maison en portant mon attention sur chacun de mes pas.
Quelques temps après, un novice m’apporta l’unique repas de
la journée. Assis devant le plateau d’aliments, je me restaurai en décomposant
mes gestes : la main partait vers la cuillère ; s’arrêtait près d’elle ; la
touchait ; la prenait ; l’emmenait vers la nourriture ; plongeait dedans ; la
recueillait ; l’amenait vers la bouche ; s’arrêtait devant elle ; la bouche
s’ouvrait ; la cuillère y pénétrait ; la bouche se refermait sur elle ; la
cuillère en ressortait ; se dirigeait vers le plateau ; s’arrêtait au-dessus ;
était déposée dedans. La main venait ensuite avec lenteur se reposer sur la
table. Alors seulement commençait la mastication des aliments : les dents s’approchant
et se desserrant alternativement jusqu’à la dissolution complète de la nourriture...
j’avalai ensuite, en suivant par la pensée la descente des aliments. Puis
venait la deuxième bouchée...
L’action de manger fait intervenir à elle seule cinq des six
bases de l’attachement : la vue, le toucher, le goût, l’odorat et l’esprit. Les
couleurs contrastées des mets rappellent d’autres couleurs ; les grains de riz
gluant sous les doigts font penser à d’autres formes et à d’autres objets que
ces mêmes doigts ont palpés ; le goût et l’odeur des aliments que l’on mange
contient le goût et l’odeur de tous ceux que l’on a aimés ou détestés ; par
l’esprit, s’échafaudent d’infinies considérations à propos des aliments en
question… J’étais dans la position d’un étudiant en arts martiaux
traditionnels qui, portant son attention sur lui-même, apprend à saisir
globalement la position des ennemis qui l’entourent. Par le vide des significations
réalisé en lui, il arrive à appréhender les moindres intentions à son égard. Les significations qui naissent dans le rapport des bases et
de leurs objets, constituent la trame psychologique de notre existence : grâce
au développement de notre attention, il est possible d’avoir conscience de ces
processus. En prendre conscience permet de s’en détacher. Ils n’en continuent
pas moins à se manifester encore longtemps mais nous n’en sommes plus affectés.
Ce n’était qu’à un stade très avancé de développement spirituel, qu’ils cessent
de se produire ; l’attention devient alors permanente. Le rapport entre la
lumière et l’obscurité peut rendre compte métaphoriquement de celui existant
entre la signification et l’attention : les significations naissant en
l’absence d’attention sont comparables à une obscurité totale dans laquelle il
est impossible de distinguer la moindre topographie. En revanche, lorsque
l’attention naît, son effet sur notre mental est d’abord comme celui de la
lumière des réverbères balisant de place en place une route de campagne qui,
sans nous révéler parfaitement le parcours, le suggère en filigrane. Par la
suite une production suivie de l’attention permet de neutraliser
continuellement les significations, de même qu’une route éclairée par des
réverbères rapprochés les uns des autres, réduit totalement l’obscurité en même
temps qu’elle offre une vision globale de son parcours.
Les notions de kam [kamma/karma] et de boun [puñña] prennent tout
leur sens dans le cadre de la pratique de la vipassanâ. Ce que l’on entend par
kam ne signifie pas originellement la force d’aliénation telle que le conçoit
ordinairement le sens populaire mais, conformément à son étymologie, seulement l’acte. Cependant, par delà son aspect purement physique,
le kam possède un résidu, une trace énergétique dont la qualité dépend de
l’attitude spirituelle que nous avons au moment de l’accomplissement de l’acte.
Ainsi un acte accompli avec détachement a pour résultante une énergie
libératrice (cf. le boun, mérites spirituels de la conception
populaire) ; un acte accompli avec attachement a pour résultante une énergie
aliénatrice (cf. le kam ou le bap [pâpa], le péché de la conception populaire).
Lorsque, entendant un son venant de la rizière voisine, je
reconnaissais en lui un chant de femme et que ce chant me faisait penser aux
femmes que j’avais connues, cela constituait un kam, un acte dont la résultante
était un attachement renouvelé. En revanche, si mon attention était bonne et
que le chant en question restait seulement un objet auditif, en l’absence de
significations, cela constituait également un kam, un acte ; mais il s’agissait
d’un acte détaché, c’est-à-dire un acte libérateur, générateur de mérites
spirituels (boun). Une attention produite à haute fréquence permet à l’esprit
de saisir à l’état pur l’objet tactile, l’objet visuel, l’objet olfactif,
l’objet gustatif, l’objet auditif et l’objet mental. A ce niveau, que l’on désigne
par le terme paramat ([paramatha] la vérité substantielle), est la nature.
C’est là que s’opère la réduction exhaustive des significations attachées à la
culture paññatti, la réalité combinatoire). Si une femme, appréhensible par
l’oeil, le corps, le nez, la langue et l’esprit devient pur objet, non entaché
de significations comme pour le Vénérable Mout [le maître de méditation de l’auteur], ni les sensations, ni les
perceptions, ni les formations mentales, ni la conscience ne naissent.
Simultanément la souffrance est abolie.
Le premier jour de la pratique de la vipassanâ, je ressentis
une impression de fatigue et d’étrangeté. Il m’arriva parfois de saisir
l’origine du processus qui commandait mes mouvements. Le lendemain, pendant sa
courte visite, le Vénérable Mout me recommanda de bien faire attention au
mouvement et à l’arrêt du mouvement, notamment au fait que l’un engendrait
l’autre. Il me mit également en garde contre la contraction du corps qui
apparaissait après un certain temps : « Agissez sans forcer, avec lenteur et une totale
décontraction. Un corps décontracté est un corps pur de pensées ou de
sensations. Il favorise l’établissement de l’attention. Lorsque votre corps se
contracte, arrêtez vos mouvements. Observez votre corps en vous décontractant,
puis poursuivez. »
Dans la soirée, je connus des sentiments de satisfaction, de
bonheur prolongé ainsi qu’un contentement de moi-même, de ma famille, de ma
profession et de la situation dans laquelle j’étais. Mes journées se passaient en mouvements et en arrêts de
mouvement. J’étais tantôt debout, tantôt assis, en marche ou couché, mangeant,
buvant, me lavant ou accomplissant mes fonctions naturelles. Dans les moments
de fatigue, je me contentais de porter mon attention sur ma main pivotant sur
l’arête du petit doigt, tantôt perpendiculairement au plan du genou, tantôt à
plat sur celui-ci. La pratique de la vipassanâ consiste essentiellement en une
observation du présent. Mais cela diffère totalement de l’attitude traduite par
l’expression française « vivre dans l’instant » dans laquelle la référence à la
diachronie est immanente, soit en considération d’un passé par trop contraignant,
soit d’un futur inéluctable. Lorsque l’on est dans le présent, l’esprit n’erre
pas et il n’y a pas place pour la souffrance. « Quand votre attention s’échappe, me disait le Vénérable
Mout, arrêtez vos mouvements. Observez la
position de votre corps, immobile comme une souche d’arbre, puis reprenez vos
figures ». L’expérience du détachement, poussée à son degré optimum, nous
éclaire d’une façon particulière sur le problème de la réincarnation. On se
rend compte que toute faculté mentale est le fruit d’un exercice patiemment
élaboré. Que rien n’est donné au départ qui n’ait été l’objet d’un travail sur
soi, dans lequel le détachement, en tant qu’attitude corollaire d’une tâche
pleinement assimilée a sa part. « Le développement de
l’action est semblable un film de cinéma, m’expliqua un jour le Vénérable, on a
l’impression qu’il s’agit d’une seule image mais ce sont en fait une infinité
d’images successives ; l’une faisant place à l’autre, à une vitesse qui nous
illusionne. C’est le mouvement qui nous illusionne. La pensée est de même.
Quand votre esprit s’échappe et va à la rencontre de ses objets, il n’est
qu’une composition d’éléments qui se fait et se défait, pendant un temps donné.
La disparition des uns laisse la place aux autres. Lorsque on a vérifié cela
par l’attention portée à sa perfection, on ressent un écoeurement de l’illusion
d’être homme ou femme ». A un moment où je portais mon attention sur ma main pivotant
sur le genou, je vis, au ralenti, tous les détails du mouvement naissant, se
développant et cessant. Simultanément une profondeur insoupçonnée m’apparut,
tel le centre de la terre sous une immensité de glace. Ce que l’on prenait pour
montagne, forêt, terre, sable n’était que glace. Le centre de la terre, bien
lointain, était tout proche. Les obstacles de la nature n’étaient que
transparence : je constatais l’illusion ramenée à son point de départ,
l’immensité de la douleur des êtres animés contenue dans le creux de la main,
la vérité cachée mais toujours visible. Réalisant cela il me sembla que je ne
pourrais m’assoupir à aucun moment, tant que l’illusion persisterait. Je connus des moments de révolte contre ma situation, des
désirs intenses de me défroquer, des faims qui firent gronder mes intestins de
façon étonnante, des fatigues décourageantes. Le vénérable m’expliqua qu’il
s’agissait d’une réaction du groupe des sensations (véthana [vedanâ]), dont les
diverses manifestations étaient destinées à me maintenir sous le joug de leurs
attachements. Il me fit servir tous les soirs une citronnade pour pallier la
fatigue.
Un jour où j’avais de la fièvre, le Vénérable s’enquit de ma
santé : « Comment ça va ? - J’ai de la fièvre depuis hier. - Hier matin ou hier soir ? - Dans l’après-midi : au début je ne le savais pas. Je le
compris lorsque j’ai vu mes mains trembler et que je sentis mes pieds glacés. - Avez-vous pris des médicaments ? - Oui, de la
Nivaquine, hier et ce matin. - N’oubliez pas d’en prendre. Lorsqu’on est malade il faut
savoir qu’on est malade. C’est un objet de méditation important. C’est un des
quatre objets qui engagèrent la démarche spirituelle du Buddha : la naissance,
la vieillesse, la maladie et la mort. Il a recherché une voie qui puisse éviter
ces quatre écueils. La maladie est pleine d’enseignements : elle nous fait
découvrir notre prétention. C’est une forme de souffrance. La pratique de la
vipassanâ fait connaître la souffrance et la manière je la dépasser. Cette
dernière apparaît en quantité et en qualité plus grandes que dans une situation
« normale », elle est plus dense et nous harcèle en unités de temps plus
rapprochées ; elle utilise les attachements de tous nos sens et de notre
esprit. Mais en y appliquant l’attention, elle s’évanouit aussitôt. On comprend
ceci une fois pour toutes : le manque d’attention engendre la souffrance ; l’attention
la dissipe. Savoir comment la souffrance naît et comment elle meurt est la clef
de notre libération. Lorsque votre esprit s’égare vers ses objets, ne le
déplorez pas. Il ne faut pas désirer supprimer l’inattention ; tout désir est
une souffrance. L’attention met fin au désir. » Au fur et à mesure que le Vénérable parlait, je sentis la
fièvre se lever. Quand il eut fini, je me sentis tout à fait bien, mis à part
des douleurs aux jambes dues à la longue station accroupie durant
l’enseignement du Maître. Une souffrance prenait la place d’une autre... Dans l’après-midi qui suivit, je fus envahi par une
sensation de torpeur mais en l’absence de toute sensation désagréable. Je me
sentis dans un monde à part, tout à fait étranger à celui que j’avais connu
jusqu’alors au point que je ne compris plus mes attachements anciens. J’en fis
part au Vénérable le jour suivant : « Vénérable, j’ai connu un état d’indifférence totale. - Cela est encore l’expression de véthana, le groupe des
sensations. C’est normal. Dans la pratique, on connaît trois sortes de
sensations : le bonheur, la souffrance et l’équanimité. C’est comme dans la vie
courante mais ici elles apparaissent plus clairement, plus rapprochées dans le
temps et avec une intensité plus grande. C’est bien, vous devez savoir que ce
ne sont que des sensations. Ne les confondez pas avec vous-même. Et à propos de
votre attention ? - Elle est irrégulière, parfois bonne, parfois défaillante. - A quel sujet est-elle défaillante ? - Au sujet de mes occupations futures, aux choses que je
devrai entreprendre après ma défroque. - Il y a un vieux moine qui a pratiqué pendant sept mois
sans grand résultat car une chose le retenait : un livre qu’il avait oublié de
rendre. Mais cela ne fait rien, les résultats sont toujours appréciables : le
fait que votre attention s’échappe vous montre un aspect de la
non-substantialité [anatta], le fait qu’elle est irrégulière vous enseigne la
non-permanence [anicca], le fait que vous déplorez cet état de fait vous
indique la souffrance [dukkha]. Vérifiez les trous par lesquels votre attention
s’échappe et quelles en sont les occasions. Est-ce au moment de votre lever, de
votre marche, de votre station assise ou debout, de votre toilette, ou de votre
repas ? Le sachant, prévenez-vous en par des exercices préparatoires. » Les paroles du Vénérable n’eurent apparemment aucun effet
sur le repas qui suivit, auquel j’assistais, comme du dehors, à une préhension
d’aliments dépourvue de toute attention, qui plus est avec une rapidité
déconcertante. En même temps, j’avais abandonné les figures de la vipassanâ et
laissais libre cours à toutes sortes de pensées. Mais dans l’après-midi, un besoin profond d’accomplir les
figures m’apparut ainsi qu’un dégoût pour tous les objets mentaux qui venaient
me perturber. Même les objets les plus chers produisaient en moi une sorte
d’écoeurement. « Comment ça va ? me demanda le Vénérable, à la visite
suivante. - Ça va bien. - Quels états avez-vous rencontrés ? - J’ai ressenti un dégoût pour tous les sujets auxquels je
suis attaché et qui viennent d’habitude me perturber. - Cela relève encore du groupe des sensations. Ce dégoût,
s’il se développe, se transformera en agressivité. Prenez-en conscience, c’est
tout. Il y a trois sortes de sensations: le bonheur, la souffrance et
l’équanimité. On ne doit prendre aucun des trois. - L’équanimité est quand même le meilleur état ? - Oui, parce qu’il y a absence de souffrance. Mais en fait,
il est équivalent aux autres en tant que sensation. C’est encore une illusion
de soi-même. » La pratique de la vipassanâ est celle du chemin le plus
court. Nous sommes comme un voyageur qui mène son chemin, tête baissée, sans se
soucier du soleil, des coins d’ombre ou des rivières. Sur notre parcours, nous
rencontrons des cerfs, des oiseaux, des souris et des sauterelles; nous voyons
des jardins fleuris et des rizières verdoyantes mais nous ne nous arrêtons pas.
Il suffit de savoir qu’on les voit. La voie du samâdhi est différente. On y recherche
le bonheur dans l’équanimité. Ceux qui le pratiquent se retirent dans des lieux
isolés où rien ne vient les déranger. Mais le bonheur qu’ils trouvent, si
élaboré puisse-t-il être, n’est pas permanent : car recherchant le bonheur, la
souffrance s’impose nécessairement. En vérité il existe une autre forme de
bonheur, stable, au-dessus de tout attachement. « A quel moment votre attention s’échappe-t-elle ? - Au moment du repas. - Sachant cela, ralentissez votre rythme à cette occasion.
Procédez avec une grande lenteur afin que votre attention puisse suivre votre
geste. C’est comme pour remplir une mare : si on la remplit d’un côté et
qu’elle fuit de l’autre, elle ne sera jamais pleine. Mettez tout votre soin à
boucher les trous. La mare pourra être pleine aujourd’hui même. Alors vous
verrez... » Le jour suivant, le Vénérable me posa sa question habituelle
: « Comment ça va ? - Ça va bien. - Et la pratique ? - Je me heurte à des difficultés sentimentales dont je
n’arrive pas à me défaire. - Cela n’est pas important, pensez que vous réglerez ces
difficultés en leur temps. Mais maintenant, appliquez-vous à la pratique. Dans
la pratique, c’est ainsi : un petit attachement prend du relief; la puce
devient éléphant, c’est normal... De quelles choses avez-vous pris conscience
depuis que vous pratiquez ? - J’ai pris une claire conscience de mes attachements ; je
les connais bien maintenant. Ce sont eux qui m’empêchent d’évoluer tous les
jours. »
J’entendais par là que j’avais atteint les limites de mes
capacités de détachement. En effet, certains objets relevant de ma vie
affective, intellectuelle et professionnelle, tels des grains de sable
survenant dans un mécanisme, bloquaient mon évolution de façon rédhibitoire. Je
devais, pour y trouver solution, me défroquer et les assumer avec la constance
et la passion que requérait l’œuvre d’art. Mais à la différence du pur artiste,
l’étudiant en spiritualité ne réalisait ses œuvres que pour les abandonner,
telles les belles statues de Buddha en bois dorées à la feuille, offertes en
ex-voto par la population lao et dont la seule destination était de dépérir au
fond des grottes et des monastères. « C’est bien, me répondit le Vénérable ; ceci est un niveau
de connaissance qui a pour effet d’attendrir le cœur au point de n’oser plus
entreprendre quelque action de peur qu’elle ne vous attache. Il existe
également un autre niveau de connaissance, celui du détachement. Avez-vous des
problèmes ? - Hier, j’ai oublié de vous dire qu’en même temps que le dégoût
que je ressentais pour mes objets d’attachement, j’ai eu un grand désir de pratique.
Est-ce que ce désir était une illusion comme le dégoût ? - C’est une illusion dont le résultat est positif. - Peut-on avoir une connaissance élevée (pannia [paññâ/prajñâ])
simultanément à des attachements dont on ne peut se défaire actuellement ? - Oui, quand j’ai commencé à pratiquer, au Monastère des
Herbes Couvrantes, j’ai entendu des bribes de conversation de l’un de nous avec
notre Maître. C’était un jeune homme particulièrement avancé dans la
progression spirituelle. Il disait au Maître qu’il allait sous peu atteindre le
niphân [nibbâna/nirvâna] s’il continuait à pratiquer. De ce fait, il demandait
l’autorisation de suspendre la pratique de la vipassanâ car, ne voulant pas se
contenter de son propre salut, il avait fait le vœu d’être un Buddha, c’est-à-dire
de devenir un Sauveur. Le Maître essaya de l’en dissuader, lui expliquant le
caractère gigantesque de son entreprise et faisant valoir les nombreuses souffrances
et réincarnations nécessaires avant de pouvoir acquérir les qualités d’un
Buddha. Mais rien ne put le faire revenir sur sa décision car il avait exprimé
son vœu. Il demanda ce qu’il devait faire. « Vous devez, dans ce cas, pratiquer
le samâdhi et poursuivre vos existences », répondit le Maître. - Quelles sont les principales qualités d’un Buddha ?
demandai-je. - La connaissance (pannia), l’endurance
(viriya) et le dévouement (satthâ [saddhâ/sradhâ]). - N’y a-t-il que ces deux modalités pour réaliser
l’Extinction : la voie raccourcie qu’est la pratique de la vipassanâ et la voie
longue qui consiste à devenir un Buddha ? - Non, il existe encore la modalité des pra patiek
[pacceka/pratyeka-buddha] qui, sans l’enseignement d’aucune doctrine, réalisent seuls
l’Extinction. Avez-vous d’autres problèmes ? - Je voudrais vous dire que j’ai maintenant réalisé mon vœu
de prendre le froc pendant deux mois. En conséquence, je vous prie de
m’autoriser à me défroquer. - Quand voulez-vous arrêter la pratique ? - A l’instant même. - Il vous suffit d’arrêter vos figures. Dans la vie laïque,
continuez à pratiquer. On peut pratiquer la vipassanâ en toutes occasions :
portez votre attention sur votre corps, vos paroles et vos pensées. »
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