|
Actualité
de l'édition
Quelques
livres nouvellement parus et à paraître prochainement
Siddharta : le prince qui devint Bouddha
Marilia Albanese, photographies de Gianni et Tiziana Baldizzone éditions White star – Date de parution : 17/09/2008
N° ISBN : 978-88-6112-146-1 – Prix de vente : 38,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Des photographies de
chefs-d'oeuvre de l'art bouddhique et de pratiques et rituels bouddhiques
contemporains, des citations de textes canoniques, et une biographie de Bouddha
pour découvrir son itinéraire spirituel et son chemin vers l'éveil. Niveau
de lecture : Tout public
Bouddhisme et psychanalyse
Nina Coltart, trad. de l'anglais Corinne Marotte ; postface de Fabrice
Midal éditions Payot, coll. « Petite bibliothèque » n°
681 – Date de parution : 08/10/2008
N° ISBN : 978-2-228-90361-5 – Prix de vente : 6,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Nina Coltart (1917-1997), psychanalyste
et bouddhiste, membre de la British Psychoanalytical Society, a longtemps
dirigé la London Clinic
of Psychoanalysis. Elle explore ici les points
de convergence et de divergence du bouddhisme et de la psychanalyse, et montre
comment le bouddhisme peut enrichir la pratique psychanalytique.
Niveau de lecture : Public motivé
Trois soutras et un traité de la Terre Pure
édition et traduction de Jean
Eracle éditions Le Seuil, coll. « Points - Sagesse » n° 243
– Date de parution : 09/10/2008
N° ISBN : 978-2-7578-0765-1 – Prix de vente : 8,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Ces textes du Mahâyâna
mettent en évidence l'idéal des bodhisattvas, ceux qui aspirent à devenir des bouddhas
accomplis dans le but de conduire les êtres vivants. Ils décrivent les moyens
de parvenir à un tel idéal de sagesse, d'amour et de compassion et invitent les
candidats à l'éveil à atteindre l'état sans recul, permettant d'atteindre le
but sans jamais retomber dans les mauvaises destinées.
Niveau de lecture : Tout public
Leçons de bouddhisme pour l'entreprise : manager au-delà
du profit
Lloyd Field (Avant-propos du Dalaï-lama) éditions Maxima – Date de parution : 09/10/2008
N° ISBN : 978-2-84001-556-7 – Prix de vente : 18,80 €
Présentation du livre par l’éditeur : Présentation d'une approche
différente, bâtie sur des comportements intelligents fondés sur des intentions
et des valeurs humanistes. Plaide pour l'introduction d'une philosophie
humaniste dans une culture économique qui fait peu de cas de l'homme, d'un
nouveau mode de pensée qui offre un système de valeurs humanistes à la libre
entreprise traditionnelle.
Niveau de lecture : Public motivé
Bouddha : la sagesse
orientale
(pas d’indication d’auteur)
éditions Chronique – Date de parution : 17/10/2008
N° ISBN : 978-2-205-05910-6 – Prix de vente : 39,90 €
Présentation du livre par l’éditeur : Cette somme sur le bouddhisme
évoque la vie de Siddharta Gautama, son éveil et son enseignement, et retrace
les étapes marquantes de sa vie jusqu'à sa disparition à l'âge de 84 ans. Cette
monographie revient également sur les grands textes sacrés du bouddhisme, la
nature de cette religion, entre spiritualité et philosophie, et sa diffusion à
travers le monde.
Niveau de lecture : Tout public
Bouddhisme et violence
Bernard Faure
éditions Le Cavalier bleu, coll. « Mobilisations » – Date de
parution : 17/10/2008
N° ISBN : 978-2-84670-229-4 – Prix de vente : 23,50 €
Présentation du livre par l’éditeur : Réflexions sur les rapports
du bouddhisme avec la violence et sur le bien-fondé de l'association du bouddhisme
avec la compassion, la tolérance et la non-violence.
Niveau de lecture : Tout public
Vocabulaire du bouddhisme japonais
Frédéric Girard
éditions Droz, coll. « Hautes études orientales », plusieurs
volumes – Date de parution : 20/10/2008
N° ISBN : 978-2-600-01228-7 / 978-2-600-01191-4 / 978-2-600-01191-4 Prix de
vente : pas d’indication de prix
Présentation du livre par l’éditeur : Le bouddhisme offre les
caractères d'une religion universelle et recouvre des choses et notions pouvant
diverger, l'auteur a puisé parmi un ensemble de textes classiques, de lexiques,
de lectures personnelles d'ouvrages de référence, qui sont à la croisée des
courants et offrent une nomenclature, un vocabulaire ainsi que des notions
communes.
Niveau de lecture : Public de spécialistes
Les
éditions Arsis publient le même jour, 22 octobre
prochain, dans une collection intitulée "Sagesses des
éveillés", plusieurs documents (livres, DVD,
CD-Rom...) consacrés à la tradition bön
du bouddhisme tibétain :
- Jésus rencontre Bouddha sur le tombeau vide : une
question de présence et de vacuité dans le christianisme et le bouddhisme
Tenzin Wangyal et Annette
Jones
N° ISBN : 978-2-35297-031-6 – Prix de vente : 10,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Réflexion sur la présence et
la vacuité par un lama tibétain appartenant à la tradition bön-bouddhiste à
Houston, au Texas. Il répond au pasteur A. Jones sur les thèmes de l'absence et
du vide dans le christianisme et le bouddhisme à travers l'image du tombeau de
Marc.
- Eternelle tradition du bön : la religion ancienne
prébouddhique de l'Asie centrale et du Tibet : questions à un maître Dzogchen
bönpo
Sébastien Doerler et Lopön Tenzin Namdak Rinpoché
N° ISBN : 978-2-35297-030-9 – Prix de vente : 18,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Entretien avec Lopön Tenzin
Namdak sur la tradition bönpo. Le CD-ROM permet de découvrir la vie du Bouddha
de la religion bön et des commentaires de 10 peintures tibétaines appartenant au
Musée des arts asiatiques-Guimet.
- Enseignement Dzogchen bön
Lopön Tenzin Namdak Rinpoché, trad. en français par le comité de Hata-Ati
N° ISBN : 978-2-35297-033-0 – Prix de vente : 20,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Publication des neuf
enseignements de Lopön Rinpoché sur le Dzogchen et la pratique de sa
méditation. Il est mis en relation avec les points de vue du Soutra et du
Tantra et s'adresse aux étudiants et pratiquants occidentaux.
- Entretiens sur l'esprit sain : avec le XIVe Dalaï Lama,
Lopön Tenzin Namdak et Lopön Thekchoke
Henry M. Vyner, trad. en français par Sébastien Doerler
N° ISBN : 978-2-35297-032-3 – Prix de vente : 18,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Entretiens avec trois lamas
différents qui décrivent leurs propres expériences de l'esprit sain et de la méditation.
Ce volume constitue le quatrième d'une série destinée à aider à la compréhension
de la sagesse des traditions bön-bouddhistes du Dzogchen.
- La combinaison des quatre roues : de la transmission
orale du Shang Shoung
trad. en français par Sébastien Doerler
N° ISBN : 978-2-35297-029-3 – Prix de vente : 18,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Traité transmis oralement et
mis par écrit au VIIIe siècle qui explique les moyens qui permettraient de
connaître le chemin de l'éveil d'un Bouddha et de sortir de l'engrenage des
transmigrations pour s'élever dans la lumière. Il détaille les quatre roues qui,
combinées, formeraient un cycle existentiel. Le DVD contient une vidéo sur la
peinture tibétaine sur de l'expérience de l'éveil.
Distinction des vues
Gorampa Sönam Senge, trad.
Stéphane Arguillère
éditions Fayard, coll. « Trésors du bouddhisme » – Date de
parution : 05/11/2008
N° ISBN : 978-2-213-63076-2 – Prix de vente : 20,00 €
Présentation du livre par l’éditeur : Texte de la philosophie
tibétaine de Gorampa Sönam Sengge (1429-1489) relevant de diverses orientations
: Dolpopa, Tsongkhapa. La traduction annotée de ce texte est précédée d'un essai
qui en présente les motifs. Avec un bref aperçu de la vie de Dolpopa, Tsongkhapa
et Gorampa.
Niveau de lecture : Public motivé
Le bouddhisme expliqué aux Occidentaux : simples vérités pour une pratique au
quotidien
Jean-Pierre Schnetzler
éditions Dervy, coll. « Mystiques et religions » – Date de
parution : 10/11/2008
N° ISBN : 978-2-84454-572-5 – Prix de vente : 17 €
Présentation du livre par l’éditeur : Une introduction au bouddhisme
s'adressant aussi bien aux adeptes de cette conception de la vie et du monde qu'au
chercheur de sens qui veut comprendre la spiritualité d'autrui pour enrichir la
sienne.
Niveau de lecture : Tout public
|
|
Qu'est-ce que le "petit véhicule" ?...
L’opposition entre un « Petit » et un « Grand » « Véhicules » est extrêmement courante dans le bouddhisme, aujourd’hui, tant en Asie qu’en Occident. Très
souvent, on utilise aussi l’expression de « Petit Véhicule » pour
désigner l’école Theravâda, la plus ancienne des écoles bouddhistes actuelles,
présente dans toute l’Asie du sud-est, alors que les écoles qui se sont
implantées et développées dans le reste de l’Asie (Extrême-orient, Himalaya ou
Asie centrale) se réclament, elles, du « Grand Véhicule ».
L’emploi de l’expression « Grand Véhicule » ne pose a priori aucun problème, mais il n’en va
pas de même pour celui de « Petit Véhicule », qui se révèle nettement
péjoratif. De plus, malgré certaines permanences, la définition qui en a
été donnée a varié au cours des siècles et s’est différenciée dans ses emplois,
notamment entre l’Extrême-Orient et l’aire tibétaine. Elle masque aussi, en
partie, des réalités historiques dont on a souvent sous-estimé l’importance et
la valeur - et les chercheurs occidentaux, dans ce domaine, ne sont pas exempts
d’une certaine responsabilité…
Les emplois actuels de l’expression de « Petit Véhicule » relèvent
en fait d’une grande confusion, qui mêle des définitions et des usages
d’époques et de lieux différents, et procède à des assimilations souvent tout à
fait surprenantes. Une approche historique et systématique devrait permettre de
lever certaines des ambiguïtés les plus flagrantes et de débrouiller l’écheveau
des significations comme des emplois les plus abusifs. C’est ce que cet article
se propose de tenter...
Pour en finir avec le "petit véhicule"...
par Dominique Trotignon, Directeur de l'UBE
Le terme " yâna " dans le
canon ancien
Le terme yâna apparaît peu
dans le canon ancien et il est généralement employé dans son sens matériel de
« char », « chariot », « voiture » : quand
le jeune prince Siddharta sort de son palais et effectue les « Quatre
rencontres » qui vont décider de sa carrière spirituelle, c’est en yâna – en char – qu’il se déplace, en
compagnie de son cocher.
Yâna apparaît cependant, quoique rarement, dans le sens de « enseignement
du Bouddha », selon une image traditionnelle en Inde qui compare les maîtres
spirituels à des « passeurs de gué », des « conducteurs », faisant
passer les êtres, grâce à un radeau ou un autre quelconque « véhicule »,
au-delà du « fleuve » du samsâra (le cycle des naissances et
des morts) jusqu’à « l’autre rive » bienheureuse du nirvâna.
Il se présente alors sous la
forme de « eka-yâna » (unique, eka, véhicule, yâna) afin
de signifier qu’il est le seul enseignement capable de mener réellement au-delà
du samsâra, par opposition à l’enseignement des autres maîtres spirituels
qui, eux, ne sont pas efficaces en cette matière.
Dans cette littérature ancienne,
il n’est jamais question d’opposer un « petit » et un « grand »
véhicule. Pourtant, les écoles anciennes vont distinguer trois voies d’accès
menant à l’Eveil, à la bodhi : celle des « Auditeurs » ou
sâvaka (sk. srâvaka), celle des « buddha-par-eux-mêmes » ou pacceka-buddha (sk. pratyeka-buddha)
et celle des « Etres d’Eveil » ou bodhisatta (sk. bodhisattva),
cette dernière étant la seule qui mène à l’Eveil des « Eveillés
parfaitement accomplis » (sammasam-buddha ; sk.
samyaksam- buddha). Cependant, les trois termes ici associés à bodhi
n’ont pas leur correspondant avec le terme yâna. On ne parle pas encore
d’un « Véhicule des bodhisattva »
ou d’un « Véhicule des buddha-par-eux-mêmes »…
En effet, par définition, la voie
qui mène à la pacceka-bodhi ne
saurait s’enseigner car elle constitue l’aboutissement d’un cheminement
solitaire, dans une période où aucun enseignement du Dharma n’est
accessible. Aucune école bouddhiste ne peut donc enseigner ou transmettre une
telle voie, un tel yâna. De la même
manière, un bodhisatta, futur sammasam-buddha, chemine lui aussi dans
la solitude, renonçant même à mettre en pratique l’enseignement des buddha
qu’il peut rencontrer au cours de ses nombreuses vies successives, car il se
doit de retrouver le chemin qui mène au plein Eveil par ses propres efforts,
sans aide et sans guide, par sa propre pratique solitaire des pârami (sk. pâramitâ).
Un seul yâna est donc enseignable : l’eka-yâna
qu’entendent les Auditeurs (sâvaka).
Un seul buddha est capable de l’enseigner : le sammasam-buddha. Le paccekka-buddha,
quant à lui, reste silencieux et ne reçoit aucun enseignement. Et les sâvaka-buddha ne font que transmettre et
« répéter » l’enseignement parfait d’un sammasam-buddha.
Apparition du terme " hîna-yâna "
A peine un siècle après la disparition du Bouddha,
ses disciples s’interrogèrent sur la manière exacte dont celui-ci était parvenu
à l’Eveil : quel avait été son cheminement de bodhisattva (« être
promis à l’Eveil »), au cours de ses nombreuses vies antérieures ? Surtout
: avait-il cheminé seul, sans recevoir d’enseignement et en découvrant par
lui-même ce qu’il avait ensuite transmis à ses disciples ou, au contraire,
avait-il été auditeur de l’enseignement de Bouddhas plus anciens, rencontrés au
cours de sa « carrière de bodhisattva » ?
Sur ce point, les
textes n’étaient pas très clairs... Les plus nombreux affirmaient qu’il avait
cheminé seul - et ce parcours solitaire, extraordinaire, expliquait ses
capacités insignes d’enseignant. Mais deux ou trois textes, qui figuraient
aussi dans le canon conservé pieusement par la Communauté, affirmaient
qu’il avait rencontré des Bouddhas du temps passé qui l’avaient
enseigné... Objectivement, rien ne permettait de trancher en faveur de l’une ou
de l’autre version, il s’agissait de choisir en fonction de son « intime
conviction » ! La communauté se sépara en deux courants distincts...
Pour les uns, il n’existait qu’un seul enseignement possible : celui que
le Bouddha, après son parcours solitaire, avait transmis à ses « auditeurs »
(sravâka) et qui proposait de suivre une voie monastique, celle des « Anciens »
(Sthavira en sanskrit ; le terme « Ancien » désigne un grade
monastique correspondant à dix ans d’ordination). Ce courant fut donc appelé la
« Voie des Anciens » (Sthavira-vâda). Pour les autres, il
existait plusieurs enseignements, non seulement celui délivré aux futurs
moines, mais aussi celui que le Bouddha avait reçu de ses prédécesseurs,
réservé à ceux qui s’engageaient, comme lui, sur la « Voie des bodhisattva ».
Ceux-là, qui se trouvèrent en majorité, s’appelèrent la « Grande Assemblée »
(Mahâ-samghîka). Les uns et les autres considéraient ainsi qu’il
n’existait qu’un seul enseignement, un seul Véhicule (eka-yâna) :
celui qu’ils transmettaient eux-mêmes...
Sans qu’on sache exactement
comment cette idée s’est répandue, on constate qu’elle connut un succès certain
car on la retrouve à l’origine même des sûtra
dits du « Grand Véhicule » (mahâ-yâna).
En effet, les plus anciens textes
qui se présentent sous cette appellation - le « Sûtra de la pousse de riz »
ou les sûtra de la « Perfection
de Sagesse » (prajñâpâramitâ-sûtra)
- mettent en scène des bodhisattva
recevant un enseignement du Bouddha Sâkyamuni ou en délivrant un eux-mêmes à
l’intention de ses disciples, situation qui ne se rencontre jamais dans les
textes du canon ancien. Du coup, la voie du bodhisattva
est présentée comme une voie, un
enseignement, un yâna qui peuvent,
eux aussi, s’enseigner et se transmettre.
Les disciples du Bouddha auraient
dès lors deux possibilités : soit continuer de s’engager dans la Voie des Auditeurs, soit
choisir de suivre la voie du bodhisattva,
beaucoup plus difficile mais aussi beaucoup plus « intéressante »
pour le salut de tous les êtres.
Cette controverse met en évidence
un changement de paradigme important.
A époque ancienne, c’est le
Bouddha après son Eveil qui constitue l’unique modèle à suivre ; il
est l’exemple même du bhikshu, le renonçant « sans foyer » qui
pratique la discipline (vinaya) et développe l’attention à chaque
instant, bien qu’il ait déjà atteint l’Eveil ; il exprime sa compassion en
délivrant son propre enseignement et par l’exemplarité de son mode de vie de bhikshu.
Or, au fil des siècles, on
valorisera de plus en plus le bodhisattva, dans son cheminement avant
l’Eveil. Celui-ci est souvent présenté comme un « maître de
maison », engagé dans la vie sociale, œuvrant au bien d’autrui en même temps qu’il
travaille à sa propre libération. Dans ce cas, sa compassion s’exprime par
l’aide active qu’il apporte à tous, en usant des « moyens habiles »
qui amènent les gens ordinaires à s’engager sur la même voie que lui, et par
l’enseignement qu’il a reçu et qu’il transmet à son tour, même s’il n’a pas
encore atteint le plein Eveil.
Précisons cependant que, dans le
cadre du canon ancien, il n’est ni « utile » ni « raisonnable »
que de nombreuses personnes s’engagent
dans cette voie difficile du bodhisattva puisqu’il « suffit »
d’un seul Bouddha par ère cosmique (kalpa) pour satisfaire aux besoins
d’enseignement de l’ensemble de l’humanité de cette période… De plus, si tout
le monde s’engageait sur cette voie du bodhisattva, plus personne
n’aurait besoin d’enseignement puisque chacun cheminerait en solitaire, et la samyaksam-bodhi
– qui se caractérise par les qualités exceptionnelles d’enseignant qu’elle
accorde au Bouddha – n’aurait plus aucune fonction ni utilité !
| |
Tableau comparatif
|
|
| |
« Voie des Anciens »
|
« Grand Véhicule »
|
|
Le bodhisattva (futur Bouddha)
|
a cheminé seul et tout
redécouvert par lui-même ;
il ne peut pas enseigner
|
a reçu l’enseignement
de Bouddhas du passé
qu’il peut lui-même enseigner
|
|
Le Bouddha historique Gautama
|
est seul à enseigner
dans tous les univers ;
c’est un homme qui s’est
« éteint » définitivement
et ne peut plus enseigner
|
est contemporain d’autres Bouddhas
qui enseignent dans d’autres univers ;
c’est une « manifestation » émise
par un Bouddha transcendant
et il continue d’enseigner
|
|
L’enseignement du Bouddha
|
ne peut transmettre qu’un seule
Voie, celle des moines (bhikshu) :
le « seul Véhicule » (eka-yâna)
qui puisse être enseigné
|
transmet deux voies : celles des
moines (« petit Véhicule »)
et celle des bodhisattva :
« Grand Véhicule » ou
« Véhicule unique (eka-yâna)
|
Une autre évolution importante -
qui privilégiera cette fois nettement le bodhisattva-yâna
au détriment du srâvaka-yâna - a été
développée notamment dans le sûtra du « Lotus de la Bonne Loi », dans
lequel il est dit que le srâvaka-yâna
et le pratyeka-yâna ont été enseignés
pour ceux qui n’ont que de faibles capacités, alors que le bodhisattva-yâna s’adresse à des êtres d’exception.
Le texte violemment polémique du « sûtra du Lotus » radicalise une
hiérarchie entre les hommes, selon leurs capacités, qui existait déjà dans les
textes plus anciens. Mais, alors que le Bouddha reconnaissait que tous ne
pouvaient comprendre son enseignement de la même manière (selon la célèbre
parabole des lotus) et proclamait en conséquence un Dharma « aux
84.000 portes d’entrée », il était censé grâce à cela avoir enseigné pour
tous, sans exception. Aussi l’enseignement contenu dans les sûtra était-il considéré comme complet,
« sans rien de caché dans le poing fermé du maître », « bon en
son début, en son milieu et en sa fin, de sens clair dans la lettre et dans
l’esprit ».
Le « sûtra du Lotus », de même que le « sûtra de l’enseignement de Vimalakîrti » (Vimalakîrti-nirdesa-sûtra), tout aussi polémique... développent l’idée d’une
hiérarchisation des yâna, nouvelle, qui
suppose l’existence d’un enseignement « réservé », qui n’avait pas
été divulgué auparavant. Elle permet d’affirmer d’autant plus
l’opposition entre un « Grand Véhicule » ou mahâ-yâna (qui désignera alors le seul bodhisattva-yâna) face à un « Petit Véhicule » ou hîna-yâna (mettant sur le même niveau,
de ce point de vue, les deux autres yâna, celui des Auditeurs et celui des Buddha-par-eux-mêmes) : puisque le bodhisattva-yâna peut être enseigné et
qu’il est bien évidemment supérieur aux deux autres, il paraît alors totalement
ridicule de se contenter d’une forme de yâna
« inférieure » (hîna), tout
juste bonne pour les moins capables !
Car le terme hîna est alors employé dans son sens littéral de
« inférieur », « moindre », « méprisable ». En
effet, la traduction de ce terme par « petit » est relativement
récente et relève d’un euphémisme… Si mâha
exprime l’idée de « grand » en tant que quantité, il s’oppose alors au
terme cula, « petit » –
alors que hîna est
« petit » comme quand on dit de quelqu’un qu’il a l’esprit « petit »,
c’est-à-dire « mesquin » par opposition à la « grandeur
d’âme ».
La réalité quotidienne au sein des écoles indiennes
Au cours de leur développement,
les écoles du Mahâyâna insisteront de plus en plus sur la sagesse et
l’omniscience développée lors du plein Eveil, plutôt que sur la Libération du samsâra,
que vivent aussi les arhat, lors de l’« extinction
définitive » (pari-nirvâna). Le nirvâna n’est plus
alors conçu comme une réalité « autre », mais bien plutôt comme la
vision juste du samsâra, ce qui permet aux buddha d’y poursuivre leur
œuvre sans en être prisonniers. Cette vision juste est liée à l’enseignement de
la « vacuité universelle » de tous les phénomènes.
L'emploi de l'expression de « petit véhicule »
ne met alors plus seulement en exergue un mode de cheminement jusqu’à la Libération, mais aussi un type de
Sagesse moins développée, non omnisciente, qui incite l’arhat à sortir
du samsâra plutôt qu’à y œuvrer au salut de tous les êtres. Elle
stigmatisera aussi de cette manière une école du bouddhisme ancien, le
Sarvâstivâda – principal contradicteur des écoles du Mahâyâna – qui soutenait
la thèse de l’existence ultime des phénomènes (dharma).
Car la vacuité universelle des phénomènes est ce qui permet, au sein de l'école philosophique du Mahâyâna, de poser l'équivalence ultime du samsâra et du nirvâna et, donc, la possibilité pour le Buddha d'y oeuvrer en « bipède » - un pied dans le samsâra, un pied dans le nirvâna... Le terme hinayâna vise
désormais, aussi, un certain système philosophique qui sous-tend la motivation et la pratique des disciples du Bouddha !
Pour accepter une telle
perspective, il convient cependant de toujours agréer l’idée que le bodhisattva peut recevoir un enseignement, ce que refuseront nombre
d’écoles, qui s’en tiendront donc au seul srâvaka-yâna...
Pour d’autres, l’étude et la mise en pratique des deux voies pourra être
possible, chaque bhikshu étant alors
libre de choisir l’une ou l’autre en fonction de son engagement personnel.
D’autre part, certaines écoles nouvelles se créeront, privilégiant seulement le
bodhisattva-yâna ; elles
revendiqueront alors le nom d’écoles du Mahâ-yâna.
Cette situation perdurera pendant
de nombreux siècles en Inde, comme en témoigneront notamment les pèlerins
chinois.
Hiuan Tsang, au VIIe siècle après J.-C., dénombre près de
700 monastères enseignant les deux voies en même temps, pour 1.000 transmettant
seulement l’enseignement du mahâ-yâna
et plus de 1.300 l’enseignement du seul srâvaka-yâna.
Du reste, pour un autre pèlerin
chinois comme I-Tsing, toujours au VIIe siècle, la séparation entre hînayâna et mahâyâna n’a que peu de valeur. La seule distinction qu’il voit se
résume pour lui au fait que les tenants du mahâyâna
« lisent les mahâyâna-sûtra et
font des cultes aux bodhisattva »
avant d’ajouter que, de toute façon, « l’un et l’autre mènent au nirvâna », ce qui pour lui est
l’essentiel ! De son côté, Hiuan-Tsang décrira ainsi les deux groupes :
« Les partisans du Grand et du Petit véhicule forment deux classes à part.
Les uns [hînayâna] méditent en
silence et, soit en marchant, soit en repos, tiennent leur esprit immobile et
font abstraction du monde ; les autres [mahâyâna]
diffèrent tout à fait de ceux-ci par leurs disputes orageuses. »
Une telle distinction aura
tendance, finalement, à prévaloir : le terme hînayâna désignera ceux qui accordent une plus grande attention à
la discipline monastique alors que les tenants du mahâyâna seront animateurs de débats philosophiques et considérés
comme plus ouverts à la vie laïque. Les deux termes définiront ainsi
davantage une manière de vivre et d’enseigner le Dharma bouddhique, plutôt
qu’un type de cheminement jusqu’à l’Eveil.
Dans le quotidien des
institutions bouddhistes indiennes, hînayâna
et mahâyâna n’ont déjà plus le sens
qu’ils avaient dans les sûtra…
Il est cependant important de
noter que, jamais, le terme ne désigne une école en particulier, cette notion
étant généralement rendue par le terme vâda (« doctrine
exposée », parfois aussi traduit par « voie ») que l’on retrouve
dans de nombreux noms d’écoles anciennes : Sthavira-vâda, Sarvâsti-vâda,
Pudgala-vâda, etc. De plus, des écoles comme celle
des Mahâsânghika pouvait, tout en acceptant les mahâyâna-sûtra dans leur
canon, continuer de prôner l’enseignement du srâvaka-yâna et l’idéal de
l’arhat…
C’est dire que le terme est d’un
emploi plutôt complexe et diversement nuancé !
Les " yâna " tels que présentés en
Extrême-Orient...
En contexte chinois, surtout
influencé par la littérature du Mahâyâna, le
terme hinâyâna sera employé à double titre, pratique et philosophique :
il fera référence au mode de vie du bhikshu et à l’enseignement des
« Quatre Nobles Vérités » et de la « Co-production
conditionnée », socle doctrinal des écoles du bouddhisme ancien,
qu’étudient ceux qui visent l’état d’arhat. Par opposition, le Grand
Véhicule s’adresse aux bodhisattva qui visent le plein Eveil et
l’omniscience des Bouddhas parfaitement accomplis, grâce à l’enseignement de la
« Vacuité » (sûnyatâ).
Pour les écoles proprement
chinoises, qui se développent surtout à partir du ve siècle de notre ère, le choix entre ces deux « Véhicules » finira par être
exclusif. Certaines en viendront à ne plus transmettre les préceptes
monastiques ni même l’enseignement des Quatre Nobles Vérités, jugés
« inférieurs » voire inutiles, au profit des seuls « voeux de bodhisattva »
et de l’enseignement de la vacuité. Il n’existera pas, en Extrême-Orient,
d’enseignement relevant strictement du hinayâna.
... et au sein des écoles tantriques
L’évolution subie par le terme yâna
sera amplifiée dans le cadre du bouddhisme tantrique, à partir du VIIe
siècle après J.-C. Aux deux yâna
« nouvelle définition » viendra s’ajouter un troisième yâna fondé sur les pratiques exposées dans les tantra, le tantra-yâna (véhicule des tantra) ou vajra-yâna (véhicule
de Diamant).
Ces nouveaux textes présentent
des pratiques liées à l’enseignement de la vacuité universelle et de la
présence, en chaque être, d’une « nature de Bouddha » (tathâgata-garbha),
doctrine développée par les écoles tardives du Mahâyâna. Une nouvelle
hiérarchisation des yâna s’instaure
alors, qui n’a plus aucun rapport avec celle présentée antérieurement à partir
des sûtra, qu’ils soient anciens ou du Mahâyâna : les yâna ne sont plus considérés comme des « voies » complètes, mais comme des voies différentes, ni même comme des
attitudes vis-à-vis de la pratique, mais comme les étapes successives
d’une seule et même voie, doctrinale et pratique, chacune libérant le
pratiquant d’un type d’Illusion chaque fois plus subtile. La voie tantrique
offre ainsi un cheminement qui débute par le hîna-yâna, se poursuit par le mahâ-yâna
et se parachève par le tantra-yâna.
Dans les développements que le tantrisme connaîtra au fil des siècles, surtout au Tibet, la littérature des tantra
se développant elle-même, on en vint à
envisager de six à neuf yâna successifs, en fonction des textes de
référence. Ainsi la motivation, déterminante dans le choix qu’effectue
chaque individu d’un véhicule particulier, est-elle envisagée alors comme
évoluant au fur et à mesure de la pratique de chaque véhicule : le
pratiquant du hina-yâna, parvenu à l’état d’arhat, peut être
ainsi « ré-orienté » vers la pratique du bodhisattva, enseigné
dans le mahâ-yâna, avant de s’engager finalement dans la pratique du tantra-yâna.
Les yâna, ici, ne sont pas
considérés comme exclusifs mais comme cumulatifs, le « véhicule »
plus élevé intégrant et dépassant le « véhicule » qui lui est
immédiatement inférieur.
On se retrouve alors devant deux
acceptions différentes du terme hînayâna
: soit il désigne, au sein de la voie tantrique, la première phase
d’enseignement et de pratique, soit il désigne une école qui n’enseigne que le srâvakayâna.
La disparition progressive du
bouddhisme en Inde, à partir du Xe siècle, et la situation
géographique du Tibet, au nord du sous-continent indien, feront que cette
dernière acception ne sera utilisée en fait qu’à propos de deux écoles
enseignant le srâvakayâna, très
présentes dans le nord de l’Inde à cette époque : les Sarvâstivâdin et les
Sautrantika - qui en constitue un sous-courant réformateur.
Son emploi, bientôt habituel,
finira même par désigner l’enseignement philosophique de ces écoles dans leur
ensemble, et non plus seulement le privilège accordé à la discipline ou au srâvakayâna.
L’emploi du terme " hîna-yâna " aujourd’hui
Pendant près de dix siècles (de
la disparition du bouddhisme en Inde jusqu’à aujourd’hui), le terme de hînayâna n’était quasiment plus employé
que dans le seul Tibet. En Extrême-Orient, où aucune école prônant le seul srâvaka-yâna ne s’était réellement
implantée ni développée, il n’apparaissait que dans les mahâyâna-sûtra et ne désignait aucune école en particulier. Quant
à l’Asie du Sud, où les écoles mahâyâna avaient
fini par être supplantées par l’école Theravâda, ce terme était tout simplement
absent du vocabulaire !
C’est incontestablement l’intérêt
des Occidentaux pour le bouddhisme et l’étude des textes du mahâyâna qui fit réapparaître le terme hîna-yâna
comme un outil de nomenclature historique pour désigner les écoles anciennes,
apparues avant l’ère chrétienne. Un auteur aussi éminent qu’André Bareau
l’emploie ainsi dans le titre de l’un de ses principaux ouvrages, “Les sectes
bouddhiques du Petit Véhicule”, qui présente les écoles indiennes apparues au
cours des cinq premiers siècles de l’histoire du bouddhisme. L’emploi paraît
cependant assez arbitraire puisque cette présentation englobe l’école des
Mahâsânghika, qui disposaient de mahâyânasûtra dans leur canon, comme
aussi l’école cinghalaise des Vetullaka, qui se réfère strictement aux
nouvelles thèses du mahâyâna, contre la tradition du Theravâda… Cette utilisation « historique » du
terme hîna-yâna entre en
contradiction avec son emploi traditionnel par les écoles bouddhistes et dans
la littérature canonique ou classique !
D’autre part, avec le
développement des études tibétaines et, surtout, l’implantation du bouddhisme
tibétain en Occident, les emplois techniques spécifiques à ces écoles se sont
alors généralisés. Cela pose un problème tout à fait particulier en ce qui
concerne la deuxième acception du mot (en tant qu’il désigne un certain
enseignement philosophique), car les deux écoles ainsi nommées par les
Tibétains (Sarvastivâdin et Sautrantika) ayant complètement disparu, un
glissement s’est effectué pour l’appliquer à la seule école encore existante
prônant le srâvakayâna : le
Theravâda.
Mais, on l’a vu, le sens de hînayâna, en tant qu’école, désigne la
philosophie « réaliste » prônée par les Sarvastivâdin. Or, dès le IIIe
siècle avant J.-C., le Theravâda s’opposait fermement aux Sarvastivâdin sur
leur interprétation des sûtra (ce fut
même l’occasion du troisième schisme de l’histoire du bouddhisme). En tant que
terme philosophique, le “hînayâna
tibétain” ne peut donc absolument pas s’appliquer aux Theravâdins, d’autant
moins que ceux-ci partagent avec les Tibétains mahayanistes les mêmes critiques
à l’égard de la philosophie des Sarvâstivâdin !
A dire vrai, le « Petit
Véhicule » - ou, plus précisément, le « Véhicule inférieur » ! - est une expression qu’on ne peut trouver que dans les seuls
textes et qui n’existe réellement qu’au sein même du seul « Grand Véhicule ». Il s'agit d'un procédé doctrinal qui permet de mieux faire ressortir les
caractéristiques originales du Mahâ-yâna mais qui se fonde sur une
interprétation des textes qui a été refusée par plus de la moitié des
bouddhistes indiens...
Il est donc justifié de parler de « Véhicule inférieur » au sein même de la doctrine du « Grand Véhicule » et du « Véhicule de Diamant », mais en sachant que cette expression ne se réfère à aucune école en particulier - sauf, dans la tradition tibétaine et de façon détournée, quand on évoque l'enseignement philosophique du seul Sarvâstivâda. L'expression, en revanche, ne concerne pas le Theravâda, dont on peut parler comme d'une école de la « Voie des Anciens ».
Car les écoles de la « Voie des Anciens »
connaissent elles aussi la « voie du bodhisattva » ;
bien qu'elles considèrent que cette voie ne puisse pas s’enseigner...
Objectivement, ce point de vue n’est pas « inférieur » à celui du
Grand Véhicule, il est simplement différent, pour ne pas dire radicalement opposé - mais cela n'est pas sensé devoir entraîner un quelconque jugement de valeur...!
Dominique Trotignon
|