Un texte fondamental du Mahāyāna

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Un texte fondamental du Mahāyāna - publié le : ven 31/05/2013 à 16:45

Le « Sūtra du Lotus de la Bonne Loi »

Saddharma Puṇḍarīka Sūtra

Lotus-0_0.JPGLe « Sūtra du Lotus de la Bonne Loi » est l'un des plus anciens et des plus importants sūtra du Mahāyāna. Bien qu’on en connaisse aujourd’hui plusieurs versions indiennes (en sanskrit et en gandhari), son influence fut surtout importante en Asie centrale et plus encore orientale, où il connut de nombreuses traductions et donna naissance à plusieurs écoles qui le considéraient comme le summum de la doctrine bouddhique, notamment l'école chinoise Tiantai (en japonais : Tendaï) et, au Japon, l'école fondée par Nichiren.
Ce Sūtra est aussi célèbre pour ses paraboles, comme celle du « Fils prodigue » ou encore celle de « la Maison en feu », dans laquelle sont évoqués trois Véhicules (des auditeurs, des « buddha-pour-soi » et des bodhisattva), mais qui fait surtout l’éloge du « Grand Véhicule », présenté comme le seul et unique Véhicule enseigné par le Bouddha.

Pour vous le présenter, nous vous proposons un article que Mark L. Blum lui a consacré dans un ouvrage collectif que nous avons déjà plusieurs fois conseillé : « Bouddhisme - Art et philosophie, histoire et actualité », publié sous la direction de Kevin Trainor.


légende de la photo ci-dessus
Frontispice d'une édition du "Sūtra du Lotus" datée du 12e siècle (or sur papier teint à l'indigo, Japon, Période Heian [794-1185]). Il combine des représentations de trois épisodes des chapitres 12 à 15 du Sūtra.
La fille du roi-dragon de la mer offre un joyau rayonnant au Bouddha prêchant sur le Pic du Vautour (rendu sous la forme de la tête d'un oiseau). L'offre de la jeune fille est acceptée et elle est immédiatement transformée en un bodhisattva-homme, assis sur un lotus.
Pour équilibrer graphiquement cette scène le graveur a ajouté l'illustration d'une vie antérieure du Bouddha : roi, le futur Bouddha souhaitait obtenir la vraie connaissance et promit toute sa richesse, sa puissance et sa servitude à vie à celui qui pourrait lui révéler. Il est ici représenté deux fois, une fois à genoux devant le sage qui l'a enseigné et portant du bois de chauffage dans l'accomplissement de son vœu.

 


Le sūtra du Lotus

Mark L. Blum

De même que pour bien d’autres textes bouddhiques d’origine indienne, il est impossible de dater de manière précise la rédaction du Saddharma Puṇḍarīka Sūtra (« Sūtra du Lotus de la Vraie Loi », souvent abrégé en « Sūtra du Lotus »). Il est toutefois considéré comme participant de la phase ancienne du Mahāyāna, autour du début de l’ère chrétienne.

C’est un des textes bouddhiques les plus influents, particulièrement en Asie centrale et orientale, où il eut un impact culturel profond. Sa popularité est attestée par des bibliographies chinoises, qui n’en comptent pas moins de dix-sept traductions, dont trois ont survécu. La plus ancienne version connue est une traduction chinoise réalisée en 268 par Dharmaraksha, missionnaire érudit originaire d’Asie centrale. Depuis la fin du XIXe siècle, un certain nombre de versions sanskrites présentant de légères différences de contenu ont été découvertes au Népal, au Tibet, au Cachemire et en Asie centrale.

Le Sūtra du Lotus est un texte long, comportant vingt-sept ou vingt-huit chapitres selon les versions, et traditionnellement divisé en deux grandes parties. Les quatorze premiers chapitres forment la section dite des « expédients », ou moyens de transmettre la doctrine par le biais de paraboles et d’exemples. Le reste est un exposé de la doctrine de la nature éternelle de Bouddha.
Zhiyi (538­597), érudit chinois spécialiste du sūtra, considérait la première partie comme étant les « traces » et la seconde comme étant la « vraie » vérité. Trois thèmes doctrinaux essentiels ressortent de l’ouvrage : un chemin universel de libération ; la nature universelle de buddha ; un modèle de conduite, le bodhisattva, proposé aux efforts humains. Mais quel que soit le thème abordé, le Sūtra du Lotus se caractérise par une attitude critique à l’égard de l’idéal ancien de l’arhat et par un style narratif grandiloquent.

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Frontispice d’un manuscrit du "Sūtra du Lotus" daté du XVIIe siècle. Peinture or et argent sur papier teinté à l’indigo. Copie commanditée par une famille japonaise influente. Deux buddha sont assis sur un trône de lotus à l’intérieur d’un stūpa, entourés par les Quatre Rois Célestes et une assemblée de moines et de bodhisattva.

Un des problèmes majeurs abordés dans le Sūtra du Lotus, et en fait dans quasiment tous les sūtra du Mahāyāna, est l’absence de buddha en ce monde et, par conséquent, la perte de son enseignement salvateur. Dans le chapitre « De la durée de vie du Tathāgata [le Bouddha] », le Bouddha révèle que des centaines de milliers de milliards de kalpa [ères cosmiques] se sont écoulés depuis son accession à l’Éveil, et que sa disparition du monde n’est qu’une illusion, nécessaire pour éviter que les êtres considèrent sa présence comme acquise : « J’ai toujours été là. Je ne mourrai jamais. » Ce processus de redéfinition du buddha en fait un symbole d’omniscience et de transcendance, une entité cosmique capable d’appeler à ses côtés d’autres buddha venus d’autres univers, afin de témoigner de la Vérité contenue dans ce merveilleux texte qu’est le sūtra qu’il délivre. Loin d’être perdus, les pouvoirs salvateurs du buddha sont démontrés par le fait que, depuis son apparition, des centaines de milliards d’êtres sont parvenus à sortir du cycle des renaissances. Lors de la prédication du Bouddha, précise le texte, des tambours célestes résonnent, et des pluies de joyaux tombent des cieux...

Le sūtra use abondamment de paraboles et de métaphores, dont beaucoup sont si couramment utilisées dans les littératures chinoise, coréenne et japonaise que des érudits occidentaux, spécialistes de ces cultures, ont été tentés de comparer l’influence du Sūtra du Lotus à celle de la Bible dans le monde chrétien. Certaines de ces paraboles, extrêmement populaires, sont passées dans l’usage courant.
Une d’entre elles est une sorte de version de l’histoire du fils prodigue. Un jeune homme quitte sa maison et disparaît pendant près de cinquante ans. Entre-temps, son père fait fortune et devient un homme puissant, tandis que lui vit au jour le jour, n’ayant ni travail ni toit. Un jour, le hasard les remet en présence. Le père le fait amener chez lui et lui fait offrir, pour un bon salaire, un emploi modeste. Ignorant qui est son employeur, le fils accepte, et son honnêteté et sa diligence lui assurent une promotion rapide. Sentant la mort venir, le père convoque auprès de lui tous ses employés, son propre fils compris. Il révèle alors à tous le lien qui les unit, annonce qu’il lègue ses biens à son fils, dont on imagine aisément la stupéfaction. Un commentaire explique alors que le fils représente l’adepte du Hinayāna (terme péjoratif qui désigne le bouddhisme ancien aux yeux des adeptes du Mahāyāna) qui peine pour atteindre le modeste résultat de l’état d’arhat. Le père est le buddha, détenteur de ce trésor inestimable, la bouddhéité, que le fils ne peut même imaginer.

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Manuscrit richement décoré du huitième chapitre du «Sūtra du Lotus»,
écrit en or sur papier teint à l'indigo, faisant partie, à l'origine, d'une série commandée
par l'Empereur du Japon Go-Mizunoo (1596-1680) pour commémorer le vingtième anniversaire
de la mort de son grand-père-frère, le shogun Tokugawa Ieyasu (1542-1616).
Commanditer une copie de ce sūtra, l’un des plus anciens du Mahāyāna, est, pour de nombreux disciples,
une manière d’accumuler des mérites.

Autre parabole notoirement connue, « la maison en flammes ». Ici encore, un père de famille riche et puissant représente symboliquement le buddha. Des enfants jouent, insouciants, dans une maison, quand celle-ci prend feu. Tout à leurs jeux, ils ne prennent pas garde au danger. Leur père les appelle, les implorant de sortir au plus vite. En vain. Il envisage alors d’aller lui-même les sortir de la maison, mais ils sont trop nombreux, et la porte trop étroite pour y par­venir à temps. Il les appelle alors à nouveau, leur décrivant les chars merveilleux, tirés par des bœufs, des antilopes et des chèvres, qui les attendent à l’extérieur. Tentés cette fois, les enfants se précipitent, échappant ainsi aux flammes. Le père leur offre alors à chacun un char avec son équipage, orné de joyaux et de clochettes. Les présents ne correspondent pas exactement à la description qui leur a été faite, mais qu’importe, ils se réjouissent tous. Dans la perspective bouddhiste, la plupart des êtres ne réalisent pas à quel point leur lutte perpétuelle pour l’argent et le pouvoir (les jeux des enfants) est menée par la convoitise et l’attachement, et qu’ils se créent ainsi une anxiété permanente (danger figuré par le feu), nuisible au bien-être spirituel. Mais présenté aussi directement, ce point de l’enseignement ne retient pas facilement l’attention d’un auditoire. C’est pourquoi l’enseignant habile n’hésite pas à exploiter la tendance à l’attachement de celui qui l’écoute, en utilisant des artifices séduisants (les animaux), pour l’amener à la compréhension (les joyaux et les clochettes représentant le Dharma).

L’objectif ultime du sūtra est de montrer la valeur universelle et cosmique de l’enseignement du Bouddha ; la foi en cette vérité est essentielle à la compréhension de cette même vérité. Pour le sūtra, il n’existe qu’un « véhicule unique » (ekayāna) pour exprimer cette vérité. « Véhicule unique » est ici synonyme de Mahāyāna, « unique » devant être compris comme « universel ».
Une bonne illustration en est l’histoire de Devadatta telle qu’elle est rapportée dans le chapitre XII. Devadatta, cousin du Bouddha, rejoint la communauté du Bouddha, mais la jalousie le ronge. Il s’efforce de diviser le Sangha, et attente même à la vie du Bouddha. Nous apprenons cependant que, dans une vie antérieure, il a accumulé de nombreux actes favorables, et il est prédit que lui aussi atteindra un jour la bouddhéité. Il est ainsi démontré que même l’être le plus mauvais peut être libéré, et atteindre la perfection.

Le Sūtra du Lotus devint le texte fondamental de la secte Tiantai, fondée en Chine à la fin du VIe siècle. Zhiyi, deuxième patriarche de l’école, utilisa deux concepts philosophiques plus anciens, proprement chinois : le li (principe inhérent) et le shi (expression de ce principe dans les phénomènes), pour construire une vision systématique de la philosophie, dans laquelle le Sūtra du Lotus est considéré comme l’expression la plus complète de la vérité. Une des plus grandes réussites de Zhiyi est l’organisation de l’imposant corpus des enseignements et des écrits bouddhiques en un schéma chronologique à cinq niveaux, fondé sur l’idée selon laquelle la doctrine dite de « moyens habiles » avait été conçue par le Bouddha pour permettre à l’auditeur d’aller du simple vers le complexe, des réalités concrètes vers des vérités abstraites, en fonction de ses capacités et de son degré d’avancement. Zhiyi combina la doctrine de l’universalité de la nature de Bouddha du Nirvāna-Sūtra à l’approche créative de l’enseignement et de la pratique présentée dans le Sūtra du Lotus, d’une manière qui était appelée à exercer une grande influence dans toute l’Asie orientale.
 

Nichiren, une vision de l'utopie

L’œuvre de Nichiren (1222-1282), moine et réformateur japonais, présente l’expression la plus puissante de la foi dans la valeur du Sūtra du Lotus. Formé au bouddhisme Tendai, Nichiren quitta cette école, tout en lui empruntant l’idée selon laquelle le Sūtra du Lotus constituait la quintessence de l’enseignement du Bouddha. L’intransigeance de Nichiren le conduisit à sommer le gouvernement de son temps de rejeter toutes les autres écoles bouddhistes existant au Japon pour reconnaître l’autorité unique du Sūtra du Lotus. À cette seule condition, le pays serait sauvé de l’invasion mongole qui menaçait alors. Totalement dévoué à ses idées, Nichiren envisageait sereinement de mourir pour les imposer. Le bouddhisme était à ses yeux non pas tant un moyen de libération personnelle qu’une base pour la réalisation d’une utopie.

Par un emprunt au symbolisme tantrique, Nichiren conçut un système rituel fondé sur un maṇḍala dont le coeur est occupé par une calligraphie du titre du sūtra. L’objet de vénération est un rouleau centré sur ce titre, entouré de phrases diverses et de noms de bodhisattvas. La pratique essentielle du bouddhisme de Nichiren consiste à répéter, face au rouleau, la phrase d’hommage « Namu myōhō renge kyō », c’est-à-dire « hommage au Sūtra du Lotus de la Loi Merveilleuse ».

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Estampe montrant Nichiren calmant une tempête à Kakuda sur le chemin de l'île de Sado, en invoquant le nom du Sūtra du Lotus (Namu myōhō renge kyō),représenté écrit sur ​​les vagues. (Utagawa Kuniyoshi, 1798 – 1861)


Pour en savoir plus

Il existe plusieurs traductions universitaires de référence de ce texte :

  • Le Lotus de la Bonne Loi, traduit et commenté par Eugène Burnouf à partir d'une version en sanskrit, a été publié au milieu du XIXe siècle mais demeure une traduction incontournable et toujours disponible, car rééditée en 1989 aux éditions J. Maisonneuve, Paris. L'ouvrage comporte, en plus, vingt-et-un "mémoires" explicatifs des principales notions bouddhiques évoquées dans le cours du sūtra.

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  • Le sūtra du Lotus, traduit et présenté par Jean-Noël Robert, à partir de la version chinoise de Kumarajiva, a été publiée aux éditions Fayard (coll. L'espace intérieur), en 1997. Dans sa préface, J.-N. Robert précise les spécificités de cette version chinoise de référence et, notamment, l'impact de quelques "erreurs" de traduction qui eurent des conséquences considérables sur le développement du bouddhisme en Extrême-Orient.

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  • Le Sūtra du Lotus, lui aussi traduit à partir de la version chinoise de Kumarajiva et présenté par Burton Watson (Universités de Columbia, Stanford, et Kyoto) dans une traduction française signée Sylvie Servan-Schreiber et Marc Albert, publiée par les éditions « Les Indes savantes », en 2007.

    achetez-chez-amazon.gif    Le Sūtra du Lotus - Burton Watson

Ouvrage d'où est extrait l'article proposé ci-dessus

  • Bouddhisme - Art et philosophie, histoire et actualité, ouvrage collectif édité sous la direction de Kevin Trainor, publié par les éditions "Sélection du Reader's Digest", en 2002 (grand format : 27,6 x 21,6) ;
    achetez-chez-amazon.gif    Le Bouddhisme, art et philosophie, histoire et actualité
    réédité sous le titre Bouddhisme, coll. « Histoire universelle », par les éditions Evergreen, en 2008 (format moyen : 23,4 x 17,8)
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