donnée le 13/01/99 par le
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La toute première fonction que j'ai occupée
à l'hôpital était celle de brancardier. Brancardier
dans un service d'urgences. Une de mes tâches était d'emmener
les familles à la morgue auprès de leur défunt.
Une année, la morgue de l'hôpital est tombée en panne
pendant une semaine. En plein mois d'août. Il faisait une chaleur
étouffante et les corps étaient simplement déposés
sur des brancards, juste recouverts d'un drap, laissant dépasser
ici et là une chevelure, un bras ou une jambe. Le spectacle et l'odeur
étaient difficilement supportables et j'avais pour consigne d'accompagner
les familles, muni d'un flacon d'alcool de menthe dans une poche et de sucres
dans l'autre, tout en poussant un brancard, pour les évanouissements
susceptibles de se produire... et qui effectivement se produisaient parfois.
La plupart du temps les personnes passaient la tête par la porte entrebâillée
et demandaient aussitôt à repartir.
J'avais tout juste 18 ans à cette époque, sans vraiment de recul ni d'expérience de l'hôpital. J'observais simplement, tout en sentant que quelque chose n'allait pas. Mais quoi ? Plus tard, avec l'expérience et aussi avec la rencontre d'autres soignants, j'ai réalisé combien cette expérience avait dû être dure, traumatisante et agressive pour ces familles. Pour moi également, parce que, dans le fond, c'était mon tout premier contact avec la mort.
Tout en étant compétent, l'hôpital
est parfois inhumain, aussi bien avec ceux qui soignent, qu'avec ceux qui
sont soignés et leurs proches. Et, paradoxe incroyable, il en vient
ainsi à être extrêmement éloigné de sa
fonction essentielle et primitive qui est de soigner, de prendre soin.
Cela m'a été largement confirmé au cours de ces dix
dernières années où j'ai été responsable
à l'Assistance Publique de Marseille d'un enseignement intitulé
: "Le soignant face à la souffrance, la douleur et la mort".
A travers ces formations, j'ai écouté pendant longtemps les
doléances des soignants et leur vécu, heureux et douloureux.
Beaucoup se sentent aujourd'hui fatigués, pour ne pas dire usés.
Le problème ne se situe pas au niveau de la compétence technique.
Il se situe au niveau des relations humaines. L'absence d'humanité
est un facteur de stress et de souffrance non négligeable, sans parler
de l'agressivité qui en résulte. Pour cette raison, l'avenir
et la survie même de l'hôpital sont intimement liés au
développement de son aspect humain. J'en suis persuadé.
Plus tard, j'ai eu la chance de travailler dans un service
d'urgences où j'ai pu trouver à la fois une solide compétence
et de grandes qualités humaines parmi les soignants qui m'entouraient,
médecins inclus. Je dois beaucoup à toutes ces personnes.
La mort et la souffrance sont très présentes dans les services
d'urgences et il y avait dans ce service quelque chose qui les rendaient
supportables. C'était dur pour tout le monde, mais il y avait chez
ces personnes de la douceur, de la bonté et de la compréhension.
Cette période fut pour moi riche d'enseignements et particulièrement
formatrice. Cependant, malgré tout, subsistait un questionnement
quant à la souffrance.
Comment faire, par exemple, pour soulager un peu plus la douleur morale d'une personne à qui on vient d'apprendre le décès accidentel de son enfant ? Est-ce qu'on ne pourrait pas faire encore mieux ? Mais quoi ? Comment ? Où chercher ? Dans quelle direction ? J'avais vraiment l'intuition, à l'époque, que quelque part devait exister une solution.
Bien plus tard, et après beaucoup de recherches,
j'ai finalement trouvé des réponses dans l'enseignement du
Bouddha, mais aussi à travers la démarche des soins palliatifs.
Si l'on y regarde de plus près, il est facile de voir que les malades
ne viennent pas vous voir en première intention pour obtenir un diagnostic.
Au tout début, il y a d'abord la souffrance, ensuite la cause de
cette souffrance et parfois, mais pas toujours, le pourquoi de cette souffrance.
Un malade qui se plaint du ventre ne vient pas vous voir en vous demandant
de lui enlever l'appendice. Il vient d'abord vous voir parce qu'il a mal.
Ensuite, arrive le moment du diagnostic et éventuellement, après,
un questionnement.
Pour cette raison, l'accent devrait toujours être
mis en priorité sur la souffrance, parce qu'au bout du compte c'est
toujours pour cela qu'on vient voir un soignant.
Une telle attitude n'exclut pas le processus de guérison. Si je lui
enlève son appendice, je traite d'une manière radicale sa
souffrance en même temps que je le guéris.
Finalement, il y a donc un dénominateur commun entre la médecine et le Bouddhisme : c'est le traitement de la souffrance. Le médecin soigne la souffrance du corps et de la psyché, le Bouddha traite la cause elle-même. En effet, tout l'enseignement du Bouddha porte sur la problématique de la souffrance. C'est au moins une raison valable, en tant que thérapeute, pour s'y intéresser. En tous cas, cela semble logique. On appelle d'ailleurs aussi, parfois le Bouddha : "Le Grand Médecin". Pour moi, l'enseignement du Bouddha est ainsi le prolongement naturel de mes études médicales.
Cet enseignement porte sur les Quatre Nobles Vérités
: le constat de la souffrance, sa cause, le chemin qu'il faut suivre pour
s'en sortir et, ultimement, ce à quoi on aboutit : l'Eveil ou "la
libération de toute souffrance".
Je crois qu'on ne réalise pas vraiment ce que tout cela implique,
parce que, si on le réalisait vraiment, on remuerait ciel et terre
pour savoir, on donnerait même sa vie pour s'éveiller. Et en
réalité, quand on s'éveille, on la donne. C'est inéluctable.
La liberté a toujours eu un prix et elle en aura toujours un. C'est
vrai dans beaucoup de domaines, mais encore plus sur un plan spirituel.
Quel est le lien de ce qui vient d'être dit avec la démarche de soins palliatifs ?
Cette démarche est très intéressante,
parce que, justement, elle soigne humainement jusqu'au bout. De ce point
de vue, les unités de soins palliatifs sont de véritables
écoles de vie.
Outre l'aspect purement éthique et déontologique qui consiste
à s'occuper correctement d'un patient jusqu'à sa fin, ce sont
des endroits où l'on peut aussi apprendre à devenir humain.
Pour cette raison, il me semble extrêmement important que l'expérience
et le bénéfice que l'on peut retirer dans ce type d'endroit
ne se limitent pas uniquement aux personnes en fin de vie.
C'est la raison pour laquelle j'essaie de mettre en place, au C.H.U. Nord
de Marseille, une consultation de la souffrance. Cette consultation n'est
ni une consultation d'algologie, ni une consultation de psychologie ou de
psychiatrie. C'est un lieu où la souffrance de la personne est prise
en compte dans toutes ses dimensions : physique, psychique et spirituelle.
La souffrance dont je m'occupe ne concerne donc ni la douleur physique, ni la souffrance en rapport avec un dysfonctionnement mental. Elle concerne des patients ou des personnes qui sont confrontés, à un moment donné dans leur vie, à une difficulté particulière qui peut être plus ou moins grave et douloureuse. Ma fonction est de les aider (autant que possible) à entrer en relation de la manière la plus douce possible avec cette difficulté et à prendre du recul, à y voir plus clair en quelque sorte, de façon à ce que la souffrance qui en résulte puisse s'atténuer (par exemple, des situations comme une amputation, la survenue d'un cancer ou d'une maladie grave, la perte d'un être cher).
On pourrait parler d'une "écoute éthique",
si l'on comprend "éthique" comme "aptitude à
créer des conditions pour y voir clair" et "écoute"
comme "manière particulière d'être", une forme
de présence qui a des vertus thérapeutiques réelles.
Cette écoute s'intéresse à la dimension profonde de
la personne. Un être humain possède un corps, il peut réfléchir,
analyser, élaborer des concepts et aussi ressentir. L'expérience
déjà acquise confirme l'utilité de ce type de travail
qui se situe finalement au carrefour du physique, du psychique et du spirituel.
Ces trois espaces sont interdépendants et interagissent
les uns avec les autres. On sait aujourd'hui, par exemple, qu'un pourcentage
non négligeable des complications qui surviennent après une
opération sont liées à l'existence de traumatismes
émotionnels profonds et anciens, non exprimés par les malades.
Il est donc essentiel de développer une vision de l'homme qui respecte
son unicité : "corps, psychisme, conscience". Une prise
en charge de la souffrance humaine dans sa globalité - physique,
psychique et spirituelle - s'avère nécessaire.
C'est une banalité de dire que la fin de la vie
humaine est souvent émaillée de beaucoup de souffrances. Il
est facile de s'en rendre compte. Dans les services où je travaille,
les patients sont atteints de cancer des os ou de pathologies digestives
sévères. Il faut greffer (dans certains cas des greffes importantes)
et parfois - malheureusement - amputer, avec tout ce que cela implique comme
souffrances.
Les souffrances sont donc multiples et diverses : liées à
l'acte chirurgical lui-même, une longue immobilisation, la chimiothérapie,
la radiothérapie, la modification de l'image corporelle, parfois
l'extension de la tumeur aux parties molles, comme la peau ou les viscères,
etc.
Heureusement, certains guérissent, tout n'est pas si sombre.
L'attitude palliative est donc en réalité très proche de l'attitude bouddhiste de non agressivité. C'est la voie du milieu entre l'euthanasie et l'acharnement thérapeutique.
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Je voudrais, ce soir, partager avec vous deux questions :
La première : en quoi l'accompagnement des personnes
en fin de vie et l'exercice des soins palliatifs peuvent-ils apporter quelque
chose au bouddhiste pratiquant ?
La deuxième : en quoi l'enseignement du Bouddha peut-il s'avérer
une aide précieuse dans l'accompagnement des personnes en fin de
vie, dans l'approche de la souffrance et dans la démarche de soins
palliatifs ?
Je précise toutefois que je ne suis pas un érudit,
notamment dans le domaine de la philosophie bouddhiste. Je vais donc parler
simplement à partir de ma propre expérience, qui est celle
d'un médecin, bouddhiste pratiquant, qui s'occupe d'une consultation
hospitalière de la souffrance. Je vous prie de bien vouloir m'excuser
s'il y a des erreurs.
(...)