donnée le 04/12/97 par
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Le sujet retenu ce soir concerne le karma, la loi de causalité : il s'agit d'une notion fondamentale dans le Bouddhisme. Je ferai un exposé en fonction de ce que je connais de ce sujet, mais je souhaite qu'un dialogue puisse ensuite s'établir entre nous tous, car cela également est très important.
Vous savez sans doute qu'après avoir obtenu l'éveil complet, le Bouddha Sakyamuni s'est consacré pendant quarante cinq années à donner des enseignements. Tous ces enseignements que le Bouddha a dispensés sont fondés sur la notion de karma. Cela signifie que si l'on met de côté ce domaine de la loi de causalité, cette notion de karma, alors l'édifice bouddhiste s'effondre : il n'est plus de Bouddhisme!
Dans le Bouddhisme, on considère que tout ce qui nous arrive, qu'il s'agisse de bonheur, de plaisir, jusqu'à la joie la plus infime, et qu'il s'agisse également des souffrances, des épreuves jusqu'au désagrément le plus insignifiant, toutes nos expériences sont autant de résultats de nos karmas. Il ne s'agit pas de n'importe quels karmas, il s'agit de nos propres karmas, de nos karmas particuliers, et non pas des karmas d'autres personnes. Que voudrait dire le fait que toutes nos expériences soient autant de résultats de nos propres karmas? Quel est donc le personnage qui aurait forgé, accumulé les karmas en question? Il s'agit bien de nous-mêmes, nous sommes l'artisan, l'unique artisan des karmas qui ensuite façonnent ce que nous pouvons expérimenter, ce que nous pouvons vivre. Autrement dit, l'avenir qui nous attend ne dépend que de nous.
Notre présent est modelé par les karmas que nous avons accumulés durant le passé : nous sommes en cours d'expérimentation, et il est un peu tard pour agir. Même si, malgré tout, nous essayons de modifier quelque peu ce présent, nous n'avons plus beaucoup de marge de manouvre. En revanche, pour ce qui est de l'avenir, pour ce qui doit nous arriver un peu plus tard, nous avons les coudées franches : tout dépend de nous. A nous d'essayer d'accumuler des karmas afin de pouvoir produire l'avenir qui nous convient.
Quand on présente les choses de cette manière, nombreux sont ceux qui pourraient être tentés de poser la question suivante : "mais alors, que devient dans cette présentation ce que l'on appelle le karma collectif, puisque l'on vient de dire que les karmas étaient strictement individuels ?". Effectivement, on a bien l'impression qu'il y a parfois des expériences touchant d'une manière collective un certain nombre d'êtres, un certain nombre de personnes. Comment faudrait-il comprendre cet aspect des choses ? Il est vrai que l'on utilise l'expression "karma collectif", qui est finalement une formulation quelque peu dangereuse, puisque l'on peut se méprendre quand à sa signification. En fait, cela désigne plutôt une situation dans laquelle des êtres différents auraient, à titre personnel, accumulé des karmas qui leurs sont individuels, mais qui seraient forts ressemblants aux karmas accumulés par d'autres personnes. Il arriverait des périodes lors desquelles, en un certain endroit, seraient regroupés des êtres ayant tous accumulé des karmas individuels mais forts similaires les uns aux autres : lorsque ces êtres en arrivent à l'expérimentation, cela se traduit également par des situations très proches.
Une autre opinion surgissant parfois est celle qui consiste à considérer le karma comme une sorte de fatalité, contre laquelle on ne pourrait rien, que l'on ne pourrait aucunement modifier. En fait, il y a deux niveaux à envisager, et cela sera valable s'agissant de karmas bénéfiques comme de karmas négatifs. Dans les deux cas, une fois que des karmas ont été produits, accumulés, il faut qu'un concours de conditions soit réuni pour que ces karmas puissent donner leur résultat. Supposons qu'il faille trois conditions précises pour que des karmas puissent donner leur fruit. Tant que les trois conditions en question ne sont pas présentes, il est toujours possible d'intervenir, de mettre en ouvre des moyens qui permettraient d'atténuer voire neutraliser complètement les karmas concernés. Auquel cas, soit ces karmas ne donneraient plus du tout de résultat, soit ils produiraient un résultat affaibli. En revanche, puisque c'est la présence des trois conditions qui fait que tel karma peut donner son résultat, dès l'instant même où ces trois conditions sont réunies, il est trop tard pour intervenir : les karmas portés à maturité donnent inéluctablement leurs résultats.
Certains s'imaginent également que les karmas sont toujours plutôt nuisibles, négatifs, et qu'il conviendrait de les rejeter, de s'en débarrasser. En fait, les karmas sont beaucoup plus larges que cela. Il est vrai que certains sont plutôt négatifs, mais il existe tout un ensemble de catégories de karmas. Il y a des karmas qui relèvent du cycle des existences, comme il existe des karmas au-delà du cycle des existences. Même lorsque quelqu'un est parvenu à l'éveil complet d'un Bouddha, que ce soit le Bouddha Sakyamuni ou tout autre Bouddha, en lui également des karmas continuent d'exister.
Regardons d'un peu plus près ce que l'on entend par karma dans le bouddhisme. Les karmas sont définis au travers de quatre caractéristiques, quatre propriétés communes à tous les karmas. On dit tout d'abord que les karmas sont certains. Ensuite, qu'une fois accumulés, les karmas ne cessent de s'accroître, troisièmement, que si des karmas n'ont pas été produits, il est impossible de rencontrer leurs résultats, et quatrièmement en revanche, qu'à partir du moment où des karmas ont été produits, ils sont inépuisables.
Qu'entend-on par le fait que les karmas soient certains? Cela signifie qu'il existe une relation de similitude entre les karmas en tant que causes et leurs résultats : si les karmas observés sont emprunts de paix et de douceur, de type bénéfique, il est dit qu'il ne peuvent entraîner comme résultats que des expériences du même genre, également empruntes de paix et de douceur, amenant bonheur et joie. En revanche, si les karmas sont d'aspects agités, troublés, agressifs et violents, il est dit également qu'ils ne pourront entraîner que des fruits d'un même type, c'est-à-dire des résultats ressentis comme des souffrances et épreuves.
La deuxième qualité des karmas est leur continuelle croissance d'un jour à l'autre. Quel que soit le karma envisagé, s'il est aujourd'hui, au moment où nous l'accumulons, de force un, et si aucune force contraire ne vient l'atténuer où le neutraliser, il est dit qu'il sera de force deux demain, de force quatre le surlendemain, et ainsi de suite, ne cessant de s'amplifier jusqu'au jour où il donnera son résultat.
Selon le troisième point, il est impossible de rencontrer les résultats de karmas non accumulés. Autrement dit, dès lors que nous n'aurions pas accompli nous-mêmes tel ou tel type de karma, il serait impossible que nous puissions en récolter le résultat. Pour illustrer cette propriété, on cite souvent certains faits fréquemment entendus : par exemple dans notre société occidentale, le cas d'un accident d'avion où l'on retrouve un ou deux rescapés parmi 350 passagers, qualifiés de "miraculés". Dans le Bouddhisme, on dira plutôt qu'il est impossible de rencontrer le fruit de karmas qui n'auraient pas été accomplis. S'il y a eu tant de victimes, diront les Bouddhistes, c'est que ces personnes avaient elles-mêmes accumulé des karmas tels qu'elles pouvaient rencontrer le moment de la mort dans de telles circonstances et à ce moment précis. Les personnes rescapées ont certainement des karmas qui entraîneront leur mort un jour, mais ces karmas n'étaient pas mûrs à ce moment là, et ne pouvaient donner leur résultat en ces circonstances précises.
D'après la quatrième propriété, les karmas sont inépuisables une fois accumulés. On pourrait peut-être dire aussi qu'ils sont inévitables, à certaines conditions. En fait, une fois des karmas accumulés, il se peut qu'on les empêche de parvenir à maturité en utilisant des forces contraires : cela est vrai quelle que soit la nature des karmas. En supposant qu'aucune force opposée ne vienne affaiblir, ou même complètement neutraliser les empreintes karmiques qui se seraient imprégnées en nous, on dit que ces karmas sont inépuisables dans le sens où forcément, ils donneront un jour leur résultat. Cela peut se produire au bout de quelques jours, ou après quelques années, mais cela peut se produire à la fin de périodes beaucoup plus longues. Dans la mesure où rien ne serait venu éradiquer leur potentialité, ils donnent forcément un jour ou l'autre des résultats.
Ces notions concernant le karma sont communément admises par tous les Bouddhistes. A partir de cette présentation, les Bouddhistes considèrent que tout ce qui nous arrive, s'agissant d'événement heureux ou malheureux, est toujours le résultat de karmas que nous-mêmes avons accomplis, que nous-mêmes avons accumulés. Ceci revient à dire que si l'on est dans la situation d'être toujours en butte à toutes sortes de maladies, que l'on rencontre continuellement des difficultés dans la vie de tous les jours, ou qu'au contraire l'on connaisse toutes sortes de succès, que l'on ait de la chance ou de la malchance dans la profession que l'on a choisie, et ainsi de suite... s'agissant toujours des résultats de nos propres karmas, nous en avons au fond l'entière responsabilité. Mais cela ouvre d'énormes possibilités, car il ne s'agit pas simplement de dire que nous sommes les artisans de notre présent, de notre vie actuelle, cela peut nous permettre également de comprendre qu'au fond, il nous appartient à nous de modeler à notre convenance ce que nous pourrions vivre à l'avenir, et nous avons toute possibilité pour diriger notre futur comme nous le souhaiterions.
Puisque le karma a tant d'importance, il serait peut-être intéressant maintenant de regarder d'un peu plus près ce qu'est le karma proprement dit. Ceci couvre un domaine extrêmement vaste : ce que l'on appelle karma peut prendre toutes sortes d'aspects, on peut l'étudier au travers de toutes sortes d'optiques, aussi il serait hors de question maintenant de faire un exposé complet. Mais en ce qui concerne la nature du karma, nous pourrions quand même essayer de reprendre un ou deux points parmi les plus importants. Essayons donc de dégager quelle serait la nature de ce que l'on appelle karma, sinon on risque très facilement de tourner en rond de la manière suivante : on part du terme tibétain "leh" et l'on se demande ce dont il s'agit. Le terme sanskrit correspondant est "karma", mais qu'entend-on par là? Parfois, ceci est traduit par "action", ou "activité" en français... Tout cela ne permet pas du tout de rendre les choses explicites. Or, on vient de dire que les karmas étaient pour nous d'une importance extrême, puisqu'ils vont façonner, forger ce que nous vivons. Si nous voulons pouvoir agir à ce propos, il serait sans doute plus important, plus intéressant d'arriver à comprendre ce qu'est la nature même des karmas, en tout cas quel est l'aspect principal de leur nature.
En fait, il y a plusieurs catégories de karmas. Certains karmas, qui relèvent de l'esprit, sont dits de nature mentale. Il y a des karmas que l'on pourrait appeler "empreintes karmiques", mais qui ne sont pas de nature mentale. Enfin, selon certaines écoles philosophiques du Bouddhisme, on dira également qu'il y a une catégorie de karmas qui relève de la forme. Les karmas de nature mentales, ou en tant qu'empreintes karmiques, sont admis par tous les Bouddhistes sans exception. En revanche, la troisième catégorie, c'est-à-dire les karmas qui relèvent de la forme, est admise uniquement parmi les écoles philosophiques des courants Vaïbhashika et Prasanguika.
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