extrait du transcript de la conférence :

Le bouddhisme chinois
et ses méthodes spécifiques

donnée le 12/06/96 par

Catherine Despeux


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Le bouddhisme a pris des formes variées en fonction des périodes et aussi des ères culturelles dans lesquelles il s'est intégré. C'est le cas pour le bouddhisme en Chine. On peut raisonnablement considérer que l'introduction du bouddhisme s'est effectuée en Chine entre le IIIe siècle avant Jésus-Christ et le Ier siècle de notre ère chrétienne. Elle s'est effectuée principalement par trois routes : celle de l'Asie centrale, celle de la Chine du Sud et par voie maritime. Cette introduction s'est faite notamment avec les échanges commerciaux et culturels entre l'Inde et la Chine, et depuis les débuts de l'ère chrétienne, ces échanges n'ont pas cessé de s'accroître et de s'intensifier.

Les adeptes bouddhistes, indiens ou d'origine étrangère, formèrent avec les Chinois des équipes de traduction et débattirent de questions philosophiques, rituelles ou religieuses. Au fond, la culture chinoise était confrontée - comme elle ne l'avait jamais été - avec de nouvelles positions philosophiques, avec d'autres modes de pensée. Les débats ne manquèrent d'ailleurs pas pendant l'introduction du bouddhisme en Chine, entre le IIe et Ve-VIe siècles, période pendant laquelle la Chine fut morcelée en plusieurs royaumes et fut aux mains de peuplades étrangères non Han, c'est à dire non chinoises qui, pour des raisons diverses, dans la recherche de leur identité et des rapports qu'ils avaient avec le peuple chinois, tantôt soutinrent et favorisèrent le développement du bouddhisme, tantôt furent plus favorables aux deux autres grands courants de pensée que reconnaît traditionnellement l'histoire chinoise, à savoir le taoïsme et la doctrine des lettrés que l'on appelle le confucianisme.

On ne saurait par conséquent minimiser l'importance de l'influence du bouddhisme sur la culture chinoise, qui a utilisé cette nouvelle doctrine pour se redéfinir. Cette attitude a été légèrement modifiée à l'époque où la Chine a été à nouveau réunifiée vers le VIIe siècle. Les données du problème changeaient et le bouddhisme avait donc une place différente : il était alors intégré dans la culture chinoise. Sur un fond commun de doctrine bouddhique sont apparus en Chine pendant ces cinq, six siècles toutes sortes de développements philosophiques. Mais à partir de la réunification de la Chine se forment des écoles dites chinoises du bouddhisme qui ont développé chacune des points de doctrines ou des méthodes spécifiques.

Parmi ces écoles chinoises, l'une des plus connues en Occident est peut-être celle qui alla le plus loin dans la sinisation : le bouddhisme Chan, que l'on connaît mieux sous la prononciation japonaise de Zen. C'est donc plus particulièrement de cette école chinoise et de quelques-unes de ses méthodes spécifiques que je vous entretiendrai aujourd'hui.

Cette école chinoise s'est implantée en Chine vers le Ve, VIe siècle et a atteint sa période d'épanouissement vers le VIIIe, IXe siècle. Cette école s'appelle Chan, Chanzong en chinois. Comment se définit-elle ? Qu'est ce que le Chan ?

Cette école tire son nom de l'importance qu'elle accordait, de même que d'autres écoles chinoises, à la pratique de ce qu'on appelle en sanscrit dhyâna, ce qu'on pourrait traduire par concentration, contemplation, ou état d'absorption. Or le terme chinois, Chan, est une abréviation du terme Chan'na qui était la traduction phonétique chinoise du terme sanscrit dhyâna. Donc, au fond, l'école du Chan est l'école du dhyâna et les maîtres de cette école étaient appelés "maîtres Chan" : maîtres de dhyâna. Autrement dit la base et la méthode fondamentale de cette école étaient cette méthode de dhyâna qui est très ancienne, que l'on voit pratiquement apparaître dès le début du bouddhisme et en particulier dans le bouddhisme du Petit Véhicule. N'oublions pas en effet que lorsque le Bouddha s'est assis sous l'arbre de l'Eveil, il a franchi en une nuit plusieurs états de concentration qu'on appelle les quatre états de dhyâna (les quatre états de concentration) et les quatre samâpatti ou quatre états de ravissement, avant de parvenir à l'Eveil.

De ces quatre dhyâna, le premier était un état dans lequel il était détaché mais dans lequel il subsistait une réflexion, une analyse. Mais de ce détachement naissaient cette joie et ce bonheur, cette concentration qui emplissait tout son être de sorte, disent les textes, que tous les points de son être étaient touchés par cet état de bonheur, par cet état de joie.

Puis ce fut le deuxième dhyâna où, tout en demeurant dans cet état de joie, il quittait cet élément d'attention, d'analyse et de réflexion pour parvenir à une quiétude intérieure. Vint le troisième dhyâna où, allant plus loin dans le détachement, c'est la joie qui disparaissait et seule restait un état de vigilance, un état d'attention, un état d'impassibilité. Et enfin, ayant abandonné à la fois impassibilité, joie, bonheur, douleur, il pénétra dans le quatrième dhyâna qui était pureté totale, vigilance, impassibilité, état dans lequel il n'éprouvait ni douleur ni bonheur. Tel est dans le bouddhisme primitif un des aspects fondamentaux du dhyâna.

Dans l'école du Chan, le terme dhyâna prend un sens plus large et ne désigne plus uniquement ces quatre stades mais les techniques de concentration. Je voudrais insister sur le fait que, très souvent, on considère l'école du Chan à partir des sources écrites qui nous ont été léguées, sans les replacer suffisamment dans le contexte de l'époque. Or au Ve siècle, lorsque cette école est apparue, comme je l'ai déjà dit, les maîtres de dhyâna, c'est-à-dire ceux qui étaient experts dans la pratique que l'on appelle en Occident la pratique de la méditation, ces maîtres-là faisaient partie d'une des catégories des maîtres bouddhistes. Il y avait à côté des maîtres de dhyâna, les maîtres en exégèse, les maîtres en préceptes qui étaient capables d'appliquer parfaitement toutes les défenses, tous les préceptes du bouddhisme, et donc maître de dhyâna était vraiment une spécialité parmi d'autres chez les maîtres bouddhistes. Si l'école du Chan s'est appelé justement Chan c'est parce qu'elle accordait une importance fondamentale à ces méthodes de dhyâna.

Il est par conséquent important d'examiner quelles étaient, à l'époque où cette école est née, ces méthodes principales de dhyâna. Ce sont les méthodes communes au bouddhisme du Petit Véhicule et du Grand Véhicule qui s'appuient principalement sur ce qu'on appelle les " trois supports ". C'est-à-dire : le corps, la parole et l'esprit. Ici ce n'est pas vraiment la parole mais c'est le souffle qui sert de support fondamental pour une des techniques de base du dhyâna qu'on appelle la technique de l'ânâpâna, qui est une technique bien connue de concentration à l'aide de la respiration.

Donc, tout maître de dhyâna commence par ce point principal pour les débutants, par donner cet exercice de concentration primordial qui consiste tout simplement à compter les respirations dans l'inspiration, dans l'expiration ; et cela selon un multiple, qui est en général un multiple de sept jusqu'à quatorze ou vingt-et-un. Bien entendu, quand on applique cet exercice, la concentration doit être telle que le décompte des respirations ne doit pas être accompagné d'une pensée, quelle qu'elle soit. Dès qu'une pensée vient interférer dans cet exercice, alors il convient de recommencer le décompte à zéro.

Cet exercice sur la respiration peut aussi aller plus loin que le décompte une fois que ce support, on pourrait dire ce "cheval" que vous tenez en main est suffisamment maîtrisé ; donc : essayer d'observer la qualité de la respiration, voir si la respiration est longue ou courte, voir si elle est chaude, voir si elle est saccadée et, en allant un petit peu plus loin, voir également d'où vient cette respiration. C'est-à-dire essayer de sentir le moment où, de l'état naturel de l'esprit, surgit ce mouvement qui va donner l'inspiration puis l'expiration. Cet exercice, bien connu et bien appliqué, doit évidemment déboucher sur un état d'apaisement et de calme, dans lequel les pensées vont tout naturellement s'apaiser et devenir plus rares.

C'est donc le premier exercice de dhyâna, le plus fondamental, qui n'est pas, bien sûr, appliqué d'une manière continue. C'est un exercice qui est interrompu de ce qu'on appelle le repos de l'esprit. C'est-à-dire qu'entre chaque exercice de concentration on se détache complètement de toute activité, de toute concentration, pour laisser l'esprit reposer dans son état naturel.

Une deuxième série de techniques de dhyâna, très développée dans le bouddhisme du Petit Véhicule et dans cette Chine du Ve siècle, fait intervenir le corps. L'une des plus connues dans le bouddhisme du Petit Véhicule met en jeu des visualisations du corps en tant que corps physique qui est démantelé, qui est coupé en petits morceaux et qui est vu comme un sac de peau contenant des puanteurs, des tas de liquides, des poisons, des éléments nocifs. Ce, de façon à susciter au fond le détachement de ce corps et à faire entrer l'adepte dans cette idée de l'irréalité du moi et de l'irréalité du corps ; de faire en sorte qu'il puisse prendre conscience du fait que le corps n'est pas son véritable moi et est une limite, une entrave pour la vision de ce que l'on appelle la "nature véritable de l'esprit".

Une autre technique qui fait intervenir le corps est la technique qu'on appelle la visualisation du squelette, qui consiste à partir de l'orteil, c'est-à-dire du bas du squelette, et à imaginer une goutte de lumière qui progressivement parcourt tous les os de façon à ce que, là encore, le corps physique soit pénétré profondément et soit envahi peu à peu par la luminosité, par la lumière, jusqu'à ce que l'adepte soit capable de ne voir que le squelette lumineux. C'est-à-dire que même ce qui pourrait constituer, au fond pour nous, l'aspect le plus lourd de la matière - les os - même cela est pénétré par la luminosité qui provient de la visualisation, et donc qui provient de la nature véritable de l'esprit de l'individu.

Nous avons vu le corps, nous avons vu la respiration qui fait intervenir le souffle ; il y a aussi une autre technique, très connue, qui fait intervenir la parole. Elle consiste à se concentrer sur le nom du Bouddha ou sur le nom de divers bouddhas, le plus connu étant le bouddha Amitabha.

J'ai commencé par vous exposer quelques-unes des méthodes communes au bouddhisme mais ce sont des méthodes qui font partie intégrante de celles qui sont utilisées dans le bouddhisme Chan. Là où il y a déjà une petite distinction par rapport à ce fond commun de méthodes, dans l'école du Chan, c'est que celle-ci va mettre l'accent et insister beaucoup plus sur l'exercice de l'application de la vision de la nature de l'esprit. C'est ce qu'on appelle d'une manière courante zuochan ou jinzuo en chinois : assise, en silence, ou pratique du dhyâna. Cet exercice vous le connaissez, c'est l'exercice commun que l'on retrouve dans la plupart des méditations bouddhiques, que l'on retrouve dans le bouddhisme zen qui consiste à rester en position assise et à laisser la nature de l'esprit aller telle quelle, à exercer au début ce qu'on pourrait appeler une certaine forme de quiétisme, à exercer l'esprit à une certaine vigilance.

Mais bien entendu, lorsque le Chan a pris comme point essentiel cette méthode de l'assise, très vite, il s'est fait accuser par les autres écoles et a aussi engendré parmi ses adeptes une forme de quiétisme qui était une forme statique, une forme figée et, bien évidemment, il fallait montrer que cette position assise n'était au fond qu'un moyen habile, que cet exercice de la quiétude et de la stabilité de l'esprit n'était pas uniquement quelque chose que l'on pratiquait dans cette position assise mais que c'était une attitude de l'esprit qui devait se pratiquer dans ce que le bouddhisme appelle généralement les "quatre attitudes fondamentales de la vie", c'est-à-dire en position assise, en position debout, en position couchée et en marche.

Autrement dit, c'est vingt-quatre heures sur vingt-quatre que le disciple du Chan doit s'exercer au dhyâna. C'est-à-dire que, même pendant le sommeil, il doit y avoir développement de cette application de l'esprit, de cette vigilance. Dans cette perspective, quelqu'un qui dort et qui a les yeux complètement obscurcis dans le noir, et qui perd conscience, est quelqu'un qui a l'esprit tout à fait dispersé, qui est complètement troublé et qui n'est pas arrivé au minimum de stabilité, de quiétude, qui devrait lui permettre de garder cette qualité, cette densité de la vigilance, afin que la torpeur du sommeil diminue petit à petit.

(...)

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