donnée le 23/04/97 par
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Le Bouddha a enseigné le Dharma à travers sa pratique, sa vie et son expérience. Bien que nous n'oublions pas que le point essentiel de l'enseignement du Bouddha-Dharma est le travail sur soi-même, l'évolution de ses propres processus mentaux, un travail pratique et un travail des pratiques, je pense qu'il est très important et profitable, tout particulièrement ici en Occident où le Dharma s'enracine tout en s'enrichissant, de pouvoir établir une connaissance des bases théoriques et philosophiques sur lesquelles cette expérience universelle trouve place. Je crois qu'il faut travailler autant les aspects théoriques, comme nous allons le faire ce soir, que les aspects pratiques. Il ne faut jamais oublier de faire la liaison entre la théorie et la pratique, car cette dernière est la base sur laquelle on peut construire la pensée théorique. La rencontre de la théorie et de la pratique, de l'étude et du travail de la méditation, est certainement l'un des points centraux indispensables à une saine croissance du Bouddha-Dharma en Occident, afin que cette dernière ne soit pas une acceptation superficielle de l'Enseignement mais une expérience vive, vécue avec vigilance et esprit critique dans tous ses aspects.
Le thème de notre rencontre est l'un des points essentiels de l'enseignement du Bouddha : la loi d'interdépendance que l'on peut traduire aussi par production conditionnée, origine conditionnée ou coproduction conditionnée. Le mot "origine" est traduit du terme Pali paticasamutpada ou du Sanskrit pratityasamutpada, c'est-à-dire "l'origine à cause de" : une chose va se présenter en relation avec d'autres causes. Il faut toujours avoir à l'esprit que ce n'est pas seulement A qui va être la cause de B, mais qu'il existe plusieurs relations qui vont conditionner et donner naissance aux différents phénomènes. Ainsi, il n'y a pas seulement A et B, mais plusieurs A et plusieurs B qui rentrent dans le jeu, dans la relation.
Cette loi de l'interdépendance est non seulement reliée, comme nous le verrons plus tard, à notre propre expérience, mais constitue aussi une logique plus générale, qui anime, coordonne et conditionne tous types de phénomènes. C'est une loi que l'on peut voir à l'oeuvre dans notre vie présente, passée ou future (ne me sentant pas suffisamment réalisée, je serai amenée à renaître !) mais en même temps il s'agit d'une loi qui se trouve dans LA vie, dans les phénomènes, dans les choses. C'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement liée à nous-mêmes, mais aussi à tout ce qui nous entoure.
Je voudrais commencer en m'appuyant sur les paroles mêmes du Bouddha. A ce propos, dans un sûtra du Diganikaya (un long sûtra), il énonça à son disciple de coeur Ananda : "profonde est l'origine interdépendante, et difficile est sa compréhension". Le Bouddha est donc très clair quant à la difficulté de comprendre l'origine interdépendante. Comprendre signifie aussi vivre à la lumière de la loi d'interdépendance. Le Bouddha ajoute : "Sans la compréhension et l'approfondissement de cette loi, le monde ressemble à une boule de fils enchevêtrés, à un nid d'oiseau, à une haie de plantes piquantes et coupantes. Sur cette base, l'on ne peut sortir des plus bas états d'existence, du cycle des douleurs et de la ruine, de la souffrance du cycle de la renaissance". Il apparaît ainsi clairement que, bien que la compréhension de la loi d'interdépendance soit ardue, elle seule donne les moyens de sortir de la situation d'insatisfaction et de profond malaise dans laquelle on vit.
Voici également une autre citation du Bouddha issue du Dhammapada (livre de la tradition Theravada, qui concerne les grandes valeurs universelles) : "Qui comprend l'origine interdépendante comprend le Dharma, et qui comprend le Dharma comprend l'origine interdépendante". Il ne s'agit pas d'une tautologie mais d'un rapport que le Bouddha veut souligner en direction de l'homme qui vit dans la souffrance, le malaise et l'insatisfaction. On vit dans le malaise en raison de l'incompréhension de la relation qui nous lie aux phénomènes et aux autres êtres.
L'année passée, j'ai évoqué l'anatta ou anatman, qui correspond à la doctrine du non-soi, à la non existence du soi et de l'âme, à l'absence d'existence éternelle. Ces notions nous font peur en Occident, car nous sommes très liés à l'idée d'éternité, à l'idée d'une âme qui nous survive. C'est pourquoi il nous est très difficile d'accepter cet enseignement du Bouddha. Mais si on peut l'appréhender avec la vision de l'interrelation, l'enseignement devient vraiment plus clair : je ne possède pas de soi, d'atman, mais j'existe ici car je suis en relation avec tous les phénomènes, tous les autres êtres qui vivent ici et maintenant avec moi. Je suis ici car j'ai eu des parents et des grands-parents. Je suis ici ce soir car j'ai pu prendre le train, que ces trains ont été construits par d'autres gens, etc. On peut trouver toutes sortes de relations entre les situations...
Le point central de l'anatman, ou non-soi, est le suivant : je n'existe pas en tant qu'être autonome, mais j'existe car je suis en relation à travers cette loi d'interdépendance. Je peux me reconnaître comme un être possédant un nom et une vérité relative d'existence, c'est-à-dire en relation avec les autres. Cette relation constitue la loi d'interdépendance, paticasamutpada, qui est généralement définie par douze aspects (on parle aussi de douze anneaux). Il s'agit de plonger cette loi dans la réalité : nous sommes la loi d'interdépendance. Nous sommes ici car nos skandha ou agrégats - qui, selon la doctrine du Bouddha, composent notre individualité et sont anonymes - ont été assemblés pour constituer la réalité individuelle de monsieur X ou Y, une réalité en relation. Réalité et relation sont les mots-clés nous permettant de ne pas avoir peur de dire : "Je n'ai pas d'atman, je n'ai pas d'âme".
Nous pouvons commencer à examiner ensemble ces douze causes interdépendantes trouvées et soulignées par le Bouddha, en ayant présent à l'esprit le fait d'exister dans une relation causale fort complexe à pratiquer et à vivre. Les douze causes peuvent être vues comme un enchaînement causal très clair qui ne doit cependant pas nous faire oublier notre relation à une multitude de causes présentes tout autour de nous. La citation "Qui comprend l'origine interdépendante comprend le Dharma, et qui comprend le Dharma comprend l'origine interdépendante" nous montre que le Dharma, qui offre à l'homme la possibilité de se libérer du samsara, EST la loi de l'origine interdépendante.
En effet, cette loi nous indique quelle est l'origine du samsara et comment il est possible d'en sortir. Une autre notion fondamentale de l'enseignement du Bouddha concerne l'impermanence de tout chose (anica en pâli), c'est-à-dire que tout change perpétuellement. Ceci donne la possibilité de sortir du cycle infernal du samsara. Il s'agit de trouver la voie qui nous permette de défaire la chaîne de la loi de l'interdépendance. L'homme a la possibilité de transformer sa mentalité et rompre cette chaîne incessante de causes à effets, et atteindre ainsi la parfaite réalisation. Je voudrais également faire remarquer que l'on emploie le terme de chaîne, qui peut donner une image linéaire de l'origine interdépendante, alors que l'on doit plutôt envisager paticasamutpada comme un cycle, en rapport avec l'aspect circulaire de la pensée orientale. La chaîne causale, constituée de différents anneaux ou parties, est donc bouclée sur elle-même, à l'image d'une roue.
Le cycle de l'origine interdépendante opère partout et dans toute chose, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, sa dynamique est en perpétuel mouvement. Dans les douze facteurs ou séquences qui l'animent, on trouve toujours coexistence et interdépendance. Par ailleurs, la loi ne se contente pas de décrire les êtres, mais la loi EST les êtres : nous sommes la loi de l'interdépendance. En regardant profondément en nous-mêmes, nous pouvons la voir à l'oeuvre partout, à travers les relations entre tous nos constituants, qu'ils soient physiques comme les molécules, ou mentaux. En dehors du champ d'action de la loi de l'origine interdépendante, il n'existe aucun être : nous sommes cette chaîne de causes à effets, nous en sommes les activateurs permanents, jusqu'à ce que nous réussissions à reconnaître l'origine de son mécanisme et parvenir à la libération.
Le problème consiste à se libérer de ce qui nous relie à la chaîne. Bien que faisant partie de cette chaîne, il s'agit d'en trouver le point faible, ou plutôt la clé. La doctrine de l'origine interdépendante montre ce que nous sommes, comment nous entrons en relation avec nous-mêmes et avec ce que nous pensons être extérieur à nous-mêmes. Elle montre aussi l'activité de tous les phénomènes, et la façon dont l'homme se trouve amené à réagir plutôt qu'à agir, en raison de son conditionnement.
Ce conditionnement provient de nos habitudes, de nos souvenirs, de nos émotions et inclinations, de tout ce que l'on a vécu et reçu en héritage de la part du karma. Une situation difficile en rappelle une autre, et l'on tend à reprendre le même mode de relation avec les problèmes, qu'il s'agisse par exemple du trafic automobile ou des relations entre personnes... Au cours de notre vie, nous avons ainsi tendance à répéter les situations. Par exemple, combien de fois sommes-nous tombés amoureux de quelqu'un pour retrouver ensuite toujours les mêmes difficultés. Le problème ne provient donc pas de l'autre, mais de nous-mêmes. Je crois qu'il s'agit d'un enseignement très important : nous devons apprendre à tout relativiser.
Prenons l'exemple d'une grotte dans la montagne. Si l'on y pénètre en été, on apprécie sa fraîcheur et l'on s'y sent bien, tandis que si l'on y rentre en hiver, on se sent réchauffé. En fait, la température à l'intérieur est toujours la même, c'est notre perception qui change et nous fait réagir différemment. Dans ce cas, il s'agit toujours d'un plaisir, mais il est lié aux différentes sensations éprouvées à des moments différents, ce qui illustre la relation d'interdépendance entre les phénomènes et nous-mêmes.
En Occident, la coproduction interdépendante est généralement identifiée à une théorie de la causalité, mais en réalité, le Bouddha parle plutôt de conditions qui engendrent d'autres conditions. Le Bouddha s'intéresse surtout à l'aspect fonctionnel de ces conditions, et à leur processus inter-relatif et mutuel. Ainsi, les divers éléments de la production interdépendante ne sont pas traités comme des agents de causalité, mais plutôt comme des phénomènes interdépendants imbriqués les uns dans les autres.
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