extrait du transcript de la conférence :

Bouddhisme et médecine

donnée le 19/03/96 par

Fernand Meyer

Fernand Meyer est directeur de recherche à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes
et a notamment publié "Le système médical tibétain", éditions du CNRS, Paris, 1988

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Je voudrais tenter de montrer les rapports très riches existant entre le bouddhisme et la médecine. Ce que je souhaiterais faire, c'est vous donner quelques échappées, quelques aperçus... Comme vous allez le voir, il s'agit d'un compagnonnage extrêmement riche et qui comporte des aspects très divers.

De manière générale on sait que les systèmes religieux qui proposent une "salvation" (pour employer un terme très général) trouvent dans la maladie une métaphore particulièrement intéressante.

Ainsi, dans le christianisme, vous savez sans doute combien le thème du "Christ médecin" était important dans l'Occident médiéval. Le Christ médecin, le Christ apothicaire, le thème de la guérison... apparaissent de façon évidente dans les Évangiles ; le thème de la guérison y était ressassé jusqu'à devenir une figure quasi obligée de la biographie des saints occidentaux. Il y a aussi, bien évidemment, les guérisons effectuées par le Christ ou par les saints, qui étaient toujours sensées être des sortes de métaphores de la salvation. Et ceux qui connaissent un peu la tradition chrétienne savent évidemment que, dans les paroles mêmes de la messe, il y a une identification perpétuelle entre salvation et guérison.

Ce rapport étroit entre guérison et salvation est encore plus fort dans le bouddhisme. Car, évidemment, le problème de la souffrance est resté au cur de la sotériologie bouddhique tout au long de son histoire. C'est d'ailleurs la souffrance qui est, en même temps, à l'origine et au cur même de la problématique bouddhiste. Et lorsque le bouddhisme a dû écrire ses origines, lorsque la tradition bouddhique a fixé l'histoire de la vie du Bouddha, les événements déclenchants de sa vocation ont été les "malheurs" dans ce qu'ils ont de plus concrets, les souffrances dans ce qu'elles ont de plus concret, c'est-à-dire les souffrances biologiques.

Vous connaissez tous ces épisodes fameux : le prince Siddharta sortant de son palais et qui voit pour la première fois un vieillard. Il n'avait jamais vu la vieillesse, il s'interroge, demande à son cocher : "Qu'est-ce donc ?" ; "Tout le monde finit ainsi", lui répond son cocher. Une autre fois, il rencontrera un malade, puis un convoi funéraire et, enfin, la quatrième fois, un ascète.

On peut penser qu'il ne s'agit sans doute pas là d'historiographie au sens strict, tout comme les Evangiles n'en sont pas, mais ce que la tradition bouddhiste a saisi très tôt et mis en lumière par ces quatre événements, la problématique essentielle qui va être au cur de sa sotériologie, c'est la souffrance. Elle concrétise en quelque sorte la souffrance la plus universelle et la plus évidente qui est celle des corps. Dans le fond, on aurait pu dire : "Il a rencontré un amoureux éconduit, il a rencontré une veuve qui pleurait son mari..." Mais non, ce sont ces étapes absolument inévitables de notre vie, ce "scandale" de la souffrance qui déclenchent une quête au terme de laquelle, dans l'Éveil, se trouve une réponse dont la formulation a été fixée dans les Quatre Nobles Vérités.

Comme cela a souvent été relevé - et d'abord au sein de la tradition bouddhique elle-même - ces Quatre Nobles Vérités suivent en quelque sorte la structure logique d'un diagnostic médical. Le mal est d'abord constaté : la condition de tout être vivant est la souffrance, c'est la nature douloureuse de toute existence. Puis son origine est identifiée : c'est l'attachement qui est source de la souffrance. Puis l'éradication de cette cause entraîne nécessairement celle de la souffrance ; c'est-à-dire qu'il y a un état de santé qui est en quelque sorte "derrière" cet état de souffrance, ou plutôt, du point de vue bouddhiste, "au-delà". Et, enfin, il y a une voie, c'est-à-dire un remède : l'Octuple Noble Sentier, qui offre les moyens d'atteindre ce but.

On s'est donc demandé si cette formulation des Quatre Nobles Vérités du Bouddha reprenait effectivement la structure d'un diagnostic médical, tel qu'il pouvait être systématisé dans l'Inde de cette époque. Nous ne le savons pas précisément mais les textes médicaux indiens ont des formulations diagnostiques qui, en fait, ne suivent pas exactement celles des Quatre Nobles Vérités. Ils sont bien construits selon un raisonnement de type médical, qui s'articule en quatre termes, mais suivant une construction légèrement différente. Le fait est, en tout cas, que la tradition bouddhiste elle-même a très tôt interprété les Quatre Nobles Vérités comme une démarche de médecin.

Je voudrais vous lire la traduction d'un extrait du Vinaya, le code de discipline monastique. Comme nous le verrons, le Vinaya présente des éléments intéressants sur les rapports entre la pratique thérapeutique et la communauté bouddhique naissante, ainsi qu'un certain nombre de personnages apparaissant au cours des anecdotes qui ponctuent le texte ; il est notamment un personnage très célèbre qui, dans la tradition bouddhique, est devenu un peu l'archétype du médecin : Djivaka, le médecin du Bouddha et de sa communauté. Dans le Vinaya d'une école du nord-ouest de l'Inde, qui nous est parvenu dans une traduction en tibétain, un long passage est consacré à ce médecin Djivaka ; on y raconte sa vie, ses pérégrinations, les nombreux traitements qu'il a administrés...

Lorsque Djivaka parvient à la fin de ses pérégrinations, il est devenu un grand médecin, il a soigné une grande quantité de personnes et... il est très fier de lui ! Quand il arrive auprès du Bouddha et qu'il entend ses enseignements, il n'y comprend rien. Le Bouddha va tenter alors, en quelque sorte, de détruire cet orgueil qui l'empêche de comprendre. On raconte qu'il lui demande d'aller dans l'Himalaya chercher des plantes médicinales. Celui-ci obtempère et se met en voyage avec un certain Vajrapani, puis revient près du Bouddha avec toutes sortes de plantes. Pour chacune d'elles, le Bouddha lui demande s'il la connaît et quelles sont ses vertus. Il n'y en a qu'une seule que Djivaka ne connaît pas mais le Bouddha lui explique alors de quelle plante il s'agit et quel usage on peut en faire... Il lui donne une leçon de botanique médicinale ! Djivaka, un peu stupéfait, s'exclame : "Mais, Thatâgata , vous êtes donc, vous aussi, un médecin ?!" Et le Bouddha lui répond : "Le médecin extracteur de maux, qui est pourvu des quatre membres, est digne d'un roi".

Les "quatre membres", ici, désignent les quatre qualités qui font de lui un bon médecin ; quant à "digne d'un roi", cela signifie que sa valeur est telle qu'il est nécessaire au roi, qu'il se trouve au nombre des membres d'un roi. Quels sont ces quatre membres ? Premièrement, le médecin extracteur de maux est versé dans le mal-être ; deuxièmement, il est versé dans l'origine du mal-être ; troisièmement, il est versé dans le rejet des maladies ; quatrièmement, il est versé dans la non-récurrence des maladies rejetées.

Le Bouddha se lance ensuite dans une explication plus détaillée. "Qu'est-ce qu'un être versé dans les maladies ?" Il donne des exemples... Et il explique ainsi les quatre "membres", puis conclut : "Ainsi le Tathâgata, le parfait Bouddha, pourvu des quatre membres, est-il aussi appelé "Médecin extracteur de maux, sans supérieur". Djivaka est, il faut le dire, un médecin qui a les "quatre membres", c'est un grand médecin ; mais le Bouddha, lui, est un médecin "sans supérieur"...

"Djivaka, quels sont ces quatre membres ? Pour le Tathâgata, parfait Bouddha, ce sont la Noble Vérité sur la douleur (dhukha), l'origine de la douleur, l'arrêt de la douleur et la Vérité de la Loi qui mène à l'arrêt de la douleur. Djivaka, les médecins extracteurs de maux ne connaissent pas de remède pour l'abandon de la douleur qui est à la racine de la naissance, il ne connaisse pas de remède pour l'abandon de la douleur qui est à la racine de la vieillesse, de la maladie, de la mort, des tourments, des lamentations, de la souffrance, de la tristesse et de l'agitation. Djivaka, le Tathâgata connaît le remède qui rejette la douleur qui est à la racine de la naissance, il connaît le remède qui rejette les douleurs, depuis celles de la vieillesse jusqu'à celles du trouble ou de l'agitation, c'est pourquoi le Tathâgata est appelé "médecin sans supérieur"."

On voit bien, dans ce passage, la mise en parallèle tout à fait claire entre l'activité du médecin, ou ce qui constitue son activité, et le Bouddha qui, dans son enseignement, est un médecin sans supérieur. Très tôt, d'ailleurs, le bouddhisme - qui aime bien, notamment, les présentations systématiques à quatre éléments - va réutiliser cette image pour présenter le Bouddha comme un médecin, son enseignement comme le remède, la communauté des moines comme des gardes-malades et les êtres souffrants, bien évidemment, comme les malades qu'il convient de soigner. Et cette épithète de "Grand Médecin" aura une pérennité constante, tout au long de l'histoire du bouddhisme, jusqu'à aujourd'hui.

Reprenons, maintenant, d'un point de vue plus historique. Il existe en Inde une médecine savante traditionnelle, appelée Ayurveda : la science de longévité. Les textes fondateurs de cette tradition font partie intégrante de la religion brahmanique orthodoxe. Quand vous ouvrez un texte d'Ayurveda, vous trouverez une sorte de généalogie de l'enseignement qui remonte à Brahma lui-même, puis passe par un certain nombre de dieux, puis enfin des rishis, des sages inspirés des Veda. L'enseignement médical est donc très clairement rattaché aux Veda et constitue une science du brahmanisme le plus orthodoxe. Mais, bien évidemment, on sait que ces textes réputés fondateurs, qui sont difficiles à dater, ont vraisemblablement été écrits au début de l'ère chrétienne. Cela dit, ils ne sont pas les premiers, en ce sens qu'ils reflètent déjà un avancement assez important de la connaissance médicale.

Si l'on remonte dans l'histoire, pourtant, on ne dispose d'aucun texte qui représenterait une sorte d'état intermédiaire de la connaissance médicale entre, d'une part, les thérapies purement magico-religieuses, telles qu'on les a encore dans les Veda, disons environ jusqu'au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, et puis, d'autre part, un système médical assez différent. On dispose notamment, dans l'Artavaveda, de listes thérapeutiques tout à fait importantes mais pratiquement toujours de type magico-religieuses, puis on voit apparaître tout d'un coup, au début de notre ère, un système médical qui n'a plus rien à voir avec le précédent et qui est en grande partie de nature empirique et rationnelle : les maladies sont expliquées par des déséquilibres d'humeurs, des déséquilibres des éléments constitutifs du corps et les causes des maladies peuvent être alors l'alimentation, le mode de vie, les saisons... Il y a une étiologie tout à fait naturaliste et les traitements proposés sont des traitements que nous pourrions tout à fait considérer comme étant de type médical.
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