donnée le 20/12/96 par
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Je pense que vous avez tous déjà une certaine culture bouddhiste. Il est clair que la pratique du Zen s'enracine dans l'expérience du Bouddha Shakyamuni. Parmi les différences écoles du bouddhisme, ce qui caractérise l'école zen ( un peu comme le protestantisme dans la chrétienté) c'est un retour, non pas au texte (bien que la tradition du Zen Soto ne rejette pas du tout les textes) mais à l'expérience originelle du Bouddha. Donc, les gens qui pratiquent le Zen ne sont pas engagés sur une voie du bouddhisme de la foi ou de la dévotion. Non plus dans des pratiques sophistiquées telles que celles qu'a développées le bouddhisme tantrique. Dans le Zen on s'efforce simplement de faire le retour, à travers le corps et l'esprit, à ce que fut l'expérience du Bouddha Shakyamuni assis en posture de zazen sous l'arbre de la bodhi, et de puiser à cette source-là pour, d'une part, nous comprendre nous-mêmes et d'autre part, comprendre l'enseignement du bouddhisme.
Dans le Zen on ne sépare jamais l'enseignement (les sûtra : kyo) et la pratique (gyo) de la réalisation (sho), soit : ichinyo. C'est un des principes fondamentaux de maître Deshimaru : une seule chose, l'unité. C'est à dire que lorsque nous pratiquons la méditation nous devenons intime avec ce que fut l'expérience du Bouddha et donc, avec ce que fut la source de tous ces sûtra ou conférences qu'il fit, comme moi ce soir. Au lieu d'être assis devant un micro, il l'était en général sous un banian. On se groupait autour de lui pour lui poser des questions sur la pratique de la voie et il répondait à partir de son expérience de zazen et de sa confrontation entre sa méditation et les différents aspects de la souffrance humaine que lui-même et les gens qui venaient le voir avaient rencontrés.
Donc, retour à cette expérience originelle du Bouddha, pas seulement à travers les textes mais à travers la pratique du corps. Mais avant de vous montrer comment on pratique zazen et ensuite, développer à partir de zazen les différents aspects de l'unité de cette pratique avec les différents aspects de notre vie et notamment de la réalisation - ce que l'on appelle l'éveil (le satori), je voudrais dire quelques mots des tentatives du Bouddha de réaliser la libération par rapport à la souffrance, avant qu'il n'ait découvert et pratiqué le zazen, en ce sens que, par rapport au problème de la non dualité, de l'unité de la pratique et de la réalisation, c'est tout à fait central.
Avant de pratiquer zazen, le Bouddha a essayé, à travers les divers exercices ascétiques de yoga de l'époque, de se libérer de tout ce qui est pulsionnel, de l'ordre du désir, tout ce qui provient du corps et qui, croit-on, dérange la paix de l'esprit et provoque des actions génératrices de souffrance. Comme dans toute forme de pratique spirituelle, il avait l'idée de purifier son esprit en jeûnant, en se livrant à des mortifications, à des pratiques ascétiques extrêmement sévères pour dompter son corps et le réduire à merci de manière, en quelque sorte, à libérer l'esprit en ayant un corps complètement domestiqué. Finalement, en faisant cela il s'est beaucoup affaibli et a failli en mourir ; ainsi, il s'est rendu compte que cela n'apportait aucune libération. Donc, renoncement à l'ascétisme, qui a constitué un des points de départ fondamentaux du bouddhisme zen pour lequel le corps et l'esprit sont unité, et affirmation que l'on ne peut pas libérer son esprit de ses conditionnements et de ses souffrances sans une pratique équilibrée du corps, sans que le corps n'y participe pleinement et ne soit lui-même libéré. Il faut retrouver ce que maître Deshimaru appelait une " condition normale de son fonctionnement ". Il ne s'agit pas de brimer le corps mais de lui donner un équilibre. C'est ce que l'on va trouver dans la pratique de zazen. C'est là un des points importants de cette unité de la pratique et de la réalisation. Dans la pratique de zazen le corps lui-même revient à sa condition normale, retrouve un état d'équilibre et de détente dont je reparlerai.
Autre aspect des erreurs auxquelles le Bouddha s'est confronté : celle qui consiste à vouloir libérer l'esprit, cette fois-ci en agissant sur le mental ; afin de faire le vide, d'essayer d'atteindre à un état de non pensée. Cela constitue un malentendu fréquent pour les gens qui s'engagent dans la pratique de la méditation bouddhiste et en particulier, cela va nous amener à la question sur le Zen et le bouddhisme tibétain. On croit souvent que la pratique de la méditation doit nous permettre de faire le vide complet dans notre esprit, c'est à dire, en quelque sorte, de s'abîmer dans la vacuité qui serait le summum du bien, d'atteindre un état de totale non-pensée. Bien sûr, celui qui s'assoit quelques minutes pour méditer s'aperçoit qu'immédiatement le défilé des pensées se produit et qu'il est pratiquement impossible de le faire cesser. Alors on se dit : c'est que je ne suis pas prêt ; il y a quelque chose qui ne va pas dans ma méditation. Il faut que je passe par des préliminaires. Alors, on part dans la ronde des préliminaires, laquelle peut être interminable parce qu'on n'en finira jamais d'essayer de s'exercer à toutes sortes de pratiques de concentration, pour finalement découvrir une chose : c'est que les pensées qui nous viennent à l'esprit pendant zazen n'ont aucune substance et que donc, il n'y a pas lieu de vouloir les éliminer.
Il suffit simplement de changer de perspective par rapport à ces pensées : ni les poursuivre, les entretenir, ni non plus les combattre, vouloir les rejeter car, tant que l'on reste dans cette alternative, on n'est pas libre. On est toujours dans le balancement de ce qui crée le karma, l'aliénation et la souffrance, c'est à dire l'attachement à quelque chose : soit à la pensée, soit à la non-pensée - ce qui constitue une autre forme d'attachement. Au cours de ma conversation avec le lama Jigmela, c'est sur ce point que nous étions tombés d'accord. Il disait : " Nous, du point de vue du bouddhisme tibétain, et au nom de la compassion, pour aider les gens (avec donc beaucoup de bonne volonté), et nous appuyant sur les enseignements du Bouddha concernant les moyens habiles, avons mis au point toutes sortes de techniques : de visualisations, de récitations de mantra, de pratiques de prosternations interminables, de contemplation de mandala, tout cela dans le but d'avoir une meilleure concentration de l'esprit. " En zazen on se sert de la concentration sur le corps dans le même objectif, soit de stabiliser l'esprit, d'apprendre à se concentrer ici et maintenant mais, en plus, il y a la recherche de se débarrasser des illusions qui perturbent la méditation. Or, dans le Zen on se rend compte qu'il n'y a pas besoin de vouloir se débarrasser de ses pensées ni de faire des tas de visualisations pour s'apercevoir, finalement, que les phénomènes mentaux n'ont pas de consistance, sont impermanence et vacuité ; donc, qu'il n'y a pas lieu de les chasser. Il n'y a qu'à regarder directement. S'asseoir et observer le fonctionnement de son propre esprit est suffisant. Il n'y a pas besoin d'introduire des techniques particulières pour comprendre que nos pensées sont impermanentes, non substantielles, qu'elles n'ont pas plus de réalité que les nuages dans le ciel. Elles ont une certaine forme de réalité phénoménale mais pas de substance, de même que notre propre ego.
Je reviendrai donc aux expériences du Bouddha : il a renoncé à l'ascétisme au niveau des mortifications du corps et à faire le vide dans son esprit, considérant que cela n'apportait aucune sagesse et aucun éveil et que, de toute façon, c'était quasiment impossible. Même si on y arrivait, cela donnerait l'équivalent d'un électroencéphalogramme plat, c'est à dire la mort psychique et donc ne présenterait pas un grand intérêt. Donc, le Bouddha avait renoncé à ce genre de pratique, pour une raison supplémentaire, d'ailleurs, c'est que dans tout ce qui est ascèse, il y a toujours report à plus tard, toujours une tension entre la pratique ici et maintenant et l'état (l'éveil, la libération) que l'on espère atteindre à l'aide de techniques. Cette mentalité-là paraît pleine de bon sens mais c'est un bon sens à courte vue parce que bon sens de l'ego, bon sens du mental ordinaire qui a été éduqué, surtout en Occident et partout dans le monde maintenant, à apprendre à maîtriser la nature, les objets du monde matériel. On fonctionne beaucoup dans la manipulation des objets et des techniques, c'est à dire qu'on se sert de tout comme des instruments, des outils, des moyens, pour atteindre le but que l'on s'est fixé. Et quand on entre dans la voie spirituelle, on a tendance à faire la même chose mais, cette fois-ci, avec son propre esprit. On a tendance à développer un certain nombre de techniques en se disant que si on les pratique, plus tard on finira par atteindre l'éveil, le satori, le nirvâna, le je ne sais quoi, et du coup, cela devient une espèce de mirage s'éloignant constamment à l'horizon parce qu'on reste fondamentalement dans une attitude égotique, dualiste, qui provoque précisément l'aliénation et la souffrance. L'attitude du " moi, je veux atteindre tel état, à l'aide de tel moyen. " Et tout ce que je fais ici et maintenant est toujours en vue de quelque chose d'ultérieur.
En fait, c'est aller exactement dans la direction opposée et, ainsi que le disait souvent maître Dogen, c'est comme si vous vous dirigiez vers le sud pour regarder l'étoile polaire. Vous faites totalement fausse route. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Dogen a beaucoup insisté sur l'unité de la pratique et de la réalisation, pour trancher cet esprit dualiste et avide, qui reconstitue une forme de ce que Trungpa appelait le matérialisme spirituel, lequel se répand énormément à l'heure actuelle. Ce qui fait que, finalement, les gens s'engagent dans des voies spirituelles avec une telle perspective qu'ils ne font que continuer avec leur esprit ordinaire mais un cran au-dessus. Ils ne sont plus à la recherche de pouvoir politique, de plaisirs sensuels, de richesse, ou d'honneur, bref, de tout ce que l'ego peut désirer. Ils ne sont plus à la recherche d'une science pour maîtriser les phénomènes ou à la recherche de la culture mais ils ont transposé cet état d'esprit dans le domaine du spirituel en essayant donc d'atteindre quelque chose au-delà de ce qui est leur pratique actuelle.
Alors, pratiquer zazen c'est effectuer un retournement complet de cette perspective. Juste maintenant.
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Il y a trois éléments dans la pratique de zazen : la posture du corps, la manière de respirer et l'attitude de l'esprit. Ces trois éléments sont en unité et interdépendants. Pourquoi tant insister sur la posture du corps dans la pratique de zazen ? Souvent les gens se disent que, finalement, on peut méditer n'importe comment : en marchant, en étant assis dans un fauteuil, etc. Bien sûr. Du reste, à partir de la pratique de zazen, les pratiquants ne considèrent pas que l'assise est le seul lieu ou moment de la pratique mais sa source. Pourquoi ? Parce que, quand on est assis dans la pratique de zazen, le fait d'être concentré sur la posture, une posture assez rigoureuse, tonique, dans laquelle il y a un équilibre entre la tension et la détente - il ne s'agit pas de devenir rigide ni de s'avachir- permet d'être conscient de son corps et de régler constamment le tonus, de façon à se trouver bien étiré entre ciel et terre. Ceci a une signification profonde sur le rôle de l'homme dans cet univers, pour les Chinois, c'est d'être vraiment le trait d'union entre ciel et terre, de rassembler le yin et le yang en soi-même, donc d'être celui qui va réconcilier cette dualité initiale, cette séparation qui est à l'origine de la cosmologie chinoise. Là se trouve une fonction importante du zazen qui est vraiment de retrouver dans son propre corps l'unité entre le haut et le bas, le matériel et le spirituel, le ciel et la terre, et encore beaucoup d'autres choses que nous découvrirons ensemble ce soir.
Cette découverte de l'unité ne doit pas être cogitée intellectuellement mais vécue à travers le corps. Cette unité du corps et de l'esprit est fondamentale ; déjà, pour cette raison très générale. Mais il y a beaucoup d'autres aspects, par exemple, le fait que nous vivons constamment avec notre corps mais que souvent nous ne soyons pas conscients de ce qui s'y passe dans la vie quotidienne. Nous vivons toutes sortes de conflits, de stress, de tensions et tout cela, instant après instant, vient imprimer diverses déformations dans notre corps. Le cas de tension le plus classique c'est les épaules qui remontent, la tête qui rentre dedans, comme si on avait peur que le ciel nous tombe dessus. Et encore, cela constitue souvent un minimum ; remarquez vous-mêmes votre propre tonus au niveau des épaules, et vous verrez que souvent, surtout dans les périodes de tension, les épaules remontent un peu et que, le soir, elles sont douloureuses. Sur le dessus de l'épaule, c'est sensible. Qu'en pensez-vous ? Sensible ou pas sensible ? En zazen on prend conscience de toutes les répercussions de notre interaction entre le monde environnant et notre corps, et on apprend à se détendre, à corriger les déformations que les émotions viennent imprimer en nous. Il y a déjà là l'occasion d'un retour aux conditions normales du corps, à une harmonie en n'essayant pas de supprimer les émotions du stress mais en en corrigeant les effets négatifs.Donc, détendre les épaules. Retrouver un tonus correct du dos, apprendre à détendre toute la zone du plexus solaire, ce qui permet d'avoir une expiration profonde, alors qu'un des effets du stress est de couper le souffle. Cela se produit souvent de façon minimale, dont on ne se rend pas compte, mais cent ou deux cent fois par jour. Quelque chose se bloque et l'expiration ne descend plus. Finalement, sans s'en rendre compte, on prend l'habitude de respirer avec le haut des poumons et d'être dans un état d'insuffisance respiratoire. On ne se vide pas profondément, donc on n'inspire pas, on ne renouvelle pas l'oxygène du sang comme on devrait le faire, d'où un état de fatigue, de mauvaise oxygénation du cerveau, d'état d'esprit un peu brumeux et, de ce fait, un manque de présence à l'ici et maintenant, parce qu'on est trop perturbé par ce qui se passe au niveau de l'émotionnel et qui vient bloquer les processus normaux de notre corps. Donc, zazen est un véritable miroir pour prendre conscience de tout cela.
Au cours même d'une séance de zazen et, si l'on peut dire, en feed-back, on apprend constamment à s'autocorriger. Bien qu'on ne bouge pas pendant zazen on est conscient de ce qui se passe dans son corps et son esprit, la relation entre les deux et on corrige constamment la posture du corps. Cela va être d'une très grand aide dans la vie quotidienne : on va apprendre à habiter son corps, à être avec lui et avec sa respiration, apprendre à expirer profondément, et donc à bien renouveler son air, et d'autre part, à faire descendre l'énergie de l'expiration jusque dans la zone du hara ou kikai tanden (environ trois doigts sous le nombril). La respiration de la méditation zen c'est pousser sur les intestins vers le bas. On dit que c'est la respiration de la vache quand elle meugle. Un des koan de base du Zen Rinzai c'est le " Mou " que souvent les maîtres conseillent de pratiquer sous forme de prononciation. Expirer en faisant " Mou ". C'est le mouvement de pousser l'expire jusqu'au bout et de centrer l'énergie là, dans le kikai qu'on appelle " l'océan de l'énergie ". Quand l'énergie est centrée à cet endroit-là, le mental se détend.
Toutes les écoles bouddhistes insistent sur la posture car c'est le seul moyen de se déconnecter de ses pensées. Tant que l'on essaie de contrôler l'esprit avec l'esprit, on en rajoute constamment et on crée encore plus de tensions dans son esprit. Mais quand on devient complètement un avec le corps, le cerveau gauche est calme et le cerveau droit, activé. Le cerveau droit est connecté avec l'image du corps, avec sa perception globale. Comme par hasard, c'est le cerveau de l'intuition, de la perception globale. Il paraît que les Japonais l'ont plus développé que nous parce que, si vous lisez les idéogrammes, votre esprit est plus porté à saisir les formes globales que lorsqu'il détaille analytiquement les lettres. Le zazen a donc cette vertu de nous rendre tellement présent à la posture du corps qu'il stimule le cerveau droit, calme le cerveau gauche et donc, aide à atteindre cet état de samâdhi auquel visent tous les bouddhistes. Mais sans faire appel à des exercices mentaux ; en passant par le corps et la respiration.
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