extrait du transcript de la conférence :

Transmigration bouddhique
et science contemporaine

donnée, le 06/03/97, par

Jean-Pierre Schnetzler


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Ce qui nous intéresse, c'est que la transmigration, ou plus exactement les souvenirs de vies antérieures, ne sont pas une croyance mais un fait. Nous allons donc étudier les faits. Et d'abord, les sources. Vous savez que toute science commence par l'observation des phénomènes spontanés. Avant d'expérimenter au laboratoire, il faut étudier la façon dont les phénomènes spontanés se présentent. J'ai donc proposé d'appeler "allégations de souvenirs de vies antérieures" ces phénomènes. Ce sont des sujets qui allèguent qu'ils ont vécu auparavant. Vrai ou faux, cela évidemment reste à déterminer et il reste à voir les motifs aussi.

Ces allégations de souvenirs de vies antérieures sont des phénomènes relativement rares. C'est sans doute aussi l'une des raisons pour lesquelles ils n'ont jamais été étudiés de façon sérieuse. Ce sont aussi des phénomènes fragiles ; nous verrons ce qu'il convient d'entendre par là, mais en fait, ils ne s'observent que là où il y a un accueil sympathique qui leur est réservé et où donc le milieu social ne leur oppose pas, ce que j'appellerais une "fin de non recevoir" et vous allez comprendre pourquoi.

Quelles sont les deux catégories d'individus chez lesquels on constate des allégations de souvenirs de vies antérieures ? Le premier est un groupe d'individus très minoritaire et assez exceptionnel qui est celui de ce qu'on appelle les tulkus tibétains qui sont des êtres spirituels, en général des lamas, des méditants réalisés qui ont réalisé un certain niveau de perfection spirituelle, de maîtrise de leurs phénomènes psychiques et qui se disent, à tort ou à raison, cela reste à démontrer, capables de maîtriser les phénomènes de la renaissance et qui utilisent cette maîtrise pour se réincarner afin de continuer à assurer une fonction d'enseignement traditionnel ou de direction de monastère, donc d'accomplir des responsabilités qu'ils jugent importantes selon les voeux de bodhisattva qu'ils ont pris et l'idéal de service d'autrui qui est celui du bodhisattva. Ces tulkus ne sont évidemment reconnus comme tels que dans leur milieu traditionnel qui est le milieu tibétain et les conditions de leur réincarnation, de leur recherche, de leur reconnaissance, de leur éducation par la suite, sont évidemment étroitement liées à leur contexte culturel tibétain. Nous n'étudierons pas spécialement le problème des tulkus tibétains qui nécessiterait sans doute un travail spécial. Nous nous occuperons du deuxième groupe qui, lui, est majoritaire, qui concerne des enfants tout à fait ordinaires qui déclarent se souvenir de leurs vies antérieures mais qui font ces déclarations dans la mesure où on veut bien les écouter, dans la mesure où on ne les rabroue pas, dans la mesure où on ne se moque pas d'eux, où on ne leur dit pas : "Arrête de dire des conneries", éventuellement en joignant une taloche en disant : "Ca va, ça fait trois fois que tu nous as raconté ça, ça suffit, on t'a assez entendu".

Il fallait donc enregistrer ces données d'une façon scientifique. Cela a donc été fait par Stevenson qui a 2.600 cas, comme je vous le disais, dans ses dossiers, mais qui en a publié 64 de façon extrêmement complète, en six gros volumes qui ont été publiés par les Presses de l'Université de Charlottesville, en anglais bien entendu, qui vous donnent tous les détails de ces 64 observations, avec toutes les vérifications correspondant aux allégations de ces enfants. Et dans le dernier livre qu'il a publié, il y a ajouté 6 observations recueillies en milieu occidental, car les 64 observations primitives ont été uniquement recueillies dans des civilisations qui acceptent l'idée de la réincarnation. Et cela faisait faire la moue aux sceptiques qui disaient : "Tout cela, c'est de la suggestion, c'est le milieu qui crée ce phénomène". En fait, non, le milieu ne crée pas le phénomène, il permet qu'on l'observe. Il ne le supprime pas. Notre milieu nous le supprime. Ca, c'est l'interprétation qui est ma conclusion, qui est la conclusion de Stevenson, et qui, je pense, est la conclusion de tout lecteur de bonne foi qui s'appuiera sur la lecture des 1800 pages de dossiers de Stevenson publiés dans des gros volumes très indigestes mais passionnants, qui sont en fait des enquêtes de juges d'instruction bien emmerdants !

Jusqu'à ces dernières années, les scientifiques avaient une bonne excuse pour ne pas étudier les travaux de Stevenson et faire comme s'ils n'existaient pas suivant le vieil adage juridique : "Un seul témoin, témoin nul". On disait : "Stevenson, il est complètement barjot, il ne connaît que la réincarnation, c'est son idée fixe ; tout ce qu'il raconte, c'est stupide..." . Manque de chance, depuis, il y a eu quatre autres équipes scientifiques universitaires qui ont publié 123 cas qui confirment parfaitement les travaux de Stevenson. On ne peut plus dire aujourd'hui cela ou alors c'est qu'on n'a pas lu la littérature, ou c'est qu'on est de mauvaise foi. Alors, je vous laisse choisir...

Les références vous sont données dans la bibliographie qui a dû vous être distribuée. Ce sont les travaux de Pass Richard, de Mills Varalson et de Jurgen Caille. De toute façon, même dans les milieux les plus favorables à l'hypothèse de la réincarnation, le phénomène est rare. Alors, on a pu commencer à faire quelques études stastiques de fréquences. Chez les Tlingit de l'Alaska qui est une tribu de la côte pacifique de cet Etat américain, c'est une tribu indienne qui est très réincarnationniste ; il y a environ un cas sur mille. Sur une population de mille habitants, il y a à peu près un cas d'enfant se souvenant de ses vies antérieures. Aux Indes, on trouve à peu près 19 pour mille, dans l'enquête de Barker et Pass Richard. Chez les Druzes, c'est particulier. Vous savez, les Druzes du Liban sont une secte musulmane, "secte" pour les musulmans parce qu'elle a un petit peu déformé les enseignements du Prophète, dans la mesure où, elle, elle croit farouchement à la réincarnation. C'est pour ça d'ailleurs qu'elle vit un petit peu de façon autonome, comme isolée au sein des musulmans sunnites et chiites. Et chez les Druzes, c'est certainement l'exemple de la fréquence la plus élevée au monde connue à l'heure actuelle : il y a une naissance se souvenant de vie antérieure sur 500 personnes. C'est la fréquence la plus grande. Une pour mille chez les Tlingit, c'est déjà un petit peu moins. On ne connaît évidemment pas de fréquence valable pour les Etats occidentaux. Voilà donc la fréquence du phénomène suivant les civilisations et l'observation de ces faits spontanés.

Mais il y a aussi des cas où les souvenirs de vies antérieures sont recherchés de façon active. Alors je vous signale que c'est le cas dans la méditation bouddhique. Si vous lisez le canon, vous trouverez que la capacité de se souvenir de ses vies antérieures fait partie de la réalisation spirituelle d'un bouddha qui précède immédiatement son nirvana. Les textes et commentaires sont abondants sur la question ; ils précisent qu'il faut avoir atteint une concentration mentale très intense et soutenue qui est de l'ordre de celle du quatrière jnana en pali, dhyâna en sanskrit, samten en tibétain et que c'est dans la mesure où l'on a ainsi purifié son mental, qu'on l'a rendu parfaitement transparent, capable d'une concentration soutenue qu'un adulte est capable de se souvenir de façon précise de ses vies antérieures. Donc, c'est un phénomène rare, exceptionnel chez les méditants. La voie de la concentration poursuivie à ce terme est extrêmement rare et d'autre part, je vous signale que les règles du vinaya interdisent à quiconque de faire état de ses réalisations personnelles ; c'est une faute contre la discipline monastique que de révéler ce genre de choses si l'on en a été l'heureux bénéficiaire. Il ne faut donc pas s'attendre à avoir des observations nombreuses même dans le milieu tibétain et il n'y en a, à mon sens, qu'un seul cas publié chez Stevenson. Il concerne une nonne bouddhiste, donc une méditante qui avait retrouvé des souvenirs de vies antérieures par la méditation.

Une autre technique est la technique du "lying", du couple Arnaud et Denise Desjardins qui est en fait dérivée d'une technique de méditation hindoue, du Râja-Yoga, qui est très voisin de l'association concentration et vision pénétrante classique dans le bouddhisme. Simplement, ce qui était original chez Swami Prajnanpad qui était l'inventeur de la méthode et qui était un sannyâsin hindou, védantin, c'est qu'il associait la position couchée à ces exercices de "concentration/vision pénétrante". (là, j'utilise le terme bouddhiste parce que je pense qu'il vous est plus familier que les termes du Râja-yoga du Patanjali) et parce qu'il avait lu Freud et qu'il avait été intéressé par les techniques d'analyse psychologique' de Freud. Il avait pensé qu'il était utile, dans certains cas, pour ses disciples qui avaient des difficultés psychologiques, de retrouver des évènements traumatiques d'une vie antérieure. Et pour cela, il fallait donc d'abord les mettre en confiance, leur permettre de se détendre, d'où la position couchée qui est évidemment différente de la position assise qui est habituellement utilisée par les méditants. Dans cette attitude de relaxation et en présence du thérapeute, (ce qui est tout-à-fait différent de l'attitude du méditant qui habituellement est tout seul dans sa cellule), dans cette attitude de sécurité et de détente, on lui fait pratiquer la concentration et la vision pénétrante sur les objets mentaux problématiques, c'est-à-dire les images traumatiques, les peurs, les angoisses qui lui sont particulièrement douloureuses et c'est en se concentrant sur ces points difficiles et douloureux de son existence, mais avec une énergie soutenue et aussi un esprit capable de se concentrer (ce qui est tout à fait nécessaire), à ce moment-là, il peut retrouver les souvenirs de vie antérieure qui sont reliés aux difficultés psychologiques dont il se plaint. On retrouve ainsi un certain nombre de scénarios dont seulement deux (je tiens le renseignement d'Arnaud et de Denise Desjardins), chez eux, ont pu être vérifiés comme étant d'authentiques souvenirs de vies antérieures, le reste n'ayant pas été vérifié ou étant invérifiable et étant probablement, en partie, comme nous allons le voir avec l'hypnose, un mélange avec des imaginations, mais ce qui ne veut pas dire pour autant que ce soit sans intérêt thérapeutique.

Une autre technique très connue aujourd'hui pour retrouver les vies antérieures : l'hypnose, c'est du moins ce que prétendent les hypnotiseurs qui l'utilisent. En effet, la technique est apparemment facile. Nul besoin de se concentrer péniblement sur des choses douloureuses ; on vous met en relaxation hypnotique et "vvvvououtttttt " (!), vous retrouvez sans problème autant de vies antérieures que vous le voulez. La littérature à ce sujet est assez abondante et a donné lieu à des dérives commerciales assez regrettables. Les souvenirs retrouvés sont très exceptionnellement vérifiables. Je n'en ai trouvé dans la littérature scientifique que deux cas. En fait, il semble que ce que l'on retrouve le plus souvent, ce sont plutôt des élaborations imaginatives qui sont favorisées par la suggestibilité absolument extraordinaire des personnes en état hypnotique. On peut leur faire raconter n'importe quoi, leur faire dire n'importe quoi. Et comme, en plus, le mental hypnotisé a une énorme capacité de personnification, c'est-à-dire de mettre en forme dramatique l'expression de ce que le sujet porte en lui, les romans qui sont ainsi retrouvés sous hypnose sont très intéressants au point de vue psychologique, mais ça, c'est un autre point de vue. Ils sont souvent utiles du point de vue thérapeutique, c'est une réalité indiscutable, mais, à mon sens, ils ne ramènent pas de souvenir véritable de vies antérieures, ou du moins, pas de souvenirs utilisables, car, à mon avis, il y a quelquefois des souvenirs de vies antérieures, mais ils sont tellement mélangés à des fantaisies imaginatives qu'ils sont indiscernables avec certitude. Je pèse bien mes mots. C'est vrai dans le lying comme dans l'hypnose. Ils sont indiscernables avec certitude. Sur le plan scientifique, si c'est pour prouver la réalité des souvenirs de vies antérieures, on peut dire que la méthode est à peu près nulle. Si c'est pour soigner des gens, la méthode est fort intéressante. Vous savez bien que les deux perspectives ne sont pas du tout les mêmes.

Nous en arrivons maintenant au fait. Alors, description : je vais essayer de vous décrire un cas type, simple, banal. C'est un enfant tout à fait ordinaire et dès qu'il commence à parler, entre deux et quatre ans, (l'âge moyen qui a été calculé par Stevenson sur 693 cas est trois ans) il commence à raconter qu'il a déjà vécu, qu'il a déjà été grand, qu'il a eu une femme, des enfants, un métier, qu'il habitait à tel endroit, il donne le nom de son épouse, le nom de ses enfants, il donne des détails sur ses activités professionnelles, il donne un certain nombre d'évènements marquants de sa vie et il est très convaincu de la réalité de ce qu'il dit. Il revendique la personnalité de cette existence antérieure. Il ne se contente pas de raconter une histoire, comme des enfants racontent des histoires bien souvent. Il dit : "c'est moi", "dans ma vie antérieure, je m'appelais Arthur Dupont. Dans cette vie je m'appelle Jacques Durand, mais la dernière fois, je m'appelais Arthur Dupont. Je n'habitais pas Marseille comme aujourd'hui, j'habitais Toulon. Puis, à Toulon, j'étais épicier, alors qu'aujourd'hui, mon père est instituteur, etc.".Et souvent, l'enfant dit : "Je voudrais retrouver mon vrai papa et ma vraie maman", en admettant qu'il raconte qu'il était mort jeune par exemple. Ou : "Je voudrais retrouver ma femme et mes enfants"... Et il casse les pieds à sa famille actuelle en faisant des comparaisons incongrues... les autres parents lui donnaient plus à manger, étaient plus gentils... etc., et il demande à les revoir. A ce moment-là, la famille "d'accueil" (!), si l'on peut s'exprimer ainsi, dit : "d'accord". Alors on prend le train, ou le car et on va dans la ville dont il a donné les coordonnées et on prend contact avec la famille précédente et l'enfant dit alors : "Ah ! bonjour Untel, bonjour tante Marie...comment vas-tu ?". Il reconnaît les gens de sa vie précédente.. Il exprime alors les sentiments qui sont ceux d'un adulte, s'il était mort adulte, et exprime par exemple des sentiments d'adulte envers son ancienne épouse ou ses anciens enfants... et il revendique cette identité, ce qui pose d'ailleurs parfois des problèmes psychologiques avec la nouvelle famille. Ce n'est pas toujours très rose d'avoir, même en Inde, un enfant comme ça. Et surtout en Inde, dans le système de caste et des comportements qui y sont liés, ça provoque parfois des problèmes graves.

Stevenson cite le cas d'un enfant qui était un brahmane dans sa vie antérieure, qui renaît chez les Djat, la dernière caste, et qui, chez les Djat, exigeait d'être nourri suivant le rituel alimentaire des Brahmanes qui était impossible à tenir pour une famille de la dernière caste. Ce n'est donc pas toujours facile. Il y a des difficultés d'adaptation  nombreuses dans tous les sens d'ailleurs.

Ces attachements affectifs peuvent d'ailleurs durer plusieurs années et ils s'accompagnent souvent d'habitudes et de comportements qui sont ceux de l'ancienne personnalité. On a souvent l'impression, certains témoins le connaissant bien, qu'il a les même gestes, il a la même façon de parler, se comporte de la même façon, utilise le même vocabulaire que la personnalité précédente. Parfois, l'enfant fait preuve de connaissances tout à fait extraordinaires pour un enfant de son âge, pas extraordinaires au sens de innaccessibles, mais extraordinaires parce qu'un enfant de quatre ans ne connaît pas, par 'exemple, les moeurs du poisson alors qu'il est né dans une famille d'agricultleurs. Auparavant, il était pêcheur, et il connaît tout sur la façon de pêcher le poisson,  réparer le moteur de la barque de pêche, etc. Il y a ainsi des choses assez pittoresques à ce sujet.

Tout cela s'efface en général spontanément au bout de quelques années. Les souvenirs eux-mêmes sont très labiles, et au bout de quelques années, quand l'enfant va en classe, à partir de 7 ou 8 ans, les souvenirs de la vie actuelle remplace les souvenirs de la vie précédente. Les attachements affectifs s'émoussent, se distandent, sont remplacés par des intérêts avec les petits copains, les frères, les soeurs, les amis de classe qui sont plus en harmonie, bien sûr, avec l'âge de l'enfant. Et les 2/3 des sujets de Stevenson, arrivés à l'adolescence, avaient tout oublié de ce qu'ils racontaient quand ils avaient 4 ou 5 ans.

Qu'est-ce que l'on peut dire en plus de cette évolution typique que je vous raconte ? Un certain nombre de faits doivent être soulignés. Le premier c'est que ce sont des enfants totalement ordinaires. Pas de valeur spirituelle spéciale, pas d'intelligence spéciale, pas non plus d'anomalies psychologiques particulières, pas non plus de don parapsychologique particulier, ce qui est très important à souligner. Ce ne sont pas des petits mediums, des petits voyants. Ils ne "télépathent" pas à tout va ; ils ne font pas tourner les tables... Ils sont vraiment très ordinaires à ce sujet-là. Nous verrons pourquoi c'est très important de le souligner.

Par la suite, ils sont tout-à-fait des citoyens banaux, ils ne se distinguent en rien des enfants, des adolescents, des adultes ordinaires de leur civilisation. A l'heure actuelle, Stevenson en connaît certains depuis 20 à 25 ans. Ils ont maintenant 30 à 35 ans et ce sont des adultes tout à fait ordinaires.

Il n'y a qu'un seul point sur lequel ce groupe d'enfants qui se souviennent d'une vie antérieure est tout à fait différent de la population du pays dans lequel ils habitent. Un point très important. C'est que dans 61 % des cas, ils sont morts de mort violente. On y reviendra.

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