La "Lettre de l'UBE" n° 14
    juin 2002 
     

    Le troisième Bouddha de Bamiyan
    Dominique Trotignon

     

    On ne reconstruira pas les deux grandes statues monumentales de la vallée de Bamiyan... ainsi en ont décidé des experts internationaux et les autorités afghanes, réunis à Kaboul le 29 mai dernier par l'Unesco.

    Le plus grand des deux Bouddhas de Bamiyan, haut de 55 mètres, tel qu'il apparaissait en 1995, portait déjà les stigmates des premiers envahisseurs musulmans...

      Depuis le mois de mars 2001 - date à laquelle les Taliban ont détruit les vestiges, déjà fort endommagés, des deux  Bouddha monumentaux - plusieurs projets de recontruction avaient pourtant été envisagés. Le 17 mai dernier, le Vénérable Hsintao, fondateur du « Musée des Religions du monde » de Taipei (Taïwan), proposait encore un don de 143.000 euros pour financer de tels travaux. Mais l'Unesco a préféré proposer aux autorités afghanes un projet plus global de conservation du patrimoine, incluant aussi de nombreux monuments islamiques anciens. Ceux-ci peuvent encore être sauvés... les Bouddhas, eux, ne sont plus désormais qu'un tas de gravats !  
      Au cours des vingt-cinq ans de guerre qui ont décimé le pays, le site avait aussi été largement pillé, les fresques qui ornaient les niches et les grottes adjacentes volontairement défigurées ou volées pour être vendues à des collectionneurs étrangers, et, sous le coup de grâce porté par les Taliban, ce sont aujourd'hui les falaises même qui menacent de s'effondrer en partie !
      « La reconstruction n'a pas été estimée prioritaire, a déclaré une responsable de l'organisation internationale à l'AFP. En revanche, un projet de consolidation des falaises, fragilisées après le dynamitage des statues, et des fouilles sur le site d'un troisième Bouddha vont bientôt débuter. »

    C'est qu'il ne reste plus grand chose à sauver à Bamiyan... sauf, peut-être, une statue encore plus colossale !!
    Celle-ci représenterait un Bouddha couché, en parinirvâna, et ne mesurerait pas moins de 300 mètres de long ! Le philosophe Bernard-Henri Lévy s'en était fait l'écho, lors de son séjour à Kaboul en mars dernier... au grand dam de la communauté scientifique qui craignait alors que les pilleurs du patrimoine afghan ne les prennent de vitesse et profitent de l'aubaine !

    Mais que reste-t-il aujourd'hui de ce colosse ?
    Les archéologues sont persuadés que Ya-koub ben Laïth, le premier conquérant musulman - et grand destructeur - de Bamiyan, n'a pas détruit cette statue, même si elle a dû être défigurée (au sens propre du terme !) comme les deux autres statues géantes.  Selon Zémaryalaï Tarzi, ancien Directeur général de l'archéologie et des monuments historiques d'Afghanistan - qui enseigne aujourd'hui à la Faculté de Strasbourg - ce troisième Bouddha serait  resté protégé, et enfoui depuis mille ans...
    Cependant, contrairement aux deux grands Bouddhas debout - taillés à même la falaise et simplement habillés de stuc - le troisième a sans doute été entièrement réalisé dans un mélange de briques et de pisé...
    S'il demeure encore aujourd'hui, il ne doit plus en rester qu'une forme oblongue assez dénaturée ! « Nous pouvons raisonnablement espérer retrouver une bonne partie du corps, confiait récemment Zémaryalaï Tarzi au journal suisse « Le Temps ». En revanche, les extrémités risquent fort d'avoir disparu. La valeur historique de la statue n'en est pas moins grande. S'il se confirme que le site n'abritait pas seulement l'un des plus hauts Bouddhas du monde mais aussi le plus long, Bamiyan conforterait sa place de très haut lieu de l'histoire orientale. »


    Sur les traces d'un pèlerin chinois...

    L'existence du troisième Bouddha est attestée par le chinois Xuanzang, qui se rendit en pèlerinage en Inde au VIIe siècle. Son Mémoire de voyage donne de nombreuses indications sur le site de Bamiyan, dont on a déjà pu vérifier la précision grâce aux détails qu'il donnait aussi des deux statues que l'on connaît. C'est, à vrai dire, la seule source d'information dont on dispose pour retrouver le troisième Bouddha...
    D'après monsieur Tarzi, c'est une erreur de traduction qui n'a pas permis, jusqu'à aujourd'hui, de découvrir les vestiges de cette troisième statue : on se serait trompé sur les distances. Selon les traducteurs, le site se trouverait en effet à 12 ou 13 «lis»... ou bien à 2 ou 3 «lis» à l'ouest, c'est-à-dire à 7 km ou à 1,5 km !
    Il y a vingt-cinq ans de cela, alors qu'il résidait encore à Kaboul (avant l'invasion soviétique), il avait lui-même effectué des recherches et reste persuadé que les sondages qu'il n'a pas eu le temps d'effectuer lui permettraient d'atteindre au but...