La "Lettre de l'UBE" n° 14
    juin 2002 
     

    Petite encyclopédie des divinités
    et symboles du bouddhisme tibétain

    de Tcheuky Sèngué, aux éditions Claire Lumière

    compte rendu de lecture de
    Jean-Paul Ribes

    lire un extrait

      Si l'on a coutume, dans la nomenclature universitaire, de renvoyer la connaissance des divinités et symboles du bouddhisme tibétain à l'étude de leur trace iconographique, les pratiquants, en revanche, y voient des êtres très réels, des signes qui peuplent l'espace et lui donnent un sens.
      C'est en tenant compte de cette optique que Tcheuky Sèngué nous entraîne à la rencontre de personnalités qui, nous dit l'auteur, si « elles se rattachent à des concepts philosophiques et métaphysiques très profonds, si elles servent de support à des pratiques méditatives qui travaillent sur les tréfonds de la conscience, force est d'admettre qu'elles appartiennent aussi à un monde et à un mode de pensée très religieux. »

      Il est donc nécéssaire, si l'on veut un tant soit peu appréhender l'univers « divin » dans lequel évoluent les Tibétains de plonger au coeur de la description bouddhiste de la réalité éveillée et, singulièrement, de la théorie des trois corps : dharmakâya,  corps de vacuité ou absolu, sambhogakâya, corps de gloire ou de lumière, et nirmanakâya corps d'émanation ou de manifestation.

    Une fois justement perçues, les divinités deviennent « efficaces » par le biais de la pratique, incluant les trois étapes de l'initiation, la méditation et des accomplissements. Ce « mode d'emploi », indispensable, est fourni dès le début de l'ouvrage et, il faut le souligner, dans un langage clair et accessible, où l'on reconnaît les qualités d'enseignant de l'auteur, disciple et traducteur de Kalou Rinpoché et Bokar Rinpoché.
    On peut alors se lancer dans le voyage proprement dit au sein de ce panthéon, dominé par le personnage du Bouddha et des bouddhas de tous les temps, autour de qui s'articulent les grands bodhisattva, sans oublier les huit bodhisattva féminins, les Yidam, propres au bouddhisme tantrique, les déités féminines, comme la sublime Tara et ses vingt-et-un aspects, les protecteurs courroucés, qui suscitent tant d'interrogation et parfois d'incompréhensions en Occident, les divinités du Bardo, les protecteurs des directions (Lokapala), enfin les divinités locales, propres au bouddhisme tibétain, comme Pehar, inspirateur de l'oracle d'Etat, le Nechung...

    Signes, postures,objets, animaux, graphes, mandala... complètent cet ouvrage que l'on a envie de comparer à un guide plus qu'à une encyclopédie formelle, car il respecte deux des principales règles du genre. Premièrement il est intelligible : les noms propres tibétains y sont, par exemple, donnés en transcription phonétique, ce qui les rend audibles autant que lisibles par tous. Deuxièmement il ne néglige jamais l'aspect pratique - ici, évidemment, au double sens du terme.
    C'est un  véritable exploit d'avoir su limiter à 540 pages le fruit d'un travail de quinze ans, que certains jugeront insuffisamment exhaustif et d'autres trop ! Les pratiquants dans la voie du bouddhisme tibétain y trouveront un instrument indispensable et qui faisait défaut. Mais il n'est pas indispensable d'être un grand voyageur pour apprécier la lecture des guides...

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Un extrait

    « Les Tibétains sont certainement un des peuples les plus religieux de la terre. Sans grande philosophie ni interrogation complexe, leur attitude tient en deux mots : dévotion et bénédiction, la première ouvrant la porte de la seconde. Le mot bénédiction est certainement celui qui revient le plus fréquemment dans la bouche du Tibétain dans ses rapports avec les divinités ou les lamas. Souhaite-t-on accomplir un voyage en toute sécurité, avoir un fils, conclure une affaire, guérir d'une maladie, aider un mort dans l'au-delà, etc. ? Dans tous les cas, on recherchera la bénédiction du Bouddha, de la divinité ou du lama, par les offrandes, les prosternations et les pèlerinages. Un lieu sacré est intéressant par la bénédiction qu' on peut en recevoir ; une initiation à laquelle on ne comprend rien est utile par la bénédiction qui en découle ; la main d'un lama posée sur la tête est bénéfique par la bénédiction qui descend sur le fidèle, etc.
    Les Occidentaux, qui entretiennent souvent une vision abstraite du bouddhisme, jugent parfois cette dévotion populaire comme étrangère à l'enseignement du Bouddha, comme une déviation ou comme une concession à une mentalité inculte.
    Les grands maîtres tibétains semblent loin de partager cette opinion. Tant par leurs connaissances que par leur propre expérience intérieure, ils savent parfaitement comment les divinités s'intègrent au niveau le plus élevé de la pensée bouddhiste. Pourtant, non seulement, ils approuvent et encouragent la dévotion populaire, mais ils en donnent l'exemple, étant les premiers à disposer de magnifiques offrandes sur les autels des divinités, à allumer des milliers de lampes à beurre et à se rendre en pèlerinage sur les lieux sacrés du bouddhisme. »