La "Lettre de l'UBE" n° 14
    juin 2002 
     

    "Trungpa" : un essai biographique
    entretien avec Fabrice Midal
    Dominique Trotignon

    Chögyam Trungpa Rinpoché est sans conteste l'une des figures les plus marquantes de la diffusion du bouddhisme en Occident - bien au-delà du seul bouddhisme tibétain, dont il fut l'un des tout premiers introducteurs, en Europe et aux Etats-Unis. Une figure dérangeante aussi, qui ne cesse,  quinze ans après sa disparition, de susciter bien des polémiques... Fabrice Midal vient de publier, aux éditions du Seuil, un "Trungpa" tout aussi surprenant et qui ne manquera pas, sans doute, de susciter quelques controverses ! Nous avons souhaité en parler avec lui...
     



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      Dominique Trotignon : Dans ton introduction, tu revendiques le fait de ne pas avoir voulu écrire une biographie, au sens courant du terme, mais plutôt un "essai biographique". Comment faut-il le comprendre ?

      Fabrice Midal : La biographie est un genre littéraire caractéristique du XIXe siècle. C'est le triomphe même de la subjectivité : croire qu'on peut comprendre un "sujet", par l'accumulation de ses moindres actes, de ses motivations, de ses intentions. Il y a quelque chose de peu "bouddhiste" dans une telle démarche !
      Je ne voulais donc pas écrire une biographie, mais plutôt "interpréter" Chögyam Trungpa ; de la même manière que des pianistes comme Glenn Gould ou Richter "interprètent" une oeuvre de Bach. Une oeuvre ne se manifeste que lorsqu'on l'interprète, quand elle se donne à voir ou à entendre à travers une interprétation, qui a pour tache de faire apparaître la vérité de l'oeuvre qu'elle aborde, ici et maintenant. 

    Dominique Trotignon : Une approche quasi artistique ? C'est ce qu'on pourrait penser, en effet, du fait des constantes références aux artistes et aux philosophes qui émaillent ton texte.

    Fabrice Midal : Trungpa s'est toujours considéré lui-même comme un artiste !
    De plus, il a ceci de très particulier qu'il est l'un des rares enseignants bouddhistes asiatiques - peut-être même le seul - à s'être réellement intéressé et à avoir voulu recevoir une culture occidentale. Il en avait une profonde connaissance et une vraie compréhension ; il l'a appréciée, au sens fort du terme, a essayé d'en voir la grandeur, tout en étant capable de porter sur elle un véritable regard critique.
    Il y a une anecdote à ce sujet. Lorsqu'il résidait encore en Grande-Bretagne il avait été invité à un concert, avec d'autres moines tibétains, pour écouter le Requiem de Mozart. Alors que les autres ont vécu cela comme une expérience pénible - parce que cette oeuvre les déroutait, qu'elle ne faisait pas partie de leur culture - lui en a été profondément ému.
    Je ne pourrais suivre un maître spirituel et me sentir réellement en intimité avec lui, s'il ne pleure pas en écoutant Mozart ou s'il n'est capable d'apprécier Dante ou Rimbaud. Je ne peux pas renoncer à mes propres racines ; or Trungpa, à travers sa très profonde connaissance et compréhension de la culture occidentale et de ses artistes, me permet d'être bouddhiste et Occidental, sans la moindre contradiction.

    Dominique Trotignon : Tu parles d'ouverture au présent... Il y a quelque chose qui frappe à la lecture, c'est justement l'emploi du présent, alors qu'on attendrait plus naturellement le passé pour évoquer une personne décédée il y a maintenant quinze ans.

    Fabrice Midal : Au départ, j'avais effectivement écrit au passé. Mais, une fois le travail achevé, je me suis d'abord dit que le présent rendrait la lecture plus aisée. Puis j'ai compris, par la suite, qu'en réalité l'aspect historique de la vie de Trungpa ne m'intéressait pas ! Sa vie, en fait, ne m'intéresse que dans la mesure où elle peut m'ouvrir au présent, comme une expérience bouddhiste.

    Dominique Trotignon : Peut-on dire de ce livre qu'il n'est pas tant une biographie qu'un enseignement ? Qu'il veut, justement, transmettre une expérience, ou la provoquer ?

    Fabrice Midal : Il vaudrait mieux dire qu'il s'agit d'un parcours dans son oeuvre.

    Dominique Trotignon : Mais selon quels critères sa vie pourrait-elle être comparée à une oeuvre ?

    Fabrice Midal : Le détail de sa vie m'importe moins que ce qu'il a enseigné. Elle me passionne cependant en tant qu'elle est enseignement.
    Je pense que c'est l'unité qui fait une oeuvre. Or il y a vraiment une profonde unité sous la diversité de ce qu'a entrepris Trungpa, bien au-delà du seul "enseignement bouddhiste" proprement dit : aussi bien la fondation d'une université que son approche de la psychologie, du théâtre, de la photographie.
    Son oeuvre est d'une profondeur telle qu'elle me laisse désarmé face à elle. Il n'y a là rien d'étrange. C'est la même chose qui se produit quand j'écoute une pièce de Bach, que je regarde un tableau de Nicolas Poussin, que je lis une oeuvre de Platon ou Nietzsche... Je ne comprends pas ! C'est plus vaste que moi, cela me choque et me déstabilise, cela m'expose à neuf au monde. Il y a, dans une oeuvre, quelque chose d'inconvenant, qui ne correspond pas à ce que nous voudrions que le monde soit. Ce que m'a appris le bouddhisme c'est que, dès que je me sens en confort, il ne s'agit plus de la réalité mais de la projection de mes désirs.

    Dominique Trotignon : D'un point de vue plus trivial, Trungpa, en effet, a beaucoup choqué et choque encore. On lui reproche notamment une certaine mégalomanie, ou d'avoir créé une sorte de milice paramilitaire avec l'institution des kasung...

    Fabrice Midal : Impossible d'être un être plus humble que lui... Il est l'exemple ultime d'un être qui a tout abandonné - richesses, honneurs, pouvoirs, statut social - pour aider les autres. Il est venu aux Etats-Unis sans le moindre sou, sans aucune réputation, sans le moindre serviteur, se présentant comme "monsieur tout le monde" !

    Dominique Trotignon : Pourtant, certains n'hésiteront pas à  t'accuser d'avoir écrit une véritable hagiographie de Trungpa ; tu ne caches pas certaines des critiques qu'on peut lui adresser, mais tu ne t'y attardes pas non plus très longtemps !

    Fabrice Midal : Je ne conçois pas qu'on puisse écrire un livre sur quelqu'un pour lequel on n'a pas d'estime. Or j'ai une profonde estime pour Trungpa, j'ai tout à apprendre de cet homme. Juger de tout, à partir de moi, c'est cela qui ne me semble ni convenable ni juste !
    Comment pourrais-je critiquer Chögyam Trungpa ? Rien de ce qu'il a fait ne me semble critiquable. Mais mon "autorité" est certes partiale...
    En 1976 et 1981, le Karmapa l'a confirmé comme un maître vajra et principal propagateur dans le dharma de sa lignée pour l'Occident. Dilgo Khyentsé, suprême détenteur de la lignée Nyingma, écrivit une supplique après sa mort où il le nomme spécifiquement "mahâsiddha". Tulku Urgyen ne cessa de dire à ses étudiants qu'il n'avait qu'une chose à dire : suivez les enseignements de Chögyam Trungpa. Pénor Rinpotché ne cesse de dire de l'action de Chögyam Trungpa qu'elle est celle d'un bodhisattva et d'un mahâsiddha. Tout ceux qui connaissent cette tradition savent à quel point les mahâsiddha sont choquants.
    Mais même si le fait d'être choquant  fait partie de sa capacité à maintenir une véritable ouverture en notre coeur et en notre esprit, propre à tous les mahâsiddha,  tout de même, ce n'est pas l'important ! Ce n'est pas ce qui fait de lui un maître indépassable, fondamental, pour comprendre le bouddhisme.
    Ce qui compte, ce qui m'a intéressé dans ce livre c'est son oeuvre. Elle  ne cesse de questionner celui qui l'étudie encore. Son oeuvre, c'est sa manière de repenser une psychologie bouddhiste qui soit libre des approximations qui circulent aujourd'hui lorsque l'on parle de ce sujet, c'est aussi sa manière de concevoir l'éducation, de fonder une Université, d'enseigner le bouddhisme - sans s'appuyer sur des concepts, mais avec une rigueur intellectuelle extrême - sa compréhension de la crise qui ronge l'Occident...

    Dominique Trotignon : Je voudrais revenir à cette idée d'interprétation, au sens artistique du terme, que nous évoquions tout à l'heure...

    Fabrice Midal : En effet, le langage, la parole, l'écriture est ce qui permet de manifester une oeuvre. Sans l'interprétation, une oeuvre n'existe pas et elle ne peut exister qu'au présent, au moment même où on l'interprète. L'écriture de ce livre - et sa lecture - est ce qui interprète Trungpa dans l'instant. Une sorte d'itinéraire...
    La découverte, au fond, c'est que Trungpa n'est pas - ou au moins  pas seulement, parce qu'il l'est aussi, bien sûr ! - un personnage du passé. Il est toujours présent, et il se donne à voir au présent. Ce n'est qu'après avoir achevé ce travail que j'ai compris combien il ne s'agissait pas d'une biographie, pas même d'un cheminement, mais bien plutôt, pourrait-on dire, d'une symphonie - dans laquelle chacune des créations de Trungpa tisse un mouvement pour créer un ensemble, comme chacune des oeuvres d'un artiste crée, au final, ce qu'on appelle "un" oeuvre, une totalité, une unité.
    Et je souhaite que tout ce qu'il a fait puisse continuer à éveiller les êtres.
    A l'heure actuelle, où le bouddhisme est si souvent réduit à une marchandise, une thérapie de confort, un "supplément d'âme"...  je suis  soulagé que Chögyam Trungpa n'ait jamais mis d'eau dans son alcool et ait présenté la vérité !


    Les éditions du Seuil commémorent le 15e anniversaire de la disparition de Chögyam Trungpa en publiant  aussi "La Sagesse de Shambhala". Cet ouvrage reproduit un cycle d'enseignements que Trungpa adressait aux étudiants "avancés" de son programme "Apprentissage de Shambhala", complétant ainsi un premier volume paru il y a quelques années : "La voie sacrée du guerrier". Trungpa y insiste particulièrement sur le fait que la spiritualité n'exige pas de se retirer du monde, mais de le regarder autrement.
     

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Un extrait de l'ouvrage : "Trungpa"
"Enseigner l'élocution : reconnaître l'importance de la parole"

    L'extrait que nous vous proposons ci-dessous  nous a semblé représentatif de la démarche très personnelle de Chögyam Trungpa dans la création de méthodes et pratiques adaptées aux Occidentaux, en utilisant le matériau le plus proche ou le plus familier à ses interlocuteurs - ici la prononciation de la langue anglaise. Ce texte est tout aussi représentatif de la démarche que Fabrice Midal a suivie dans la  rédaction de cet « essai biographique »...  Les anecdotes qui ouvrent le chapitre ne sont présentées que dans la mesure où elle introduisent et illustrent l'oeuvre de Chögyam Trungpa, ses diverses expressions et leur interprétation.
    [chapitre 16, pages 307-311] 


    « En 1983, Chögyam Trungpa décide de travailler sur des formes plus particulièrement liées à la parole. Il est depuis longtemps choqué par les difficultés de ses étudiants à parler correctement, tout particulièrement à articuler - les Américains ayant une forte tendance à manger leurs mots ce qui rend parfois difficile de les bien comprendre. Une telle attitude de manque d'attention à ce que l'on dit reflète un manque de compréhesion de la dignité inhérente à la parole et de la manière d'accorder ensemble le corps et l'esprit.
    Depuis des années, Chögyam Trungpa réfléchit à la façon d'établir une discipline qui permette de travailler sur cette situation. Durant la retraite de Charlemont, en 1977, il a essayé de cultiver l'accent élégant du mid-atlantic (correspondant à celui qui est parlé à Boston), et ce tout particulièrement auprès de l'une de ses étudiantes, Jane Condom.
    En 1983, il commence à dicter un livre, les mémoires imaginaires rédigés par le principal serviteur du monarque du royaume mythique de Shambhala. Une nuit, à Boulder, alors qu'il travaille à ce projet, il demande que soit lu à haute voix, à de multiples reprises, le chapitre qui vient d'être achevé. Il fait très attention à la manière dont son texte est lu. Peu après, il part pour une série de causeries à Philadelphie. Un soir dans la voiture, se souvient Marty Janowitz, Chögyam Trungpa se penche en avant vers lui et lui demande : « Penses-tu que je perde mon accent anglais ? » Ce dernier répond : « Je n'ai pas pensé à vous comme ayant un accent anglais depuis longtemps. »
    Le soir même, chez Dan Meade, Chögyam Trungpa demande à Marty Janowitz de lire le premier chapitre de ce mémoire en prenant l'accent anglais. Celui-ci prend l'accent anglais d'une manière qui fait rire tout le monde. Mais Chögyam Trungpa ne veut pas d'une parodie. Il demande à tous ceux qui sont présents ce soir-là de parler comme s'ils venaient d'Oxford.
    Avec l'aide de tous les membres de l'assistance, Chögyam Trungpa rédige un poème qui va devenir le premier exercice l'élocution. Chacun y contribue par une ligne et il  le fait aussitôt réciter, comme une nouvelle pratique.[...] Il rédige par la suite dix-sept exercices différents, qui constituent une progression de textes de plus en plus difficiles.
    L'élocution est une première étape pour comprendre comment communiquer, non pas d'un point de vue technique comme tant de cadres dynamiques en mal de rendement, mais en découvrant la manière même dont notre esprit se relie à la parole.
    Ces exercices sont des moyens pour permettre à chacun de considérer les mots, dans leur sens comme dans leur sonorité, comme précieux et sacrés.

    La logique en trois étapes de l'élocution
     Ce travail sur l'élocution repose sur un processus d'apprentissage semblable à celui propre aux autres disciplines qu'introduit Chögyam Trungpa : le service à la Cour, la pratique de l'ikébana ou d'oryoki. On apprend d'abord une forme assez rigide, ce qui demande une immense discipline. C'est l'approche du Hinayana qui est très stricte et rigoureuse. Elle consiste dans ce cas à transformer sa manière habituelle de parler par l'effort nécessaire pour prendre l'accent d'Oxford.
    Dans cette approche, le point de départ est de considérer l'accent d'Oxford comme l'anglais correct. L'étudiant doit être pleinement attentif et tenter de restituer non seulement la prononciation correcte, mais les inflexions, la vie qui habite les mots. Faire un tel effort, « c'est, explique Chögyam Trungpa, comme imiter le Bouddha en s'asseyant sous un arbre en méditant au niveau du hinayana ».
    Puis il y a une deuxième étape dans laquelle un sens de détente est joint à la discipline. On peut utiliser la forme présentée d'une manière plus naturelle, on se l'approprie. Telle est l'approche du Mahayana.
    Enfin, la dernière étape consiste à revenir à sa manière habituelle de parler, en gardant mémoire de cet apprentissage. Telle est l'étape propre au Vajrayana. Est alors découvert le pouvoir de la parole. Il provient du fait « d'être conscient des consonnes et des voyelles et de prêter attention à la langue dans laquelle vous avez été élevé ». Chögyam Trungpa présente ainsi le principe du mantra, c'est-à-dire d'une parole sacrée. Le sacré ne provient pas du fait que certains mots auraient un pouvoir surnaturel mais simplement du fait d'entrer pleinement en relation avec le symbolisme ou le pouvoir inhérent à la parole. Par cette discipline, le pratiquant fait se joindre le ciel et la terre, c'est-à-dire l'esprit et le corps dans une situation vivante. Les voyelles sont l'espace ou le ciel, auquel on ajoute les consonnes qui représentent la terre. »