Chögyam Trungpa Rinpoché est
sans conteste l'une des figures les plus marquantes de la diffusion
du bouddhisme en Occident - bien au-delà du seul bouddhisme
tibétain, dont il fut l'un des tout premiers introducteurs,
en Europe et aux Etats-Unis. Une figure dérangeante aussi,
qui ne cesse, quinze ans après sa disparition,
de susciter bien des polémiques... Fabrice Midal vient
de publier, aux éditions du Seuil, un "Trungpa"
tout aussi surprenant et qui ne manquera pas, sans doute, de
susciter quelques controverses ! Nous avons souhaité
en parler avec lui...
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lire
un extrait
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Dominique Trotignon
: Dans ton introduction, tu revendiques le fait
de ne pas avoir voulu écrire une biographie,
au sens courant du terme, mais plutôt
un "essai biographique". Comment faut-il
le comprendre ?
Fabrice Midal : La
biographie est un genre littéraire caractéristique
du XIXe siècle. C'est le triomphe même
de la subjectivité : croire qu'on peut
comprendre un "sujet", par l'accumulation
de ses moindres actes, de ses motivations, de
ses intentions. Il y a quelque chose de peu
"bouddhiste" dans une telle démarche
! Je ne voulais donc pas écrire une
biographie, mais plutôt "interpréter"
Chögyam Trungpa ; de la même manière
que des pianistes comme Glenn Gould ou Richter
"interprètent" une oeuvre de
Bach. Une oeuvre ne se manifeste que lorsqu'on
l'interprète, quand elle se donne à
voir ou à entendre à travers une
interprétation, qui a pour tache de faire
apparaître la vérité de
l'oeuvre qu'elle aborde, ici et maintenant.
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Dominique Trotignon : Une approche
quasi artistique ? C'est ce qu'on pourrait penser, en effet,
du fait des constantes références aux artistes
et aux philosophes qui émaillent ton texte.
Fabrice Midal : Trungpa s'est toujours
considéré lui-même comme un artiste ! De
plus, il a ceci de très particulier qu'il est l'un des
rares enseignants bouddhistes asiatiques - peut-être même
le seul - à s'être réellement intéressé
et à avoir voulu recevoir une culture occidentale. Il
en avait une profonde connaissance et une vraie compréhension
; il l'a appréciée, au sens fort du terme, a essayé
d'en voir la grandeur, tout en étant capable de porter
sur elle un véritable regard critique. Il y a une
anecdote à ce sujet. Lorsqu'il résidait encore
en Grande-Bretagne il avait été invité
à un concert, avec d'autres moines tibétains,
pour écouter le Requiem de Mozart. Alors que les autres
ont vécu cela comme une expérience pénible
- parce que cette oeuvre les déroutait, qu'elle ne faisait
pas partie de leur culture - lui en a été profondément
ému. Je ne pourrais suivre un maître spirituel
et me sentir réellement en intimité avec lui,
s'il ne pleure pas en écoutant Mozart ou s'il n'est capable
d'apprécier Dante ou Rimbaud. Je ne peux pas renoncer
à mes propres racines ; or Trungpa, à travers
sa très profonde connaissance et compréhension
de la culture occidentale et de ses artistes, me permet d'être
bouddhiste et Occidental, sans la moindre contradiction.
Dominique Trotignon : Tu parles d'ouverture
au présent... Il y a quelque chose qui frappe à
la lecture, c'est justement l'emploi du présent, alors
qu'on attendrait plus naturellement le passé pour évoquer
une personne décédée il y a maintenant
quinze ans.
Fabrice Midal : Au départ,
j'avais effectivement écrit au passé. Mais, une
fois le travail achevé, je me suis d'abord dit que le
présent rendrait la lecture plus aisée. Puis j'ai
compris, par la suite, qu'en réalité l'aspect
historique de la vie de Trungpa ne m'intéressait pas
! Sa vie, en fait, ne m'intéresse que dans la mesure
où elle peut m'ouvrir au présent, comme une expérience
bouddhiste.
Dominique Trotignon : Peut-on dire
de ce livre qu'il n'est pas tant une biographie qu'un enseignement
? Qu'il veut, justement, transmettre une expérience,
ou la provoquer ?
Fabrice Midal : Il vaudrait mieux
dire qu'il s'agit d'un parcours dans son oeuvre.
Dominique Trotignon : Mais selon quels
critères sa vie pourrait-elle être comparée
à une oeuvre ?
Fabrice Midal : Le détail de
sa vie m'importe moins que ce qu'il a enseigné. Elle
me passionne cependant en tant qu'elle est enseignement. Je
pense que c'est l'unité qui fait une oeuvre. Or il y
a vraiment une profonde unité sous la diversité
de ce qu'a entrepris Trungpa, bien au-delà du seul "enseignement
bouddhiste" proprement dit : aussi bien la fondation d'une
université que son approche de la psychologie, du théâtre,
de la photographie. Son oeuvre est d'une profondeur telle
qu'elle me laisse désarmé face à elle.
Il n'y a là rien d'étrange. C'est la même
chose qui se produit quand j'écoute une pièce
de Bach, que je regarde un tableau de Nicolas Poussin, que je
lis une oeuvre de Platon ou Nietzsche... Je ne comprends pas
! C'est plus vaste que moi, cela me choque et me déstabilise,
cela m'expose à neuf au monde. Il y a, dans une oeuvre,
quelque chose d'inconvenant, qui ne correspond pas à
ce que nous voudrions que le monde soit. Ce que m'a appris le
bouddhisme c'est que, dès que je me sens en confort,
il ne s'agit plus de la réalité mais de la projection
de mes désirs.
Dominique Trotignon : D'un point de
vue plus trivial, Trungpa, en effet, a beaucoup choqué
et choque encore. On lui reproche notamment une certaine mégalomanie,
ou d'avoir créé une sorte de milice paramilitaire
avec l'institution des kasung...
Fabrice Midal : Impossible d'être
un être plus humble que lui... Il est l'exemple ultime
d'un être qui a tout abandonné - richesses, honneurs,
pouvoirs, statut social - pour aider les autres. Il est venu
aux Etats-Unis sans le moindre sou, sans aucune réputation,
sans le moindre serviteur, se présentant comme "monsieur
tout le monde" !
Dominique Trotignon : Pourtant, certains
n'hésiteront pas à t'accuser d'avoir écrit
une véritable hagiographie de Trungpa ; tu ne caches
pas certaines des critiques qu'on peut lui adresser, mais tu
ne t'y attardes pas non plus très longtemps !
Fabrice Midal : Je ne conçois
pas qu'on puisse écrire un livre sur quelqu'un pour lequel
on n'a pas d'estime. Or j'ai une profonde estime pour Trungpa,
j'ai tout à apprendre de cet homme. Juger de tout, à
partir de moi, c'est cela qui ne me semble ni convenable ni
juste ! Comment pourrais-je critiquer Chögyam Trungpa
? Rien de ce qu'il a fait ne me semble critiquable. Mais mon
"autorité" est certes partiale... En 1976
et 1981, le Karmapa l'a confirmé comme un maître
vajra et principal propagateur
dans le dharma de sa lignée
pour l'Occident. Dilgo Khyentsé, suprême détenteur
de la lignée Nyingma, écrivit une supplique après
sa mort où il le nomme spécifiquement "mahâsiddha".
Tulku Urgyen ne cessa de dire à ses étudiants
qu'il n'avait qu'une chose à dire : suivez les enseignements
de Chögyam Trungpa. Pénor Rinpotché ne cesse
de dire de l'action de Chögyam Trungpa qu'elle est celle
d'un bodhisattva et d'un mahâsiddha.
Tout ceux qui connaissent cette tradition savent à quel
point les mahâsiddha sont
choquants. Mais même si le fait d'être choquant
fait partie de sa capacité à maintenir une
véritable ouverture en notre coeur et en notre esprit,
propre à tous les mahâsiddha,
tout de même, ce n'est pas l'important ! Ce n'est
pas ce qui fait de lui un maître indépassable,
fondamental, pour comprendre le bouddhisme. Ce qui compte,
ce qui m'a intéressé dans ce livre c'est son oeuvre.
Elle ne cesse de questionner celui qui l'étudie encore.
Son oeuvre, c'est sa manière de repenser une psychologie
bouddhiste qui soit libre des approximations qui circulent aujourd'hui
lorsque l'on parle de ce sujet, c'est aussi sa manière
de concevoir l'éducation, de fonder une Université,
d'enseigner le bouddhisme - sans s'appuyer sur des concepts,
mais avec une rigueur intellectuelle extrême - sa compréhension
de la crise qui ronge l'Occident...
Dominique Trotignon : Je voudrais
revenir à cette idée d'interprétation,
au sens artistique du terme, que nous évoquions tout
à l'heure...
Fabrice Midal : En effet, le langage,
la parole, l'écriture est ce qui permet de manifester
une oeuvre. Sans l'interprétation, une oeuvre n'existe
pas et elle ne peut exister qu'au présent, au moment
même où on l'interprète. L'écriture
de ce livre - et sa lecture - est ce qui interprète Trungpa
dans l'instant. Une sorte d'itinéraire... La découverte,
au fond, c'est que Trungpa n'est pas - ou au moins pas
seulement, parce qu'il l'est aussi, bien sûr ! - un personnage
du passé. Il est toujours présent, et il se donne
à voir au présent. Ce n'est qu'après avoir
achevé ce travail que j'ai compris combien il ne s'agissait
pas d'une biographie, pas même d'un cheminement, mais
bien plutôt, pourrait-on dire, d'une symphonie - dans
laquelle chacune des créations de Trungpa tisse un mouvement
pour créer un ensemble, comme chacune des oeuvres d'un
artiste crée, au final, ce qu'on appelle "un"
oeuvre, une totalité, une unité. Et je souhaite
que tout ce qu'il a fait puisse continuer à éveiller
les êtres. A l'heure actuelle, où le bouddhisme
est si souvent réduit à une marchandise, une thérapie
de confort, un "supplément d'âme"...
je suis soulagé que Chögyam Trungpa n'ait
jamais mis d'eau dans son alcool et ait présenté
la vérité !
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Les
éditions du Seuil commémorent le 15e
anniversaire de la disparition de Chögyam Trungpa
en publiant aussi "La Sagesse de Shambhala".
Cet ouvrage reproduit un cycle d'enseignements que
Trungpa adressait aux étudiants "avancés"
de son programme "Apprentissage de Shambhala",
complétant ainsi un premier volume paru il
y a quelques années : "La voie sacrée
du guerrier". Trungpa y insiste particulièrement
sur le fait que la spiritualité n'exige pas
de se retirer du monde, mais de le regarder autrement.
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Un
extrait de l'ouvrage : "Trungpa" "Enseigner l'élocution
: reconnaître l'importance de la parole"
L'extrait que nous vous proposons ci-dessous
nous a semblé représentatif de la démarche
très personnelle de Chögyam Trungpa dans la création
de méthodes et pratiques adaptées aux Occidentaux,
en utilisant le matériau le plus proche ou le plus familier
à ses interlocuteurs - ici la prononciation de la langue
anglaise. Ce texte est tout aussi représentatif de la
démarche que Fabrice Midal a suivie dans la rédaction
de cet « essai biographique »... Les anecdotes
qui ouvrent le chapitre ne sont présentées que
dans la mesure où elle introduisent et illustrent l'oeuvre
de Chögyam Trungpa, ses diverses expressions et leur interprétation. [chapitre
16, pages 307-311]
« En 1983, Chögyam Trungpa décide
de travailler sur des formes plus particulièrement liées
à la parole. Il est depuis longtemps choqué par
les difficultés de ses étudiants à parler
correctement, tout particulièrement à articuler
- les Américains ayant une forte tendance à manger
leurs mots ce qui rend parfois difficile de les bien comprendre.
Une telle attitude de manque d'attention à ce que l'on
dit reflète un manque de compréhesion de la dignité
inhérente à la parole et de la manière
d'accorder ensemble le corps et l'esprit. Depuis des années,
Chögyam Trungpa réfléchit à la façon
d'établir une discipline qui permette de travailler sur
cette situation. Durant la retraite de Charlemont, en 1977,
il a essayé de cultiver l'accent élégant
du mid-atlantic (correspondant à celui qui est parlé
à Boston), et ce tout particulièrement auprès
de l'une de ses étudiantes, Jane Condom. En 1983,
il commence à dicter un livre, les mémoires imaginaires
rédigés par le principal serviteur du monarque
du royaume mythique de Shambhala. Une nuit, à Boulder,
alors qu'il travaille à ce projet, il demande que soit
lu à haute voix, à de multiples reprises, le chapitre
qui vient d'être achevé. Il fait très attention
à la manière dont son texte est lu. Peu après,
il part pour une série de causeries à Philadelphie.
Un soir dans la voiture, se souvient Marty Janowitz, Chögyam
Trungpa se penche en avant vers lui et lui demande : «
Penses-tu que je perde mon accent anglais ? » Ce dernier
répond : « Je n'ai pas pensé à vous
comme ayant un accent anglais depuis longtemps. » Le
soir même, chez Dan Meade, Chögyam Trungpa demande
à Marty Janowitz de lire le premier chapitre de ce mémoire
en prenant l'accent anglais. Celui-ci prend l'accent anglais
d'une manière qui fait rire tout le monde. Mais Chögyam
Trungpa ne veut pas d'une parodie. Il demande à tous
ceux qui sont présents ce soir-là de parler comme
s'ils venaient d'Oxford. Avec l'aide de tous les membres
de l'assistance, Chögyam Trungpa rédige un poème
qui va devenir le premier exercice l'élocution. Chacun
y contribue par une ligne et il le fait aussitôt
réciter, comme une nouvelle pratique.[...] Il rédige
par la suite dix-sept exercices différents, qui constituent
une progression de textes de plus en plus difficiles. L'élocution
est une première étape pour comprendre comment
communiquer, non pas d'un point de vue technique comme tant
de cadres dynamiques en mal de rendement, mais en découvrant
la manière même dont notre esprit se relie à
la parole. Ces exercices sont des moyens pour permettre à
chacun de considérer les mots, dans leur sens comme dans
leur sonorité, comme précieux et sacrés.
La logique en trois étapes de l'élocution Ce
travail sur l'élocution repose sur un processus d'apprentissage
semblable à celui propre aux autres disciplines qu'introduit
Chögyam Trungpa : le service à la Cour, la pratique
de l'ikébana ou d'oryoki. On apprend d'abord une forme
assez rigide, ce qui demande une immense discipline. C'est l'approche
du Hinayana qui est très stricte et rigoureuse. Elle
consiste dans ce cas à transformer sa manière
habituelle de parler par l'effort nécessaire pour prendre
l'accent d'Oxford. Dans cette approche, le point de départ
est de considérer l'accent d'Oxford comme l'anglais correct.
L'étudiant doit être pleinement attentif et tenter
de restituer non seulement la prononciation correcte, mais les
inflexions, la vie qui habite les mots. Faire un tel effort,
« c'est, explique Chögyam Trungpa, comme imiter le
Bouddha en s'asseyant sous un arbre en méditant au niveau
du hinayana ». Puis il y a une deuxième étape
dans laquelle un sens de détente est joint à la
discipline. On peut utiliser la forme présentée
d'une manière plus naturelle, on se l'approprie. Telle
est l'approche du Mahayana. Enfin, la dernière étape
consiste à revenir à sa manière habituelle
de parler, en gardant mémoire de cet apprentissage. Telle
est l'étape propre au Vajrayana. Est alors découvert
le pouvoir de la parole. Il provient du fait « d'être
conscient des consonnes et des voyelles et de prêter attention
à la langue dans laquelle vous avez été
élevé ». Chögyam Trungpa présente
ainsi le principe du mantra, c'est-à-dire d'une parole
sacrée. Le sacré ne provient pas du fait que certains
mots auraient un pouvoir surnaturel mais simplement du fait
d'entrer pleinement en relation avec le symbolisme ou le pouvoir
inhérent à la parole. Par cette discipline, le
pratiquant fait se joindre le ciel et la terre, c'est-à-dire
l'esprit et le corps dans une situation vivante. Les voyelles
sont l'espace ou le ciel, auquel on ajoute les consonnes qui
représentent la terre. »
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